Chez Tonton Ho

Depuis vendredi dernier, je ne suis plus toute seule à crapahuter sur les chemins vietnamiens : ma mère est venue me rejoindre pour une petite dizaine de jours.

Après l’avoir laissée se remettre un peu du décalage horaire, nous avons donc arpenté la vieille ville d’Hanoi et le quartier des 36 corporations en essayant de se frayer un chemin entre les cyclos, les motos et les cages à oiseaux qui envahissent les trottoirs. Keskecéssa le quartier des 36 corporations ? Au XVème siècle, chaque rue de cette partie de la ville prit une spécialité professionnelle, représentant un seul métier ou corporation, souvent celle d’un village entier du delta (du Mékong). Les choses ont relativement peu évolué depuis et on peut déambuler dans la rue des peignes, celle des bols en bois ou encore celle de la soie. Plutôt intense autant sur les trottoirs que sur le bitume ! Nous avons aussi vu un spectacle de marionnettes sur l’eau (un art tout spécifiquement local, rigolo) et nous avons fini par déguster un des meilleurs bun bo nam bo du quartier (d’ailleurs si vous passez dans le coin, n’hésitez pas à aller dans la gargote du même nom dans Hang Ga, la rue juste en face du marché Hang Da). En rentrant doucement jusqu’à notre hôtel (le Especen Hotel, à 2 pas de la cathédrale Saint Joseph, catégorie légèrement au-dessus de mon standard habituel mais très bonne adresse), nous avons fait du tour du lac Hoan Kiem où nous avons pu admirer les qualités artistiques insoupçonnées des Hanoiens : danse, fitness… les Chinois n’ont qu’à bien se tenir, ici aussi on sait s’amuser !

Le lendemain, nous avons sauté sur 2 motos taxis (le meilleur moyen de se déplacer en ville et puis c’est rigolo) pour aller visiter le Temple de la Littérature, la première université du Vietnam fondée en 1070 en et un must-see de Hanoi. Apparemment c’était un jour particulier pour les étudiants hanoiens parce qu’on en a vu une tripotée qui venaient se faire prendre en photos en toge de graduate dans le temple et on a même assisté à un discours devant un parterre de lycéens (enfin, un début de discours parce que sans les sous-titres, c’est vite devenu compliqué…). Du coup, pour nous joindre aux célébrations (du moins en pensée), nous sommes allées déjeuner chez KOTO, un resto plutôt chic créé par une association caritative, dont la vocation est de former des jeunes démunis aux métiers de la restauration. Canard aux épices délicieux et toilettes originales (je ne vous en dis pas plus, allez-y pour voir). Après cette petite pause gastronomique, nous avions la ferme intention d’aller claquer la bise à Tonton Ho dans son cercueil de cristal. Mais l’après-midi, Tonton Ho fait la sieste (encore plus profondément que le matin) alors on s’est contenté d’aller admirer sa maison (à la déco et au confort spartiate, le petit bonhomme aimait la sobriété), ses voitures de fonction (dont une Peugeot 404 offerte par les Vietnamiens de Nouvelle Calédonie) et son bassin à poissons (où les carpes ont un appétit féroce). Puis on a fait un peu de shopping souvenir (oui, ma mère voyage « normalement », elle) et on est rentré préparer nos sacs pour le lendemain parce qu’on quitte Hanoi pour Ninh Binh, le camp de base de la « Baie d’Halong terrestre ».

Mais quand même. Il n’était pas question de partir sans s’être recueilli solennellement devant Tonton Ho. Alors avant d’aller prendre le bus, on est revenu faire la queue de 300 mètres (non, vraiment, 300 mètres !) devant le mausolée, tout ça pour voir pendant 35 secondes montre en main le visage cireux et la barbichette d’un petit bonhomme qui voulait que ses cendres soient divisées en 3 et enterrées au nord, au centre et au sud du pays. Mais ici, pas question de faire des blagues. Un contingent de soldats tout de blanc vêtus vous fait sortir les mains de vos poches et vous réprimande sévèrement si vous n’avez pas l’air assez ému. Mais pas le droit non plus d’être trop ému et de s’arrêter devant la dépouille. On avance en file indienne et dans le calme et à peine de temps de se demander mais pourquoi donc dans notre civilisation qui se dit moderne et évoluée, on conserve les corps momifiées des dirigeants communistes dans des bâtiments aux dimensions gigantesques, on est déjà dehors.

L’émotion, ça creuse. Alors après ça, on s’est offert un vrai brunch (avec des eggs benedict, oui, oui) et on a pris le taxi pour la gare routière. En route pour l’aventure !

Photos ici.

La terre de nos ancêtres

Des miens hein, pas des vôtres bien sûr !

Oui, pour ceux qui ne le savent pas (parce que ça ne se voit pas spécialement sur ma figure…), mon grand-père maternel était à moitié vietnamien. Alors, venir ici, c’est un peu comme un retour aux sources. Bon, il n’a jamais vécu au Vietnam mais plutôt au Liban (avant d’arriver en France, de rencontrer ma grand-mère et que l’Histoire se charge de faire en sorte que je vous raconte ma vie aujourd’hui) ce qui fait que la recette de famille c’est plus le kebbé que les rouleaux de printemps mais ça n’empêche, c’est un peu émouvant d’être là.

J’avais dit « cours d’histoire sur le Vietnam ». Alors avant d’aller plus loin, je vais vous faire un petit résumé des 2 derniers siècles pour pas vous endormir.

En 1802, après près de 1000 ans de monarchie sous une bonne douzaine de dynasties différentes, le Vietnam est réunifié pour la première fois depuis 200 ans et gouverné par l’empereur Gia Long. Les Européens sont déjà présents depuis près de 300 ans mais plutôt concentrés dans la région de Danang dans le centre du pays. En 1825, l’empereur Minh Mang, le cousin de Ping Pong (pfff… qu’est-ce qu’on rigole…) promulgue un décret pour interdire l’activité missionnaire au Vietnam. Les prêtres européens sont alors emprisonnés et persécutés, ce qui donnera aux Français un prétexte pour une première intervention armée. En 1862, après les attaques françaises sur Danang et Saigon, l’empereur Tu Duc signe un traité cédant à la France le contrôle des provinces du delta du Mékong, rebaptisées alors Cochinchine. Mais comme ça ne leur suffit pas à nos petits Français, en 1883, ils imposent un deuxième traité marquant le début officiel de 70 ans de domination coloniale, et pour finir en 1887, ils proclament l’Union Indochinoise qui place le Laos, le Cambodge et le Vietnam en entier sous leur domination. Voilà, ça, c’est fait.

En 1897, Paul Doumer est Gouverneur Général de l’Indochine. Il lance un vaste programme de construction de routes et de voies ferrées à travers le Vietnam. Le petit Nguyen Tat Thanh (plus connu sous le nom de Ho Chi Minh) fait alors ses études à Hué. En 1911, il a 21 ans, il s’engage sur un navire français pour faire le tour du monde (comme quoi, c’est un truc de famille). Il finit par atterrir à Paris en 1920 où il participe à la fondation du Parti Communiste français. Puis, comme il a l’air d’avoir du potentiel, les Russes le font venir à Moscou pour être formé à l’Internationale Ouvrière et l’envoient en Chine où il fonde la Ligue de la jeunesse révolutionnaire vietnamienne.

On est maintenant en 1940, c’est la guerre. Les Français ne savent plus où ils habitent et les Japonais en profitent pour entrer au Vietnam et négocier l’utilisation des installations militaires. En contrepartie, ils laissent le pouvoir administratif aux Français. Ho décide de passer à l’action : il crée le Viet-minh (la Ligue pour l’indépendance du Vietnam) qui a pour objectif de mettre fin à la colonisation française et à l’occupation japonaise. Le terreau populaire est fertile : quelques inondations et les Japonais qui imposent alors des réquisitions de riz provoquent une terrible famine qui cause la mort de 20% de la population dans le nord. Du coup, à la fin de la guerre, le 2 septembre 1945, Ho Chi Minh proclame l’indépendance du Vietnam. Les Japonais sont repartis discrètement mais les Français, qui sont dans le camp des gentils maintenant, décident que finalement, ils vont pas laisser tomber l’affaire comme ça. Ils imposent à nouveau le régime colonial. Evidemment, les Viet-minhs sont pas contents et tout ça aboutit à des combats à Haiphong et Hanoi en 1946 qui vont marquer le début de la guerre d’Indochine. Huit ans plus tard, en 1954, dans la cuvette de Dien Bien Phu, au nord-ouest du Vietnam, les Français perdent la bataille et la guerre. Fin de la colonisation. Mais les problèmes sont loin d’être terminés. Le pays est alors divisé en deux, à hauteur du 17ème parallèle. Au nord, le Vietnam communiste dirigé par Tonton Ho et au sud, le Vietnam « libre » dirigé par Ngo Ding Diem, un catholique farouchement anti-communiste. Les Américains sont alors déjà présents dans le pays depuis plusieurs années parce qu’ils filaient un coup de main aux Français dans le sud pendant la guerre d’Indochine espérant lutter contre l’expansion communiste. En 1960, le Front national de libération (ou Viet-cong) entame une guérilla contre le gouvernement Diem dans le sud. Les Américains offrent alors leur aide à Diem mais 3 ans plus tard, ils orchestrent un coup d’état qui renverse (et tue par la même occasion) leur ex-copain parce qu’il commençait à faiblir dans la lutte contre le nord. Puis comme ça ne doit pas avancer suffisamment vite pour eux, ils prétextent une double attaque injustifiée contre des navires américains (en vérité il n’y a eu qu’une seule attaque et totalement justifiée) et balancent les premières bombes sur le nord du pays en 1964. C’est le début de l’horreur (napalm et compagnie), ça va durer 9 ans et Tonton Ho mourra avant de voir le pays libéré. En 1973, on arrête les dégâts, tout le monde signe les accords de Paris et les Américains rentrent à la maison. C’est le début de l’exode massif des Vietnamiens du sud qui ont collaboré avec les Américains, qui ne sont plus trop en odeur de sainteté et qu’on appellera les boat people. For the record, les Américains n’ont jamais déclaré officiellement la guerre au Vietnam…

On pourrait se dire, c’est bon, les Vietnamiens, ils en ont marre de jouer à la guerre, ils vont commencer à reconstruire leur pays. Mais non ! En 1978, ils envahissent le Cambodge, ravagé par les Khmers rouges et les chassent du pouvoir (donc quelque part, c’est pas si mal). Du coup, les Chinois sont pas contents (ils étaient copains avec les Khmers) et ils attaquent le nord du pays. Mais les Vietnamiens, ils sont supra entraînés, ils les renvoient à la maison aussi sec. Pendant ce temps, les Khmers rouges se sont réfugiés en Thaïlande. Pour être bien sûrs qu’ils reviennent pas traîner dans le coin, les Vietnamiens posent en 1984 le plus long cordon minier au monde, le K-5, qui s’étendra le long de la frontière thaïlando-cambodgienne. Et puis finalement, en 1989, ils laissent le Cambodge tranquille et pour la première fois depuis trèèèèèèèèèès longtemps, le Vietnam connaît la paix.

Et c’est donc enfin le début de l’épanouissement du pays, d’abord doucement puis de plus en plus vite à partir de 1994 avec la levée de l’embargo américain. Et nous voilà aujourd’hui, la réhabilitation du pays est quasi-totale, les habitants des petits villages au milieu de nulle part ont des iTrucs et les Porsche Cayenne commencent à fleurir dans certains quartiers de Hanoi.

Voilà ! Vous êtes maintenant parfaitement éclairés pour suivre la suite de l’histoire.

Alors, je suis donc revenue à Hanoi jeudi dernier. Mais pourquoi faire ? Et bah pour aller chercher ma mère à l’aéroport, pardi ! Et oui ! Sortez les violons : ma maman est venue passer 10 jours avec moi pour rendre visite à Tonton Ho et me tenir la main pour entrer en 2013… c’est kromeugnon, n’est-il pas ?