Mbuyu, Ngoy, Ilunga et les autres

Quand j’ai débarqué il y a 5 mois de ça dans la brousse congolaise, une des premières choses que j’ai eu à faire a été de recruter toute une nouvelle équipe. Gardiens, cuisiniers, hygiénistes, infirmiers, lavandiers, chauffeurs… tout y est passé.

Honnêtement, y avait rien de bien compliqué. Je faisais des listes. La liste de ceux qui sont sélectionnés pour les tests écrits. La liste de ceux qui sont sélectionnés pour les entretiens. La liste de ceux qui sont recrutés.

Le truc, c’est que ça me prenait du temps. Bah oui. Faire une liste de gens qui s’appellent Dupond, Lenormand ou Martin, c’est simple. Faire une liste de gens qui s’appellent Kazadi Mbwa Matumba, Tshibangu Lukusa ou Mbuza Ntambo, c’est tout de suite moins intuitif… Et encore, les écrire c’est une chose, les prononcer, c’en est clairement une autre ! Car oui, suffit pas de savoir les écrire les noms congolais, encore faut il savoir les prononcer ! C’est toujours plus pratique (et sympathique et éventuellement poli) quand tu travailles avec des gens de les appeler par leurs noms et pas… « Hé ! Toi ! Là bas… »

Alors allons-y, petit cours théorique sur les noms au Congo.

Commençons par le commencement. Les Congolais n’ont pas de prénom. Ils ont un nom (ou deux, très souvent deux d’ailleurs) et un postnom. Cette petite invention date de l’époque de Mobutu qui voulait marquer une rupture franche avec la colonisation et la mode européenne des prénoms et donc a purement et simplement supprimé les prénoms. Et les a remplacés par les postnoms. Et bien sûr, tout ce qui sonnait vaguement belge a été interdit. Adieu les Pierre, Paul, Jacques (prénoms donnés par les prêtres chrétiens européens venus évangéliser le pays), bienvenus les Mbuyu, Ngoy, Ilunga. C’est à ce moment-là que le Congo disparaît pour faire place au Zaïre d’ailleurs. Congo, ça sonne trop belge. Bon, depuis 1965, les choses se sont un peu tassées. Et si on continue à parler de postnoms, ils sont redevenus belges/français pour la plupart. Et on se retrouve avec des Kabwe Mbuyu Jean par exemple. Et encore, celui-là, il est assez classique.

Ensuite, il faut savoir qu’un père ne transmet pas son nom à son fils. Pas de façon systématique en tout cas. Rien d’obligatoire. Tu choisis les noms et postnoms de tes enfants de A à Z. Tu veux donner le nom de ta voisine à ta fille ? Vas-y, fonce ! Celui de ton meilleur pote à ton fils ? Comme tu l’sens ! Un nom que tu trouves juste joli ? Aucun problème. Très très pratique au moment où tu te demandes comment tu peux être sûre que les 13 enfants que déclare un de tes nouveaux employés sont bien les siens…

Et puis il y a ceux qui sont inspirés. Très inspirés même. Alors on a les Bienvenu (je vous raconte pas la crise de rire quand justement, je recevais les candidats en entretien avec Bienvenu et qu’il se présentait : « Bienvenu… » et que les gens répondaient : « Merci… »), les Dieu Merci, les Immaculée, les Grâce de Dieu, et mon petit préféré, les Sasuffi. Parce que oui, hein, bon, là, ça suffit.

Bien. Parlons maintenant de l’orthographe de tous ces noms. Prenons les Ngoy par exemple. Ngoy, c’est très courant au Katanga. Enfin, c’est très courant quand ça s’écrit N-G-O-Y. Parce que ça pourrait aussi s’écrire Ngoie ou juste Ngoi. Et là, on saurait que ça n’est pas un nom du coin. Oh que non ! C’t’évident enfin… Si tu t’appelles Ngoie, on sait tout de suite que tu viens du Kasaï. Et même pas besoin de l’écrire, ça s’entend. C’est subtil, certes, mais ça s’entend. ‘Fin… si t’es congolais, tu l’entends. Parce que sinon, tu peux toujours faire répéter un bon millier de fois, ça restera un mystère absolu.

Y a des noms comme ça, ils te permettent de dire directement de quelle province et même de quelle ethnie sont les gens. C’est très sérieux. Parce que ça te viendrait pas à l’idée d’appeler ton enfant Ngoie si tu es au Katanga par exemple. Sauf si tu as émigré du Kasaï mais que ta tribu vient bien de là-bas. Cela étant dit, c’est très pratique si tu veux savoir de quelle tribu est la personne qui est en face de toi. Sauf qu’avec plus de 450 tribus sur tout le territoire et autant de noms soi-disant caractéristiques, autant vous dire que moi, j’ai vite lâché l’affaire… Je me suis concentrée sur l’orthographe de ceux à qui je faisais signer des contrats et les autres, ben… je me suis excusée des dizaines de milliers de fois mais j’ai continué à les appeler par leurs prénoms. Euh… leurs postnoms je veux dire !

A la maison

Quand on vit à 7 100km de chez soi, il y a des petites choses, parfois, qui font plaisir. Trouver des « Petits Écoliers » au supermarché par exemple. Ou regarder le journal de 13H de TF1 le samedi. Si, Parfois, ça fait plaisir.

Quand on vit à 7 100km de chez soi dans un pays relativement en paix et qu’on a la chance d’avoir tout le confort moderne à la maison, on peut aussi, parfois, presque s’y croire. A la maison.

Parce que si on trouve des « Petits Écoliers » au supermarché, alors on peut aussi y trouver de la farine, des oeufs, de la levure et du lait. Et du bacon. Et de la confiture. Et du Nutella. Et du beurre de cacahuètes. Et avec tout ça quand ton coloc dit : « Dites donc, ça vous dit si dimanche matin je vous fais des pancakes ? », tu réponds : « Oh ouiiiii !!! ».

Bon, certes, les premiers sont pas cuits et les derniers sont brûlés mais ceux du milieu… c’est juste une tuerie !

Comme tu n’es pas égoïste, tu as invité tes voisins tout de même. Et comme les voisins sont polis, ils ne viennent pas les mains vides. Et chez les voisins, y a un Canadien. Et il apporte… du sirop d’érable !! Et tu connais quoi que ce soit de meilleur au monde qu’un dimanche matin qui sent le pancake au sirop d’érable ? Pour un peu, si tu fermes les yeux, tu pourrais croire que tu y es . A la maison.

Y aurait le carrelage froid sous tes pieds, le chat qui viendrait se frotter à tes jambes pour réclamer une miette de ton petit déj, des volutes qui monteraient de ta tasse de thé et les moineaux qui sautilleraient de branche en branche dans le jardin. Et la bouche pleine de pancake et une goutte de sirop d’érable au coin des lèvres, tu serais heureux.

Bon, là, le béton brut sous tes pieds est moyennement frais, le chat t’a déjà arraché la moitié de la main pour te voler ton petit dej, ton thé ne fait pas de volutes parce qu’ici, tu le bois froid (fait déjà bien trop chaud de toute façon) et dans le jardin, y a des corbeaux qui sont presque plus gros que le chat justement. Mais la bouche pleine de pancake et une goutte de sirop d’érable au coin des lèvres, t’es heureux.

Relations de bon voisinage

2h45. Du matin. Je viens de me réveiller en sursaut.

Dans la nuit, quelqu’un hurle.

C’est un homme qui pleure ou un chien qui aboie d’ailleurs ?

C’est un cri rauque, profond, un truc qui fait froid dans le dos. Et ça ne s’arrête pas.

Courage, roulons nous en boule sous les draps et enfonçons la tête sous l’oreiller !

Mais ça ne suffit pas à étouffer le bruit. Non mais vraiment, c’est un être humain ou une bête qui crie comme ça ? Oh ! J’espère que c’est pas un chien qui a attrapé notre chat…

Je sors pour voir ? Non… si y avait vraiment un truc, les gardiens seraient déjà venus me chercher…

Mais ça s’arrête pas ! C’est quoi ce bordel ?

Aaaah… c’est peut-être un deuil ! Avec les femmes qui se mettent à pleurer, à se rouler par terre et à s’arracher les cheveux ! Non mais c’est quand même bizarre parce que là, clairement, y a une seule personne et puis c’est pas des lamentations, ça ressemble à quelqu’un qui souffre. C’est ça, on dirait un cri de douleur. Y a quelqu’un qui est blessé ?

Non mais sérieux ? Ça va jamais s’arrêter ou quoi ? Pis maintenant, y a tous les chiens du quartier qui hurlent avec…

Franchement, là, ça fait 20 minutes non-stop, je vais sortir voir ce qu’il se passe. Ou pas…

3h20. Oh mon Dieu ! Quelqu’un tambourine comme un malade sur notre portail !

Bon, ma chambre étant la dernière au fond du couloir, si quelqu’un entre dans la maison, il viendra me trouver en dernier.

Mais c’est bizarre, j’entends pas les gardiens parler. En même temps, vu que ça hurle toujours, je risque pas d’entendre grand-chose…

Ah si ! j’entends la porte de la maison ! Ah non mais ça c’est T. qui va voir ce qu’il se passe justement. Je l’entends parler avec les gardiens. Bon. Il rentre. Je me trompe peut-être, c’est pas sur notre portail que ça tambourine, c’est peut-être chez le voisin.

Non mais des hurlements pareils, c’est pas possible ! Y a forcément quelqu’un qui est blessé…

3h35. Subitement, ça s’arrête. Plus de cris, plus de coups sur le portail. Je tends l’oreille pour être sûre mais non, plus rien. C’est quand même bizarre… Bon, on tirera a au clair demain, en attendant, essayons de profiter de l’heure et demi qui reste avant que le réveil ne sonne…

4h03. Bon. Bah on dirait que c’est foutu, je vais pas me rendormir… Fait ch*** !! J’peux te dire que le chien du voisin, je vais le dégommer ! Bon, allez, on respire, on compte jusqu’à 100, on se rendort… Non ? Non…

4h50. Bon. Ça sert à rien d’attendre que le réveil sonne. De toute façon, faut que je vérifie que les papiers de tout le monde sont en règle pour prendre l’avion alors autant s’habiller et se laver les dents tout de suite…

5h10. Je sors de la maison. Et je demande aux gardiens :

– Bonjour ! Dites donc, c’était quoi ce bordel cette nuit ?
– Ah ! Oui… Bah en fait, tu vois, le gardien de la maison d’en face, cette nuit, il était avec une fille.
– Non mais OK mais qui est-ce qui hurlait comme ça ?
– Bah en fait, tu vois, le gardien, il était dans la rue avec la fille et puis il rentré dans la maison et il a fermé le portail. Et il a laissé la fille dehors.
– Alors c’est elle qui criait ? Mais pourquoi ?
– Bah parce que tu vois, il l’a pas payée…
– Aaaah…
– Ouais, voilà…
– Non mais après, elle est venue frapper chez nous, non ? Pourquoi ?
– Bah tu vois, comme elle faisait beaucoup de bruit, on a ouvert un tout petit peu pour voir ce qu’il se passait. Mais vraiment un tout petit peu. Sauf qu’elle nous a vus. Alors elle est venue vers la maison pour demander de l’aide. Mais nous, on sait qu’on n’a pas le droit de laisser rentrer les gens dans la parcelle alors on a fermé le portail. Mais comme elle nous avait vus, elle a frappé à la porte. Et puis comme c’est une fille qui est sourde et muette, elle pouvait pas entendre qu’on lui disait de partir.
– Ah parce que vous la connaissez ???
– Bah, c’est une fille qui vient souvent par ici. Parce que d’habitude, elle travaille dans la maison qui est un peu plus loin dans la rue. Tu sais ? Celle avec le toit vert…
– Oui je vois. Mais comment ça, elle y « travaille » ?
– Bah, c’est une pute. Et la maison avec le toit vert, c’est une maison de putes.
– Ah oui ? Mais c’est de mieux en mieux…
– Y a beaucoup de filles. Et des garçons aussi.
– Formidable… Et elle a fini par partir alors ? Parce que, au bout d’un moment, ça s’est arrêté…
– Ah bah oui, elle est partie. Parce que tu vois, comme elle faisait beaucoup de bruit, y a un gars qui est venu depuis le bout de la rue. Et puis, il a commencé à lui faire des histoires. Et elle, elle continuait à crier. Alors, il a pris son sac à mains et il s’est enfuit avec.
– Nooon !!??
– Si, si. Et puis la fille, bah… elle lui a couru après. C’est pour ça que ça s’est arrêté.
– … Non mais sans déconner…
– Mais tu sais, c’est pas la première fois que ce gardien il paye pas les filles. C’est pas bien.
– Ah bah non, c’est sûr, c’est pas bien ! Mais bon, c’est un bon samaritain quand même ! Parce que c’est quand même grâce à lui que ça s’est arrêté ! Non mais, la prochaine fois, vous venez me chercher et moi, je vais la payer la fille, hein ! Parce que là, je dors pas depuis 2h45 ! J’ai cru qu’il se passait des trucs horribles moi ! Franchement, si c’est juste une histoire de putes, j’te jure, je vais la payer !
– Ah non mais Anne Lise, tu peux pas faire ça ! Après, toutes les putes, elles vont venir ici…
– Non mais je déconnais les gars, je déconnais…

Y a des jours, ou plutôt des nuits, c’est pas facile quand même.

La justice populaire a eu lieu…

La condition d’expatrié dans un pays comme le Congo fait que tu vis un peu dans un cocon. On te dit que Lubumbashi, c’est plutôt safe mais de toute façon, t’as un chauffeur à ta dispo 24 heures sur 24 et puis le week end, tu fréquentes d’autres expats qui, pour la plupart, bossent pour des ONG et qui donc, vivent globalement comme toi, dans des quartiers résidentiels où chaque maison est entourée d’un mur de 3 mètres de haut lui-même couvert de 50cms de barbelés et gardée de jour comme de nuit. Bien sûr, t’as entendu parler de ces quartiers coupe-gorges où même les gens qui y vivent ne veulent pas rester dehors après le coucher du soleil. C’est là qu’habite une partie des gens avec qui tu travailles d’ailleurs. Mais personne, même pas toi-même, n’a vraiment envie que t’ailles y traîner.

Laissez-moi vous parler de Maman M.

Maman M. c’est un personnage. Elle a la quarantaine, 3 enfants, pas de mari et travaille pour MSF depuis plus de 20 ans. Les Belges, les Hollandais, les Français… elle a vu défiler toutes les sections à Lubumbashi les unes après les autres. Elle est notre coordinatrice médicale. Elle chapote toutes les équipes médicales présentes sur le terrain et elle est également en contact avec le ministère de la santé et toutes les autres organisations diverses et variées qui sont impliquées dans nos projets. De temps en temps, elle va aussi sur le terrain notamment pour les missions d’exploration. Avant de décider de s’installer quelque part, on envoie toujours une petite équipe en premier pour récolter des données médicales, faire une estimation des besoins logistiques, etc… Autant dire que Maman M., elle enfile pas des perles. Elle a un sacré caractère et se laisse pas marcher sur le bout des pieds mais elle est toujours de bonne humeur et on entend son grand rire d’un bout à l’autre du bureau. Bref, Maman M., elle est chouette.

Lundi matin, Maman M. est arrivée au bureau sans voix. Littéralement. En rigolant je lui dit : «  Bah t’as trop fêté ce week-end ou quoi ? » Elle ne sourit pas. Elle me dit ou plutôt chuchote : « Je t’expliquerai plus tard. » Et effectivement, plus tard, elle est venue m’expliquer.

Dimanche matin, alors qu’elle s’était levée à 5h pour ranger la maison et faire du ménage pendant que ses enfants dormaient, elle aperçoit un homme qui se faufile le long du mur de sa maison vers la porte de derrière. L’homme a un fusil en bandoulière. 6 mois plus tôt, la maison a déjà été cambriolée. Maman M. n’était pas là, elle était sur le terrain, en brousse. Mais ses enfants, eux, étaient là. Et ils se sont retrouvés avec des armes pointées sur la tête pendant que les voleurs retournaient les placards. Ils ont entre 8 et 14 ans. Autant dire qu’ils sont déjà un peu traumatisés. Bref, Maman M. se dit que le scénario se répète alors elle court vers la porte de derrière et elle s’y cramponne. L’homme tire sur la porte, la secoue. Il comprend que Maman M. est de l’autre côté au moment où elle se met à hurler de toutes ses forces pour alerter les voisins. « Au voleur ! Au voleur ! ». Quand il comprend qu’il ne va pas réussir à entrer, l’homme prend peur. Il s’enfuit, saute par-dessus le muret qui entoure la parcelle où est construite la maison et se met à courir dans la rue. Mais Maman M. continue de hurler et les voisins sont déjà sortis de chez eux. Et eux aussi se mettent à crier. « Au voleur ! Au voleur ! » Bientôt, c’est toute la rue qui est au courant et les gens commencent à courir après le voleur. Il a beau être armé, visiblement, ça n’effraie personne. D’ailleurs, bientôt, il se fait rattraper et attraper. Quelques policiers qui traînaient dans le coin sont alertés par le bruit et viennent voir ce qu’il se passe. On leur explique : l’homme qui a essayé de s’introduire chez Maman M., la maison qui a déjà été cambriolée, l’arme… Les policiers comprennent et s’écartent.

« Et là, les gens lui ont attaché des pneus et… la justice populaire a eu lieu. Moi, j’ai pas regardé. » La voix de Maman M. tremble un peu. La justice populaire ? Ça veut dire quoi ça ? Je crois que j’ai déjà compris mais j’arrive pas à croire que c’est bien ce que je pense. « Bah… ils l’ont brûlé. »

Mes yeux s’écarquillent. Quoi ? Mais comme ça ? En pleine rue ? Avec les policiers à côté ? Maman M. m’explique. Quand on attrape un voleur, c’est comme ça. On le brûle. Ça sert d’exemple pour ceux qui seraient tentés de faire la même chose. Et les policiers laissent faire parce qu’il y a tellement de gens qui veulent brûler le type que si ils s’y opposent, ils mettent un peu leurs propres vies en danger… D’ailleurs, le dimanche soir, ils ont parlé de cette histoire aux infos à la télé.

Puis les autres gens au bureau se mettent à me raconter que oui, oui, c’est vrai, d’ailleurs ce mois-ci, dans tel quartier, y a eu 3 personnes qui ont été brûlées comme ça. Mais c’est quand même moins qu’avant. Ca s’améliore quoi. Et puis c’est tout de même mieux que encore avant. Encore avant, on emmenait les coupables au stade et puis on leur mettait une balle dans la tête. Comme ça. La justice populaire quoi.

Moi j’en reste sans voix. Je veux dire, je savais qu’on était dans un pays où il y a des conflits armés depuis des générations, que dans chaque famille il y a au moins une personne qui a été blessée par balle ou qui s’est faite tuer, par accident ou pas, que quand les gens se menacent de mort c’est pas juste des mots en l’air bref, que le niveau de violence quotidienne n’a rien à voir avec ce que je connais mais là… wow… ça fait un drôle d’effet quand même. C’est surtout le fait que tout le monde trouve ça normal qui fait drôle.

La justice populaire a eu lieu. Et mon cocon s’est un peu fissuré.

Oui merci !

Travailler à l’étranger ça veut dire plein de choses, en général tout et n’importe quoi.

Dans mon cas, ça veut dire chasser les mouches et les chauve-souris qui pensent que mon bureau est un endroit suffisamment accueillant pour qu’elles s’y sentent chez elles, partager ma cuisine et ma salle de bains avec quelques-uns de mes collègues, aller au bureau en tongs et en pyjama (rien que ça, ça pourrait me convaincre de ne jamais revenir), ne pas pouvoir imprimer ce que je veux quand je veux parce qu’il y a des coupures de courant, et sortir de ma zone de confort. A tout point de vue.

D’abord parce que climatiquement, c’est pas confortable tous les jours : quand il fait 35°C dès 9h du matin, tu sais que tu vas transpirer rien qu’à agiter les doigts sur ton clavier et goutter au-dessus des contrats n’est pas exactement du dernier chic. Ensuite, parce que j’ai beau aimer les challenges, ingurgiter le code du travail congolais en 3 jours relève globalement de l’impossible et il m’arrive donc régulièrement de ne pas savoir sur quel pied danser (ça compte les samedis dans les jours de congés ou pas ?). Et puis enfin parce que travailler avec des gens de 12 nationalités différentes, avec leurs 12 cultures différentes chacune avec leurs codes et leurs références, ça génère parfois quelques incompréhensions.

Par-dessus tout, y a la langue. Alors oui, on travaille en français et oui, théoriquement, le français je maîtrise mais n’oublions pas que le Congo, fût un temps, c’était belge et que donc, les Congolais, ils ne parlent pas français, ils parlent belge. Alors je fais attention, j’essaie de m’adapter. Par exemple quand j’annonce à mon interlocuteur que je vais le payer 495 dollars et qu’il me regarde avec des yeux de merlan frit. Bah au bout de la 8ème fois, je finis par me souvenir que 495 pour lui, ça se dit pas quatre cent quatre-vingt-quinze mais quatre cent nonante cinq. Même réaction quand je donne mon numéro de téléphone qui est plein de septante et de nonante…

Mais des fois, c’est encore plus compliqué. On ne met pas la même chose ou la même idée derrière le même mot. Ça donne lieu à conversations fabuleuses. Par exemple quand je demande au logisticien de la base s’il nous reste des duvets parce qu’on se gèle la nuit et qu’il me rapporte une couverture en peau de singe…

– Ah OK, cool, merci. Je pensais plutôt à un duvet mais un duvet parce que ça, ça va pas tenir bien chaud…
– Non mais en fait… c’est quoi un duvet ? C’est comme une blanquette ?
– … ??? Une… blanquette ??? Mais ça, c’est même pas du belge ! C’est de l’anglais non ?
– Bah je sais pas moi. Une blanquette c’est ce qu’on met sur un lit pour avoir plus chaud.
– Ah ouais, c’est ça, une blanquette, c’est une couverture en fait…
– Oui on peut aussi dire une couverture si tu veux. Mais du coup, un duvet, c’est quoi ?
– Bah un duvet, c’est le truc qu’on emporte quand on va faire du camping, qu’on dort sous la tente…
– Aaaah ! Mais ça, c’est un sac de couchage !
– Bah oui ! Un sac de couchage, un duvet, c’est pareil quoi !
– Duvet. C’est rigolo comme mot ça… Duvet. Mais y a personne qui dit ça ici…

Et puis des expressions rigolotes, ici, c’est pas ce qui manque. Une de mes préférées c’est quand quelqu’un veut dire qu’il est d’accord avec toi. Il te sort un joli : « Je n’en disconviens pas… » Y a aussi « Merci pour la parole » quand en réunion quelqu’un est invité à s’exprimer. Un peu protocolaire mais sympa. Puis y a aussi « Bon service ! » quand la personne que tu reçois prend congé ou « … en tout cas, vraiment » qui ponctue pas mal de phrases même si ça n’a aucun sens ou encore « Je souffre la souffrance » qui se suffit à elle-même. Mais la meilleure et de loin, c’est « Oui merci ! ». Celle-là, elle est magnifique. Elle sert à tout. Elle peut occasionnellement servir à dire « Oui merci ! » (genre « Tu veux un café ? » « Oui merci ! ») mais elle sert surtout quand tu sais pas quoi répondre. Voire que t’as même pas compris la question.

Là encore, y a les évidentes : « Comment tu t’appelles ? » « Oui merci ! » ou « T’as combien d’enfants ? » « Oui merci ! » ou « Non mais ça va pas être possible ! » « Oui merci ! »

Et puis y a les plus délicates : « T’as compris ce que je t’ai dit ? » « Oui merci ! » Le « merci » te met la puce à l’oreille. Immédiatement…

Des « Oui merci ! », j’en entends pas loin de 200 par jour. Chaque fois, je suis obligée de me poser la question. D’analyser l’expression de mon interlocuteur et d’essayer de deviner si c’est « oui merci ! » ou « oh mon dieu, j’ai rien compris mais dans le doute… » La plupart du temps, je n’en disconviens pas, j’ai du mal à pas rire… En tout cas, vraiment !