Caribu sana !!!

Aujourd’hui, ça y est ! C’est enfin le départ pour Malemba ! Depuis bientôt un mois que j’ai arrêté de travailler, c’est précisément le jour que j’attendais. Après la formation et toute cette tartine de théorie, c’est enfin le moment de passer à l’action !

Et l’action commence à l’aéroport de Lubumbashi. Le vol UNHAS (United Nation for Humanitarian Air Service) qui doit nous emmener à destination ne nous autorise que 20kg de bagages tout compris. Evidemment, à Paris, on m’a dit que j’avais droit à 23kg de bagages en soute plus un bagage cabine. Et même si mon sac n’était pas plein, j’ai déjà pas loin de 25kg à moi toute seule. En plus, bien sûr, on me demande d’apporter 2 ou 3 trucs pour l’équipe à Malemba : 2 ordinateurs, des câbles divers et variés… bref, je dépasse allègrement les 20kg autorisés… Heureusement, Papa J. avec qui je voyage et qui sera mon assistant, n’a qu’un tout petit sac. Petit mais rempli. A nous 2, on a 15kg d’excédent. Et visiblement, les types qui contrôlent l’embarquement ne sont pas décidés à fermer les yeux. Bon. Aux grands maux les grands remèdes. Me voilà à déballer tout mon sac sur la grande balance et à essayer de juger de quoi je vais pouvoir me passer pendant les prochains jours… Je retire d’abord toute ma réserve de shampoings, dentifrices et savons des 3 prochains mois. Hop ! Moins 4kg ! Je confie ma précieuse cargaison au chauffeur qui nous a accompagnés. Il mettra mon petit colis dans une des voitures qui doit partir demain et qui atteindra Malemba d’ici une semaine. Je devrais pouvoir survivre d’ici là… Je continue à chercher ce que je pourrais bien retirer de mon sac mais soyons honnêtes, il n’est pas question de retirer le kilo de bonbons Haribo ni le kilo de tablettes de Côte d’Or (déjà fondu d’ailleurs) qui sont censés me garantir l’amitié éternelle de mes nouveaux copains de brousse ! Au bout de plusieurs minutes et devant mon désarroi évident, les contrôleurs décident que finalement, 10kg d’excédent, c’est pas si grave et je remballe mon sac en 8 secondes (faudrait pas qu’ils changent d’avis, hein !).

On patiente ensuite dans la salle d’attente… enfin, sous une tente sinistre sans fenêtre où il fait facilement 40°C et où les chats entrent et sortent comme s’ils pensaient trouver ici quelque chose de plus intéressant que sur le tarmac. Je suis toujours déconcertée par le nombre de gens (et de chats donc) qui se promènent librement n’importe où dans cet aéroport… Par contre, nos sacs ont été passés scrupuleusement aux rayons X. Va comprendre… Une chaîne d’infos tourne en boucle sur un écran dans un coin. Je repense aux dernières instructions que F. m’a données ce matin. Le projet rougeole à Malemba a maintenant démarré depuis 15 jours. L’équipe sur place est venue des 4 coins du Congo et n’est pas encore au complet. Jusqu’à présent, personne n’a pris en charge la partie administrative. Il y a donc vraisemblablement tout un tas de factures qui m’attendent là-bas. Tout le monde a l’air de penser que je vais être sous l’eau mais j’ai encore du mal à voir pourquoi. Clairement, toute la théorie qui est entrée dans mon oreille droite au début du mois est déjà ressortie par l’oreille gauche. Moi, ce qui m’inquiète, c’est la gestion de la caisse et faire en sorte que tous les chiffres concordent.

On embarque enfin. Dans un petit coucou. 20 places, pas de séparation entre le cockpit et les passagers. La copilote, une petite blondinette qui ne parle qu’anglais, nous demande d’attacher nos ceintures et nous informe que nous avons à peu près 1 heure de vol jusqu’à Manono. Là, nous devrons changer d’avion pour atteindre Malemba. C’est que ça se mérite d’aller se paumer dans la brousse ! Depuis les airs, je ne vois qu’une immense étendue verte, quelques collines et une ou deux grosses flaques d’eau de temps en temps. L’aéroport de Manono, enfin… l’aéroport… l’aérodrome, enfin… l’aérodrome… la piste n’est qu’un ruban de graviers perdu au milieu de nulle part. Je n’ai même pas vu la ville qui est censée être derrière. A peine le temps de descendre de l’avion, de récupérer nous-même nos sacs dans le ventre de l’avion, de les jeter dans les bras d’un autre pilote et de se glisser sous l’aile de l’avion suivant et nous revoilà dans les airs. Cette fois, ce n’est plus un coucou, c’est une libellule… 8 places, le plafond à 12cm de nos têtes et une altitude maximale de 250m (tout du moins c’est l’impression qu’on a). A peine 25 minutes plus tard, l’avion se pose sur une piste que je n’ai même pas aperçu avant d’avoir le nez dessus. Je reconsidère aussitôt mon jugement sur l’aérodrome de Manono : là, je me demande si un lion ne va pas surgir des hautes herbes… Du coup, je pousse Papa J. devant moi : si quelqu’un doit se faire bouffer dans les 4 premières minutes, je préfère ne pas être volontaire !

A peine le nez dehors, j’ai l’impression d’être dans un four. Il  est  presque  15h  et  il  fait facilement 7 000°C. Au bord de la piste, il y a un genre de hangar : une dizaine de pylônes en brique sur lesquels sont posées quelques tôles dont certaines menacent de tomber ou l’ont déjà fait. A l’ombre de cet abri de fortune, une bonne vingtaine d’adultes et une cinquantaine d’enfants. Et une jeep. Et devant la jeep, JG. JG, c’est le chef de mission MSF. C’est lui qui chapeaute normalement toutes les missions en RDC. Exceptionnellement, il est à Malemba le temps qu’on trouve la personne qui sera RT. Responsable Terrain. Et comment je l’ai reconnu ? Facile, c’est le seul blanc et il est adossé à la jeep MSF. Il me présente les autres membres de l’équipe venus nous chercher. En fait, ils ne sont que 3. Les autres personnes présentes ne sont venues que pour voir l’avion et éventuellement ses passagers. Et en effet, les enfants commencent à s’agglutiner autour de nous. Silencieux mais ouvrant de grands yeux et courant se cacher dès que je les regarde de trop près. On décharge nos sacs qui sont aussitôt transportés dans la jeep, JG et le pilote échangent quelques mots, l’avion redécolle et on part jeter un œil à la piste. « On » nous a demandé d’entretenir la piste c’est-à-dire de la débroussailler. La piste fait 6m de large sur 1200m de long. Ça fait un paquet d’herbes à couper au ciseau… Je ne comprends pas très bien pourquoi c’est à nous de faire ça mais tout le monde regarde la piste d’un air entendu… Moi, je sue à grosses gouttes et je me demande bien qui a allumé le chauffage…

JG propose de nous ramener à la base pour manger un morceau avant de nous faire visiter les lieux. Oui, on dit pas « la maison », on dit « la base ». Tout le monde grimpe dans la jeep et en route ! Enfin en route… y a pas de route, y a que des sentiers de terre battue parfois couverts de sable. On passe un croisement et JG annonce « Ça, c’est le rond-point du centre-ville ! » Ah… Le long du chemin, il y a des maisons en terre, en briques, des poules qui traversent suivies d’une armée de poussins, quelques chèvres qui essayent de brouter 3 brins d’herbe, des femmes qui portent des tas de trucs sur leurs têtes, des hommes qui discutent en petits groupes, des enfants qui jouent dans le sable… Je suis en pleine carte postale.

La base, c’est officiellement un hôtel. Alors un hôtel ici, ça veut dire que c’est une quinzaine de chambres (4 murs en brique, un faux plafond en bambou recouvert de tôles, un lit, une moustiquaire… that’s it !) autour d’une grande cour avec une paillotte au milieu, sous laquelle se trouve une table avec une dizaine de chaises autour. Dans un coin de la cour, le bloc sanitaire : les toilettes (2 trous dans le sol et une bassine d’eau avec un pichet) et les douches (3 petites cabines en brique avec d’improbables bacs à douche dont les évacuations partent dieu sait où). Ici, pas d’électricité et pas d’eau courante. Seulement un générateur qui fonctionne de 18 à 22h et 3 grandes citernes remplies d’eau qu’on va chercher à la pompe. L’eau doit être filtrée pour être potable. Elle est tiède. Et je découvre alors ce qui va constituer mes repas des prochaines semaines : riz, poisson grillé, sombe (feuilles de manioc pilées et bouillies) et bucari, une espèce de boule blanche de farine de maïs bouillie sans sel. Le décor est planté, me voici à la maison.

Après ce premier festin, direction le bureau. On remonte dans la jeep et on repart. Les mêmes sentiers de terre défoncés et quelques kilomètres plus loin, le « bureau ». Hum hum… Alors… bon… bah… c’est un bâtiment dans un état de délabrement avancé mais clairement moins avancé que les autres trucs autour, avec plusieurs pièces dont certaines bizarrement imbriquées les unes dans les autres, avec des trous béants dans le plafond qui laissent apercevoir des chauves-souris accrochées à la charpente et en guise de bureau, 2 tables, 2 chaises et… c’est tout ! Wow… rappelez-moi de ne plus jamais me plaindre de l’aménagement de mon bureau ! Bon, en fait, comme personne ne bossait vraiment dans un bureau jusqu’à maintenant, ils n’ont prévu d’aménager la partie « administration » que demain. Il y a d’autres bâtiments autour du premier. Une partie de l’équipe dort ici, tout le monde ne tient pas à la base, on est trop nombreux. C’est aussi ici qu’est installée la chaîne de froid (une dizaine de congélateurs posés sur des palettes en bois) nécessaire à la conservation des vaccins qui devraient arriver dans quelques jours. Ici aussi, l’électricité ne provient que du générateur et il n’y a pas d’eau courante. En fait, je réalise que c’est la ville entière qui n’a ni électricité ni eau courante.

On repart ensuite pour l’hôpital. La jeep slalome entre des ruines. J’apprends que ce ne sont pas des ruines. C’est l’hôpital. Et derrière ces fenêtres sans vitres et ces murs croulants, il y a de vrais malades. Et de vraies femmes qui accouchent. Et mes yeux s’écarquillent malgré moi d’incrédulité et, aussi, un peu d’horreur… Bon, ce n’est pas là que travaillent les équipes MSF. Nous, on travaille au CTR. Centre de Traitement de la Rougeole. Le CTR est isolé du reste de l’hôpital à cause de la contagiosité de la maladie. Derrière une clôture en bambou se dressent donc les 2 bâtiments dans lesquels nous travaillons : les soins intensifs et l’hospitalisation. JG est très fier de me montrer le bâtiment qui a été retapé par nos soins et dans lequel viennent tout juste de s’installer les soins intensifs. Là, c’est comme à la télé… sous le toit en chaume, 4 murs percés de fenêtres couvertes de moustiquaires, 20 lits en fer sur lesquels flottent de minces matelas, parfois 2 enfants par lit, tous plus mal en point les uns que les autres, leurs parents assis près d’eux. L’un des enfants, minuscule, a un masque à oxygène et on voit ses petites côtes se soulever à un rythme effréné. L’odeur qui flotte ici est un mélange d’éther, d’urine et de crotte de chauve-souris. Au milieu de tout ça, j’aperçois E., stéthoscope vissé sur les oreilles. Clairement, les médecins et infirmiers ont du boulot par-dessus la tête. On se fait un petit geste de la main et elle retourne à ses patients. Tout le monde me dévisage, les regards des parents sont terribles : incompréhension, peur, défiance, souffrance, je ne sais pas trop. Dehors, les lavandières nettoient les couvertures et les moustiquaires. Toujours sans eau courante. De grandes citernes à l’entrée du bâtiment servent de lave-mains. Hallucinant…

On passe ensuite au service d’hospitalisation. C’est là que les enfants se requinquent en sortant des soins intensifs. Le côté positif de la Force. Ici, devant le bâtiment, les mamans font la cuisine sur de petits braseros sous lesquels rougeoient des braises, les enfants jouent en prenant leur bain dans des bassines et leurs petits bras maigrichons ne sont plus criblés de perfusion. Ici aussi, le taux d’occupation des lits est supérieur à 100%. Mais comment faire autrement ? La rougeole, associée au paludisme ou à la malnutrition sévère qui sévissent aussi furieusement dans les parages, est visiblement extrêmement virulente. Et on ne peut clairement pas entasser plus de lits qu’il n’y en a déjà.

Depuis 15 jours, le CTR a accueilli près de 350 patients. Et pour l’instant, on compte entre 8 et 12 décès par semaine. Plusieurs raisons : le manque de personnel, le manque de médicaments, les complications créées par le palu et la malnutrition extrêmement difficiles à traiter mais surtout, l’arrivée trop tardive des petits patients. Aussi incroyable que ça puisse paraître, certains pasteurs, prédicateurs ou marabouts interdisent aux familles d’amener leurs enfants malades à l’hôpital et les confinent dans des salles de prière. Certains meurent donc là-bas. Ou s’ils nous arrivent, il est parfois impossible de faire quoi que ce soit.

Le tableau n’est pas réjouissant. Et lancer la campagne de vaccination est donc plus qu’urgent. Une fois la campagne terminée, on devrait voir tomber d’un coup le nombre d’admissions à l’hôpital dans les 2 semaines suivantes. La motivation de toute l’équipe ne fait aucun doute. Restent à régler quelques soucis administratifs pour que les vaccins arrivent à Malemba. Des histoires de numéros de lot, une validation à obtenir à Kinshasa,… on espère en venir à bout très vite.

En attendant, pour cette première soirée, je retrouve toute l’équipe autour du bucari et du sombe, le tout arrosé d’une petite bière en provenance directe de Lubumbashi. C’est qu’on ne m’a pas confié que des cartons de matériels… et il est tout aussi important de s’occuper du moral des troupes !!! Et tout le monde nous souhaite donc CARIBU SANA !!! Bienvenue en RDC et surtout, BIENVENUE A MALEMBA !!!

Rendez-vous en brousse inconnue…

Aujourd’hui c’est dimanche. Et le dimanche à Bamako, c’est le jour de mariage-euh… à Lubum, c’est comme partout ailleurs… on ne fait rien. Je passe donc la journée à lire, boire du thé, faire la sieste, discuter avec F., manger, relire, reboire du thé, … Et ça pourrait continuer comme ça indéfiniment mais F. va voir un match de foot cet aprèm. C’est l’équipe de TP Mazembe, l’équipe de Lubumbashi, l’équipe du Katanga, qui affronte une équipe malienne. S’ils gagnent, ils vont en finale. De je sais pas quoi mais peu importe, il semble que ce soit important. Toute la ville se pare de rayures blanches et noires. Les gens, les voitures, les panneaux publicitaires, tout devient zébré. F. n’a pas réussi à trouver de billet pour moi, tout est vendu depuis bien longtemps ! Je suis un peu déçue, l’ambiance valait sûrement le coup d’œil (les gaz lacrymo aussi, il paraît que ça dégénère à chaque match…) mais à la place, je vais visiter un refuge pour chimpanzés avec N. Sa femme travaille là comme bénévole et toute la famille profite de l’occasion pour rendre visite aux singes. Ils ont vécu plusieurs années en Afrique et reviennent tout juste de vacances en Zambie. Les enfants ne se lassent pas de raconter leurs expériences à vélo au milieu de troupeaux de girafes ou comment ils ont accroché des vers de terre à leurs cannes à pêche pour attraper de tout petits poissons qu’ils n’ont même pas mangés !

Au refuge, les singes sont plutôt impressionnants ! C’est l’heure du dîner et ils hurlent à qui mieux mieux tout en se balançant dans les cages et en claquant les murs avec leurs grandes paluches. Le vacarme est assourdissant. Les soigneurs versent un mélange de lait et d’eau dans des gobelets métalliques qu’ils tendent aux animaux qui les attrapent et boivent avec dextérité à travers les barreaux. Puis c’est le tour des fruits, des épis de maïs, des oignons, des tomates… Les propriétaires du refuge, un couple de Français adorables et passionnés (elle est vétérinaire et lui prof de bio au lycée français de Lubumbashi), essaient de faire pousser un potager pour subvenir aux besoins de leurs pensionnaires et ne plus dépendre uniquement des donations. Mais c’est compliqué car les employés sont tentés de voler les légumes qui coûtent cher ici. Le refuge manque cruellement de place et de moyens. Mais en attendant, grâce à leur action, il n’y a plus de trafic de chimpanzés dans le Katanga et les autorités soutiennent désormais le programme de réinsertion des chimpanzés en milieu naturel.

C’est finalement dimanche soir. TP Mazembe a gagné, les voitures roulent à toute allure dans les rues en klaxonnant, des dizaines de bras sortant des toits ouvrants et des fenêtres. Mais le dimanche soir, c’est movie night. F. m’emmène chez M. qui travaille pour l’ICRC et qui héberge la soirée cette semaine. Au programme, Escape from Alcatraz. On regarde tomber la pluie dans la baie de San Francisco en mangeant du pop corn. Et puis la jeep MSF fait taxi et redépose chacun chez soi. Et je découvre qu’à Lubumbashi, dès qu’on sort des grandes artères bitumées, on se retrouve sur des petites pistes en terre avec des ornières de folie remplies d’eau (on est à la fin de la saison des pluies) et pour la première fois de ma vie, je me dis qu’avoir un 4×4 en ville, parfois, ça peut être utile.

Le lendemain, c’est officiellement ma première journée de boulot. Je place tous mes espoirs dans cette journée pour en savoir plus car les briefings à Paris ont été plutôt succincts et théoriques. Je commence par refaire un long point sur les logiciels de gestion de la comptabilité et des payes et sur les particularités spécifiques à cette mission. Puis j’enchaîne avec un briefing sécurité (aucune consigne particulière, la région est plutôt calme) et l’explication de l’organisation de l’équipe logistique. Je commence à voir un tout petit peu plus clair dans l’organigramme et à comprendre qui fait quoi. De toute façon, on n’apprend jamais aussi bien à nager que quand on saute dans le grand bain, n’est-ce pas ? Alors vivement demain qu’on saute !

En fin de journée, je vais avec F. chez Vodacom, l’opérateur de téléphonie local, pour acheter une carte SIM pour mon téléphone… Epique ! Le gars charge le crédit que F. est venue recharger pour elle sur un autre numéro puis il n’arrive pas à activer ma carte. Tout prend un temps infini. Comme on a le temps, on papote. Il apprend comme ça que je suis parisienne. Direct, LA question : « Tu connais Booba ? » Euh… personnellement ? Non… Je sens la déception dans son regard. On finit par repartir, chassées par la femme de ménage qui a jeté un grand seau d’eau savonneuse en travers de la pièce et serpille maintenant vaguement le tout. On y a passé plus d’une heure et je n’ai toujours pas accès à internet… Ef-fi-ca-ci-té…

On rentre enfin au bureau. F. a quelques trucs à finir alors je rentre à la maison me reposer. Quoi ? J’ai bossé au moins 6 heures d’affilée ! J’ai plus l’habitude moi ! F. rentre quelques heures plus tard avec N. le superlog. Le superlog, c’est le logisticien du desk. Le desk, c’est la cellule à Paris qui s’occupe de centraliser 3 ou 4 pays différents. Bref, le superlog est en visite en RDC et ce soir, il fait escale à Lubumbashi. Comme F. habite la guest house, c’est elle qui héberge tous ceux qui sont de passage. On dîne donc tous les 3 puis N. qui est fatigué va se coucher et je reste bavarder avec F. Ça ne fait que quelques jours qu’on se connaît mais le courant est vraiment bien passé. Je commençais tout juste à considérer Lubum comme ma nouvelle maison et il faut déjà repartir. En attendant, je profite de ma dernière nuit en pays civilisé. Demain c’est… rendez-vous en brousse inconnue !

Samedi à Lubum

Au petit matin, je suis réveillée par la télé qui crache déjà à plein tube le prêche d’un prédicateur quelconque. Ici, il y a une église différente à chaque coin de rue : baptiste, évangéliste, pentecôtiste, … y en a pour tous les goûts ! Mais au cas où vraiment, t’aurais trop la flemme de sortir de chez toi pour te traîner jusque là, tu peux toujours allumer la télé. Et comme y a pas d’heure pour les braves, ça commence à « gueuler » dès 6h du matin…

En temps normal, ça pourrait me mettre de vilaine humeur (Dieu sait si pourtant, j’ai un caractère facile…) mais là, je sais pas si c’est le soleil qui joue dans les rideaux ou le fait d’avoir fait une nuit complète dans un vrai lit ou encore l’idée d’être en Afrique, je sautillerais presque hors de mon lit ! Presque. Parce qu’avant de poser le pied sur mes tongs, je vérifie scrupuleusement qu’aucun intrus ne s’y est endormi. Cafards géants, araignées monstrueuses, le coin ne manque pas de bestioles délicieuses…

C’est un grand et beau week-end qui s’annonce. Au programme, « glandouille », essayer de trouver une carte SIM pour mon téléphone et… se laisser vivre. E. et O. partent pour Malemba ce matin mais moi, je n’ai rien à faire. Je suis seule à la maison. F. est partie au bureau finir de préparer les 400kg de fret qui doivent monter dans l’avion pour Malemba et E. et O. l’ont rejoint peu après. Je commence donc par une séance lecture à l’ombre sur la terrasse en sirotant une grande tasse de thé. Ça faisait un million d’années que je n’avais pas fait ça ! Et je savoure…

Vers 11h, je demande une voiture pour m’emmener en ville acheter une carte de téléphone. La voiture arrive, je monte dedans mais en bouclant ma ceinture je m’aperçois que la voiture est pleine à craquer. En fait, on ne va pas du tout en ville, on va au bureau. E. et O. sont encore là. En fait, c’est l’heure du départ et tout le monde s’affaire autour des jeeps, des cartons sont entassés partout… du coup, les voitures ne sont pas dispo. Tant pis pour ma carte, ça attendra. J’arrive quand même à me connecter au wifi du bureau pour informer le monde que je n’ai pas encore disparue dans la brousse et je rentre à la maison à pieds avec F. après avoir souhaité un bon voyage à mes 2 nouveaux copains que je ne reverrai que dans quelques jours. Il n’est pas encore midi et le soleil tape.

On traîne un peu à la maison, on mange un morceau, on papote puis on décide d’aller faire un tour à la Halle de l’Etoile où sont installés des marchands de babioles kenyanes. N., le coordinateur logistique qu’on a aperçu le matin, nous a conseillé d’aller y jeter un coup d’œil. Mais un coup d’œil, c’est vraiment tout ce qu’il y a à y faire. En fait, il y  a une douzaine de vendeuses entassées dans une toute petite salle au milieu d’un fatras de robes, bijoux, savons et poudres de perlimpimpin diverses… Rien qui vaille de faire chauffer sa carte bleue pour autant. Du coup, on décide d’aller faire du shopping chez Carrefour. Mais c’est pas Carrefour comme chez nous. C’est bien un supermarché, ça s’appelle bien Carrefour mais on se croirait plutôt dans un Lidl en ex-URSS… Les rayons offrent un échantillonnage de produits français, allemands, arabes, … rarement plus de 2 ou 3 choix par produit. Et certains à des prix exorbitants : la plaquette de beurre est à plus de 17 000 francs congolais soit près de 19 dollars ! Malgré tout, une fois par mois, F. s’achète quelques « produits de luxe »… faut dire qu’elle est censée rester à Lubumbashi pendant presqu’un an alors y a une limite au camping. Pour cette fois ce sera un petit flacon de sels de bain, 3 barres chocolatées et de l’extrait de fleur d’oranger… youhou ! Au moment de passer à la caisse, c’est tout un poème : il y a le gars qui scanne les articles (dont pas un ne passe au prix indiqué dans les rayons, c’est à se demander pourquoi on se fatigue à afficher les prix…), celui qui les met dans les sacs plastiques (qu’il faut systématiquement doubler parce qu’ils sont faits en peau de fesse de singe) et celui qui vérifie ensuite que tout ce qui est sur ton ticket de caisse est bien présent dans ton sac (lui, j’ai toujours pas compris à quoi il servait…).

Une fois notre virée shopping terminée, F. m’emmène boire un café glacé avec une de ses amies, A., espagnole, qui travaille pour l’Unicef. Chaque restaurant, chaque bar est dissimulé derrière de hauts murs. Tu as beau être en terrasse, tu ne vois pas ce qu’il se passe dans la rue. Pourtant, il n’y a aucune consigne particulière de sécurité à Lubumbashi. La ville est calme, plutôt sûre, ce déploiement de barbelés, de portails en tôle et de gardiens me laisse perplexe…

On discute de tout et de rien, des gens qui arrivent et qui partent de Lubum, d’untel qui est parti en mission à tel endroit, d’un autre qui revient de plusieurs jours en brousse ou encore d’un autre qui fête son départ le samedi suivant. Et à propos de sortie du samedi soir, A. nous dit qu’elle se rend ce soir à l’Assemblée Provinciale car elle a reçu une invitation pour aller écouter un opéra organisé par le consulat de Bulgarie fraîchement installé dans le coin. Elle nous montre l’invitation et F. se rend compte qu’elle aussi a reçu la même. On décide donc d’y aller ensemble. Il y a juste un tout petit détail à régler auparavant. En tout petit au dos du carton d’invitation il y a écrit « tenue de ville exigée ». Pour vous et moi, « tenue de ville » ça veut dire pas de short, pas de tongs, pas de haut de bikini. Et donc je n’aurais eu aucun problème à trouver une « tenue de ville ». Mais ici, « tenue de ville » ça veut dire « tenue de soirée »… et là, clairement, y a un problème. Dans mon sac il n’y a ni robe, ni chaussures à talons (un comble quand on sait combien de paires j’ai réussi à caser dans mon armoire), ni veste, ni rien du tout qui fasse un tant soit peu habillé… Mais pour F., pas de problème ! Elle pense qu’elle peut me prêter quelques affaires et que le tour sera joué. Ça pourrait. Sauf qu’elle fait 20cm de moins et probablement pas loin de 20kg de moins que moi… et que la seule robe dans laquelle je n’ai pas l’air d’un saucisson géant est une longue robe de plage toute molle. Jolie mais de là à dire que c’est une « tenue de ville » au sens congolais du terme… On complète mon déguisement avec une paire de ballerines 3 pointures en dessous de la mienne et je finis officiellement par ne plus ressembler à rien du tout… Le contraste est encore plus saisissant avec F. qui elle, est toute jolie et toute pomponnée. Mais la cerise sur la cupcake c’est à notre descente de jeep devant l’Assemblée Provinciale. Déjà, essaye de sauter élégamment d’une jeep avec une robe de plage dont tu es obligée de tenir remonté le bustier toutes les 12 secondes et des chaussures trop petites… Au mieux, tu ressembles à un crapaud ! Mais va ensuite essayer de remonter le tapis rouge avec le sourire sous les flashs des photographes officiels ambiance Festival de Cannes quand chaque pas t’arrache une larme et que tu penses que ton petit orteil ne te pardonnera jamais cette séance de torture, d’ailleurs, il t’a abandonné depuis déjà 6 mètres… L’expérience aura au moins prouvé une chose : le ridicule ne tue définitivement pas.

Une fois assises dans la salle, nous retrouvons A. et R., qui travaille pour les UN, puis nous voyons arriver des messieurs en costumes 3 pièces qui s’épongent le front, de grandes dames surmontées de chapeaux encore plus grands, tout un tas de Bulgares qui eux, sont en tenue de ville au sens européen du terme et qui n’ont pas l’air de s’en porter plus mal (c’est le moment où mes pieds rejettent de façon violente et définitive de rester comprimés plus longtemps et où je dégaine de mon sac à mains la paire de tongs que j’y avais habilement dissimulée…) et tout un tas de gens qui ont l’air très important.

Nous sommes venues écouter « les plus célèbres airs d’opéra ». Tout un programme… Mais avant de rentrer dans le vif du sujet, nous avons le droit à plusieurs discours pompeux et fort longs, récités dans des micros réglés bien trop fort et sous les feux de projecteurs bien trop multicolores. Puis la chorale entre enfin en scène. On nous demande de rester debout pendant qu’ils entonnent l’Hymne à la Joie. Le son est très fort, le vibrato démesurément exagéré, les airs s’enchaînent parfois accompagnés de mises en scène théâtrales et délirantes, les micros fonctionnent de façon aléatoire, un fumigène est subitement actionné, les techniciens montent sur scène pendant que les chanteurs s’égosillent, la régie son et lumière parle à voix haute dans mon dos, les compositeurs doivent se retourner dans leurs tombes, le Toreador est massacré mais l’enthousiasme est réellement perceptible et touchant. Après une heure d’acrobaties vocales, les choristes font encore le show devant la salle juste pour le plaisir pendant qu’on grignote 2 morceaux de pain à l’ail et 3 samossas froids. Une soirée mémorable…

Pour finir en beauté, nous décidons d’aller boire un verre. Choisir où aller est aussi compliqué ici que dans tous les pays du monde et on finit par se retrouver sur les banquettes du même café que celui où nous étions plus tôt dans la journée. L’heure pour moi de goûter à la Simba, la bière du Katanga. Et de découvrir que la Simba, c’est pas pour les fillettes. Certes, ça n’est pas à plus de 5° mais la bouteille fait 73cl… Et du coup, les langues se délient. Et visiblement la vie sentimentale des expatriés de Lubumbashi n’a rien à envier aux Feux de l’Amour !!

Finalement, la vie ici ressemble à la vie d’ « expat » ailleurs : pas tellement de contact avec les locaux en dehors du boulot, chauffeurs à disposition 24h/24, restos de cuisine toujours étrangère… j’ai hâte de me retrouver dans la brousse !

Premiers pas en Afrique

L’attente à l’aéroport d’Addis Abeba est interminable. J’ai la tête qui tourne tellement je suis fatiguée ! Faut dire que les charmantes hôtesses d’Ethiopian Airlines te réveillent toutes les 2 heures pour t’apporter à manger. Le fait que tu aies tes écouteurs enfoncés dans les oreilles et un masque sur les yeux ne semble pas les convaincre que tu aies envie de dormir… Du coup, ça ressemble assez à une nuit blanche. Et après avoir fait le tour du duty free d’Addis en 14 secondes montre en main, devoir rester assise sur la banquette sans pouvoir s’écrouler est un vrai calvaire ! En parlant du duty free, faudrait que quelqu’un m’explique pourquoi on trouve ici un magasin avec la moitié de la réserve mondiale de Ferrero rochers… Je ne suis pas bien sûre que ce soit l’endroit préféré de l’Ambassadeur pour recevoir… Il paraît que c’est un des plus grands aéroports d’Afrique mais moi, tout ce que je vois, c’est qu’il est à peine plus grand que celui de Brest (no offense…) et qu’à part des Ferrero rochers, bah… y a rien !

On espérait avoir un peu de répit en s’installant dans la salle d’embarquement mais que nenni ! Le vol n’est affiché qu’avec 20 minutes d’avance et comme tous les vols partent globalement de la même porte, passer la sécurité demande une bonne dose de patience. Dans la file, on remarque très vite les Indiens (ils sont collés au type de devant comme si le fait que leur ventre frôle le dos de leur voisin leur garantit un passage plus rapide sous le portique) et les Chinois (qui doivent totalement ignorer qu’il est 8h du matin et qu’on n’est pas obligés de hurler pour se parler). D’ailleurs la proportion d’Asiatiques dans cet aéroport est assez surprenante. Je me demande bien où ils vont. Les vols affichés n’ont rien de destinations franchement touristiques… Mystère…

Au moment d’embarquer, c’est le chaos total. Les hôtesses crient toutes les destinations en même temps, tout le monde se précipite pour monter dans un bus, lequel ne sait même pas où il doit aller, tout le monde traîne sur le tarmac alors qu’il fait déjà 30°C. Bref… je regarde tout ça avec amusement, ça me rappelle un peu l’Inde : si tu ne veux pas te noyer, surfe sur la vague…

Enfin nous voilà tout de même dans l’avion, exténuées. Je grignote mes derniers TUC en me disant que c’est probablement la dernière nourriture « occidentale » que j’avalerai avant un bon bout de temps. Par le hublot, j’essaye d’apercevoir mon sac en me demandant par quel miracle il pourrait bien s’être frayé un chemin vers le bon avion dans le bordel ambiant. Jusqu’à maintenant, je n’ai jamais perdu un sac, alors je compte sur ma bonne étoile et je me dis que ça ne va pas commencer aujourd’hui !!  Je me retourne sur mon siège, je réajuste le masque sur mes yeux, j’ai 4 heures devant moi, autant en profiter…

Je me réveille peu de temps avant notre descente sur Lubumbashi. Addis Abeba, Lubumbashi… pour moi qui n’ai jamais mis les pieds en Afrique, tous ces noms de villes sonnent de façon un peu mystérieuse et magique. J’ai du mal à imaginer ce qui m’attend. Par le hublot, j’aperçois parfois un très long ruban rouge qui serpente entre d’immenses étendues étonnamment vertes. Parfois un lac. Très grand lui aussi. Pas l’ombre d’une ville à perte de vue…

L’avion descend doucement et quelques habitations commencent à apparaître. Des constructions couleur sable aux toits de chaume posées sur le sable et entourées de petits murets dans les mêmes tons, le camouflage est presque parfait. Ma voisine est accrochée à son siège et récite les yeux fermés et à mi-voix une longue prière. Les roues touchent le sol après avoir presque frôlé les maisons les plus proches, ma voisine fait moult signes de croix. Merci Seigneur, me voilà en Afrique. Enfin !

En sortant sur le tarmac, c’est la perplexitude… Des tas de valises sont déjà alignées sagement sur le tarmac : faut-il les récupérer ici ? Nul ne sait… Le cerbère qui les veille jalousement aboie quelque chose sur un des Chinois qui s’en approchait. Il semblerait donc que non… En regardant un peu autour de moi, je m’aperçois qu’en fait, y a plein de gens sur ce tarmac. Les familles viennent y chercher leurs proches, garant leurs voitures à quelques mètres seulement de la piste. Cris de joie, larmes, … la totale ! Pas évident dans tout ça de repérer le bâtiment qui sert officiellement d’aéroport. Mais la flopée de drapeaux au loin semble tout de même marquer l’entrée officielle en territoire congolais. Et effectivement, c’est là que se trouve le bureau de l’immigration. Les files d’attente devant les 3 guichets avancent lentement. Après une bonne demi-heure et malgré le regard suspicieux de la guichetière dont les épaules sont bardées de médailles en tous genres, je suis autorisée à passer. Une dernière vérification de mon carnet de vaccination et me voilà devant le tapis à bagages. Si ce n’est qu’entre lui et moi, il y a 300 personnes qui hurlent à qui mieux mieux. Et mon regard cherche dans cette foule bigarrée quelqu’un qui porterait un petit panneau avec mon nom … ou un T-shirt MSF, une casquette MSF, n’importe quoi !! E. n’en mène pas plus large que moi. Soudain, un homme surgit sous notre nez : « MSF ? » Euh… oui… Il nous entraîne aussitôt un peu à l’écart et nous demande nos reçus de bagages. Il n’a aucun signe distinctif et notre instinct nous dit que ça pourrait bien sentir l’arnaque à plein nez mais comme lui aussi est un peu fatigué et que la température ambiante le ramollit sérieusement, on lui tend tout de même nos tickets. Il nous explique qu’ici, ça va être très long de récupérer nos bagages alors qu’i va s’en occuper lui-même mais qu’en attendant, il nous emmène retrouver notre chauffeur qui nous attend ailleurs. Mouais… On est en train de sortir de l’aéroport alors que nos sacs sont toujours derrière nous quand même… Après 10 minutes en plein cagnard où on comprend finalement que notre nouvel ami travaille pour l’aéroport et qu’il va vraiment s’occuper de nos bagages mais que ça serait quand même bien qu’on pense à le rémunérer pour le service, en toute discrétion bien sûr, on voit arriver G., notre chauffeur, jeep blanche et gilet MSF à l’appui. La conversation s’engage en swahili entre les 2 hommes et j’avoue que c’est avec un certain soulagement que je laisse G. prendre les rênes et gérer le sujet des bagages. G. nous propose de l’attendre à la voiture pendant qu’il retourne chercher nos sacs. On fait alors la connaissance de O., infirmier tchadien, lui aussi arrivé par le vol d’Addis et lui aussi allant à Malemba, mais qui ne voyage qu’avec une valise cabine et ne s’est pas fait repérer comme nous ! Commence alors une longue attente… Longue… Très longue… Presque 40 minutes sur le parking alors que les vendeurs ambulants nous tournent autour et qu’on refuse poliment les cacahuètes, citrons, boîtes de cirage et autres trucs non identifiables qu’on essaye de nous refourguer de façon insistante. C’est là que je comprends pourquoi il y avait tant de Chinois avec nous. Ils viennent bosser. Pas dans l’humanitaire. Non, non, non. Dans les mines. La région du Katanga est la région la plus riche du pays grâce à ses mines gigantesques qui contiennent une proportion assez fantastique des réserves mondiales de cuivre et de cobalt. Et ils maîtrisent parfaitement le swahili. Impressionnant.

Quand on voit finalement réapparaître G. et nos sacs, il est toujours en compagnie de notre ami. G. lui glisse un billet dans une poignée de mains mais visiblement, ça n’est pas assez pour lui et il nous regarde la main tendue. Je lui explique alors avec le sourire que, comme il le sait bien, on vient tout juste de descendre de l’avion, qu’on n’a pas d’argent mais qu’on apprécie vraiment son aide et qu’on le remercie bien. Tout ça en grimpant dans la voiture pendant que G. met le contact et que ma voix finit par se perdre dans le brouhaha général.

Nous voilà donc à Lubumbashi. La route de l’aéroport est un beau ruban asphalté large et bien entretenu. Quelques kilomètres nous séparent de la ville. Au fur et à mesure qu’on s’approche, on croise des minibus plus que bondés qui roulent portes ouvertes et dans un état de décrépitude variable mais toujours avancé. Ils me font penser aux collectivo d’Amérique du Sud. Mes yeux essayent d’absorber le plus possible d’informations. Les gens qui balayent la route entre les voitures, les immenses barres métalliques et plaques de tôle ondulée sur le côté, les vélos rouillés qui disparaissent sous leurs chargements, quelques bâtiments en cours de construction ou de déconstruction, on ne sait pas trop, les hommes qui marchent l’air concentré dans des costumes sombres en manches longues et cravates, une mallette au bout du bras, les femmes aux jupes colorées avec, sur la tête, des paniers ou des bassines pleines de fruits, de charbon, de clous, les policiers en uniforme bleu avec leurs casques de chantier jaunes vissés sur la tête… La ville donne l’impression d’être verte et rouge. Rouge la terre des chemins, des murs et verts les arbres et buissons qui poussent de façon plutôt anarchique partout.

On arrive enfin chez MSF : un haut mur en pierres surmonté de barbelés. Le gardien jette un œil au travers du grand portail en tôle dans lequel a été découpé un minuscule judas puis nous ouvre. Derrière les murs c’est une grande maison. Dans la cour sont garés 3 jeeps et 2 camions. Tous blancs et stickés MSF. F. est l’administratrice de la base de Lubumbashi, sri-lankaise, et nous accueille avec un grand sourire. Après avoir mis nos passeports au coffre, elle nous apprend que si E. et O. partent à Malemba dès le lendemain, moi, je reste à Lubumbashi jusqu’à mardi. Finalement, on fera le trajet en avion car ce n’est pas 2 mais 4 jours qui sont nécessaires par la route pour arriver à destination ! L’avion ne peut pas nous transporter tous les 3 puisqu’il est déjà plein de médicaments donc je prendrai le suivant. OK. Très bien. D’ici là, elle me briefera sur tout ce qui m’attend là-bas parce que depuis près de 3 semaines que l’équipe est sur place, aucun suivi administratif n’a été fait et elle me fait comprendre que j’ai du pain sur la planche !!

En attendant, F. nous propose de nous amener à « la maison », quelques centaines de mètres plus loin. Mêmes murs en pierre et mêmes barbelés. La maison a 4 chambres mais F. y habite seule en  ce moment. Rien de trop confortable, les murs sont nus et les abat-jours sont en fait des poubelles plastiques qui colorent la lumière en bleu ou rose selon les pièces. Après nous avoir fait faire le tour du propriétaire, F. nous laisse nous reposer et repart travailler. On peut enfin manger un morceau (des lasagnes… pas si exotiques que ça…), se doucher et se poser un peu. Le reste de l’après-midi s’écoule doucement en attendant son retour. Dans sa guérite, le gardien regarde la télé : un documentaire sur l’aquarium de La Rochelle. Sous mes pieds, une marée de fourmis s’étale puis disparaît aussitôt.

Quand F. revient du bureau, c’est l’heure de l’apéro ! Un petit verre de vin et quelques chips froides car conservées au frigo (trop de fourmis dans les parages…), rien de tel pour fêter notre arrivée en terre africaine ! Et puis pour le dîner, ce sera grec ! Et pas kebab, hein ! Non, non, non, un vrai grec avec caviar d’aubergines, feta, tomates séchées et tout ce qui va bien. C’est le chauffeur qui nous y emmène. La politique MSF veut qu’aucun expatrié ne conduise. On a donc une voiture et un chauffeur à  disposition 24h sur 24. Bon, c’est une grosse jeep, pas une Jaguar hein… A l’entrée du resto, un énorme panneau indique que la « communauté hellénique » de Lubumbashi décline toute responsabilité en cas d’accident sur la balançoire. Oui… y a une balançoire. Mais c’est la « communauté hellénique » qui m’impressionne. En fait, du temps de la colonisation belge, il paraîtrait que tout plein de Grecs sont venus par ici faire du commerce et que, comme ils se sont plu, ils sont restés. On commande des calamars grillés puisque O. n’en a jamais mangé. Quand il voit arriver le serveur, il ouvre de grands yeux : pas question qu’il mette dans sa bouche les petits tentacules frits !!

Et puis le resto se vide, notre bouteille de vin aussi et le chauffeur nous ramène à la maison où je me faufile rapido sous ma moustiquaire pour savourer ma première nuit africaine… Il doit y avoir un karaoké juste à côté : une fille s’époumone sur du Amel Bent… « Vi-ser la luuuuuune… » Et Dieu inventa la Boule Quiès…

Et de 15 !

J’avoue que là, j’ai un peu le cœur lourd…

J’ai fait l’autruche tant que j’ai pu mais c’est officiel, la semaine prochaine, quelque chose comme « Bienvenue à l’aéroport Roissy Charles-de-Gaulle… » sonnera à mes oreilles…

Et devinez quoi ? Non, j’ai pas vraiment envie de rentrer. Non pas que vous ne m’ayez pas manqué ! Bien sûr que si ! Et rien ne me fera plus plaisir de de vous revoir tous autant que vous êtes ! Mais… un petit morceau de moi est devenu nomade et va avoir bien du chagrin à défaire mon sac à dos. (Non, me balader à Paris avec mon sac sur le dos n’est pas une option réaliste…)

Malheureusement, il semblerait que la Banque Mondiale de Mes Economies a fait faillite… Des fois, même quand on veut pas, on se doit d’être un peu matérialiste…

Alors croyez moi, je profite bien bien bien des derniers jours, des dernières heures, des dernières minutes… comme si j’allais plonger en apnée pour une durée indéterminée. J’ai vécu une aventure extraordinaire, je ne suis même pas sûre d’avoir bien réalisé ce qui m’arrivait, j’en ai adoré chaque jour, chaque heure, chaque minute et si quelqu’un sait comment faire pour repartir pour un tour demain… dites moi où on signe !!!

Euh… y a encore quelqu’un ?

Près d’un mois sans aucune nouvelle… Oui, je sais, c’est le grand craquage côté rédaction de ce foutu blog…

Pas d’excuses bidons, c’est juste un bon gros manque de motivation.

Mais là, il reste 2 semaines avant la deadline, il est donc temps de s’y remettre si je veux finir ça proprement. Et je veux finir ça proprement.

Alors, promis, demain, je m’y remets sérieusement.

De toute façon, je bosse jamais aussi bien que sous la pression, moi…

Et de 14 !

Alors celui-là, je le savoure… D’abord parce que 14, c’est un peu le meilleur chiffre qui existe sur Terre, ensuite parce que je vis désormais dans la ville la plus extraordinaire du monde (et oui, merci, je sais, ça va durer 1000 ans !) et enfin parce qu’il n’en reste vraiment pas beaucoup à savourer. D’ailleurs, discrètement mais sûrement, ça commence à me faire mal à ventre quand j’y pense plus de 3 minutes d’affilée !

Alors pour éviter de me faire un ulcère à l’estomac, je ne pense pas, je marche. J’arpente les rues, j’apprends à repérer au premier coup d’oeil de quel côté est l’Hudson et je me remplis les poumons de cet air vicié, pollué et sale mais qui fait briller les yeux (et c’est pas à cause des gaz d’échappement…). Et encore une fois, je suis heureuse… Tellement. Je voudrais que ça dure toujours et je me demande si la beauté de l’instant ne vient pas du fait que justement, ça na va pas durer. En attendant, dans cette concrete jungle where dreams are made of, there’s nothing you can’t do…

J’suis reviendue à Montréal !

… dans un grand boeing bleu de mer…

(j’ai jamais bien compris cette histoire du boieng bleu de mer…)

Il a donc fallu que je fasse mes adieux à Flipper. Et avant même de m’en rendre compte, je me suis retrouvée sur le bord d’un trottoir de Brooklyn, tous mes sacs à mes pieds alignés en rang d’oignon, à regarder mon fidèle compagnon s’éloigner dans le hustle bustle des taxis jaunes…

Et j’y suis. New York. La dernière étape. Le temps de héler un taxi justement et de slalomer à mon tour entre les voitures, les joggeurs et le Brooklyn Bridge et me voilà « à la maison ». La maison, pour les 6 prochaines semaines, c’est un très joli studio dans le Lower East Side. Avec une vraie salle de bain rien que pour moi où tu peux te laver tous les jours et même 2 fois si ça te fait plaisir, une vraie cuisine où tu peux faire cuire des pâtes ET des saucisses en même temps (c’est dingue…) et 40m² pour laisser traîner l’intégralité du contenu de mon sac. Avec en prime un petit shop qui vend de délicieux bagels au bout de la rue et un café où tu trouves des eggs benedict qui tuent un peu plus loin… je suis à 2 doigts de me croire au paradis !

Mais avant de pouvoir s’installer vraiment et retrouver les joies simples de la vie sédentaire, il reste à régler le problème de mon visa. C’est que je n’ai plus que 2 jours avant de devenir officiellement une sans-papiers. Et bien que mon sens de l’amusement me dit que ça doit bien être le fun de se frotter aux agents de l’immigration américaine pour se faire jeter dans le premier avion direction Paris, je ne suis pas encore prête à retrouver l’odeur du camembert… Me revoilà donc à me traîner dans les rues de Manhattan avec mes sacs sur le dos. Cette fois, c’est direction la gare routière et un aller-retour express au Canada pour obtenir mon précieux sésame. Bien obligée d’emporter tout mon barda au cas où le retour ne se passerait pas exactement comme prévu. Quand je disais que je reviendrais à Montréal, je pensais pas que ça serait si rapidement…

C’est donc parti pour 7 heures de bus aller, 8 heures sur place et 7 heures de bus retour… Et clairement, une bonne petite dose d’angoisse parce que franchement, y a aucune raison que cette fois, j’obtienne le visa que je me suis déjà vue refuser 2 fois. Et d’ailleurs, ça loupe pas. Quand j’arrive devant le douanier avec mon grand sourire et mon petit passeport, il commence à froncer le sourcil. Et quand il me demande quand est-ce que j’étais aux Etats-Unis pour la dernière fois et que je réponds hier… là, j’ai carrément droit à une belle grimace. Et vas-y que j’appelle le chef et que je commence à tournicoter le passeport dans tous les sens et que ça fait des messes basses en me pointant du doigt… Bon, finalement, le chef vient me voir, m’explique que oui, bah, je suis bien gentille mais le visa de tourisme c’est 90 jours, je suis arrivée au bout et maintenant, faut que je retourne en France. Alors là, je commence à faire monter les larmes, je dis que je comprends pas, qu’un autre douanier m’a dit qu’il y aurait pas de problème, je jure de monter dans l’avion pour Paris mi-décembre et je leur agite frénétiquement le billet sous le nez pour me donner un peu de contenance. Et vas-y que ça re-chuchote en me regardant en coin, ça prend un air d’abord circonspect puis indulgent et finalement… alléluia ! d’un bon coup de tampon bien sonore, je suis à nouveau autorisée à entrer sur le territoire américain. Avec un long et gros sermon sur le fait que puisque je savais que j’allais rester plus de 3 mois, j’aurais dû demander un autre visa et même un avertissement pour pas que j’oublie de monter dans l’avion comme juré précédemment mais c’est bon ! Je vais pouvoir aller faire mon jogging dans Central Park et le long de l’East River, m’empiffrer de cookies chez Bouchon Bakery, faire des pirouettes sur la patinoire du Rockefeller Center, enchaîner les aller-retours sur le ferry de Staten Island, savourer mon Chai Latte dans mon gobelet Starbucks, essayer de surprendre les écureuils à Union Square, lécher les vitrines le long de la 5ème avenue et saluer l’Empire State comme si on était de vieux potes. Et tout ça pendant 6 semaines. En-fin !

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Photos ici.