La justice populaire a eu lieu…

La condition d’expatrié dans un pays comme le Congo fait que tu vis un peu dans un cocon. On te dit que Lubumbashi, c’est plutôt safe mais de toute façon, t’as un chauffeur à ta dispo 24 heures sur 24 et puis le week end, tu fréquentes d’autres expats qui, pour la plupart, bossent pour des ONG et qui donc, vivent globalement comme toi, dans des quartiers résidentiels où chaque maison est entourée d’un mur de 3 mètres de haut lui-même couvert de 50cms de barbelés et gardée de jour comme de nuit. Bien sûr, t’as entendu parler de ces quartiers coupe-gorges où même les gens qui y vivent ne veulent pas rester dehors après le coucher du soleil. C’est là qu’habite une partie des gens avec qui tu travailles d’ailleurs. Mais personne, même pas toi-même, n’a vraiment envie que t’ailles y traîner.

Laissez-moi vous parler de Maman M.

Maman M. c’est un personnage. Elle a la quarantaine, 3 enfants, pas de mari et travaille pour MSF depuis plus de 20 ans. Les Belges, les Hollandais, les Français… elle a vu défiler toutes les sections à Lubumbashi les unes après les autres. Elle est notre coordinatrice médicale. Elle chapote toutes les équipes médicales présentes sur le terrain et elle est également en contact avec le ministère de la santé et toutes les autres organisations diverses et variées qui sont impliquées dans nos projets. De temps en temps, elle va aussi sur le terrain notamment pour les missions d’exploration. Avant de décider de s’installer quelque part, on envoie toujours une petite équipe en premier pour récolter des données médicales, faire une estimation des besoins logistiques, etc… Autant dire que Maman M., elle enfile pas des perles. Elle a un sacré caractère et se laisse pas marcher sur le bout des pieds mais elle est toujours de bonne humeur et on entend son grand rire d’un bout à l’autre du bureau. Bref, Maman M., elle est chouette.

Lundi matin, Maman M. est arrivée au bureau sans voix. Littéralement. En rigolant je lui dit : «  Bah t’as trop fêté ce week-end ou quoi ? » Elle ne sourit pas. Elle me dit ou plutôt chuchote : « Je t’expliquerai plus tard. » Et effectivement, plus tard, elle est venue m’expliquer.

Dimanche matin, alors qu’elle s’était levée à 5h pour ranger la maison et faire du ménage pendant que ses enfants dormaient, elle aperçoit un homme qui se faufile le long du mur de sa maison vers la porte de derrière. L’homme a un fusil en bandoulière. 6 mois plus tôt, la maison a déjà été cambriolée. Maman M. n’était pas là, elle était sur le terrain, en brousse. Mais ses enfants, eux, étaient là. Et ils se sont retrouvés avec des armes pointées sur la tête pendant que les voleurs retournaient les placards. Ils ont entre 8 et 14 ans. Autant dire qu’ils sont déjà un peu traumatisés. Bref, Maman M. se dit que le scénario se répète alors elle court vers la porte de derrière et elle s’y cramponne. L’homme tire sur la porte, la secoue. Il comprend que Maman M. est de l’autre côté au moment où elle se met à hurler de toutes ses forces pour alerter les voisins. « Au voleur ! Au voleur ! ». Quand il comprend qu’il ne va pas réussir à entrer, l’homme prend peur. Il s’enfuit, saute par-dessus le muret qui entoure la parcelle où est construite la maison et se met à courir dans la rue. Mais Maman M. continue de hurler et les voisins sont déjà sortis de chez eux. Et eux aussi se mettent à crier. « Au voleur ! Au voleur ! » Bientôt, c’est toute la rue qui est au courant et les gens commencent à courir après le voleur. Il a beau être armé, visiblement, ça n’effraie personne. D’ailleurs, bientôt, il se fait rattraper et attraper. Quelques policiers qui traînaient dans le coin sont alertés par le bruit et viennent voir ce qu’il se passe. On leur explique : l’homme qui a essayé de s’introduire chez Maman M., la maison qui a déjà été cambriolée, l’arme… Les policiers comprennent et s’écartent.

« Et là, les gens lui ont attaché des pneus et… la justice populaire a eu lieu. Moi, j’ai pas regardé. » La voix de Maman M. tremble un peu. La justice populaire ? Ça veut dire quoi ça ? Je crois que j’ai déjà compris mais j’arrive pas à croire que c’est bien ce que je pense. « Bah… ils l’ont brûlé. »

Mes yeux s’écarquillent. Quoi ? Mais comme ça ? En pleine rue ? Avec les policiers à côté ? Maman M. m’explique. Quand on attrape un voleur, c’est comme ça. On le brûle. Ça sert d’exemple pour ceux qui seraient tentés de faire la même chose. Et les policiers laissent faire parce qu’il y a tellement de gens qui veulent brûler le type que si ils s’y opposent, ils mettent un peu leurs propres vies en danger… D’ailleurs, le dimanche soir, ils ont parlé de cette histoire aux infos à la télé.

Puis les autres gens au bureau se mettent à me raconter que oui, oui, c’est vrai, d’ailleurs ce mois-ci, dans tel quartier, y a eu 3 personnes qui ont été brûlées comme ça. Mais c’est quand même moins qu’avant. Ca s’améliore quoi. Et puis c’est tout de même mieux que encore avant. Encore avant, on emmenait les coupables au stade et puis on leur mettait une balle dans la tête. Comme ça. La justice populaire quoi.

Moi j’en reste sans voix. Je veux dire, je savais qu’on était dans un pays où il y a des conflits armés depuis des générations, que dans chaque famille il y a au moins une personne qui a été blessée par balle ou qui s’est faite tuer, par accident ou pas, que quand les gens se menacent de mort c’est pas juste des mots en l’air bref, que le niveau de violence quotidienne n’a rien à voir avec ce que je connais mais là… wow… ça fait un drôle d’effet quand même. C’est surtout le fait que tout le monde trouve ça normal qui fait drôle.

La justice populaire a eu lieu. Et mon cocon s’est un peu fissuré.

Oui merci !

Travailler à l’étranger ça veut dire plein de choses, en général tout et n’importe quoi.

Dans mon cas, ça veut dire chasser les mouches et les chauve-souris qui pensent que mon bureau est un endroit suffisamment accueillant pour qu’elles s’y sentent chez elles, partager ma cuisine et ma salle de bains avec quelques-uns de mes collègues, aller au bureau en tongs et en pyjama (rien que ça, ça pourrait me convaincre de ne jamais revenir), ne pas pouvoir imprimer ce que je veux quand je veux parce qu’il y a des coupures de courant, et sortir de ma zone de confort. A tout point de vue.

D’abord parce que climatiquement, c’est pas confortable tous les jours : quand il fait 35°C dès 9h du matin, tu sais que tu vas transpirer rien qu’à agiter les doigts sur ton clavier et goutter au-dessus des contrats n’est pas exactement du dernier chic. Ensuite, parce que j’ai beau aimer les challenges, ingurgiter le code du travail congolais en 3 jours relève globalement de l’impossible et il m’arrive donc régulièrement de ne pas savoir sur quel pied danser (ça compte les samedis dans les jours de congés ou pas ?). Et puis enfin parce que travailler avec des gens de 12 nationalités différentes, avec leurs 12 cultures différentes chacune avec leurs codes et leurs références, ça génère parfois quelques incompréhensions.

Par-dessus tout, y a la langue. Alors oui, on travaille en français et oui, théoriquement, le français je maîtrise mais n’oublions pas que le Congo, fût un temps, c’était belge et que donc, les Congolais, ils ne parlent pas français, ils parlent belge. Alors je fais attention, j’essaie de m’adapter. Par exemple quand j’annonce à mon interlocuteur que je vais le payer 495 dollars et qu’il me regarde avec des yeux de merlan frit. Bah au bout de la 8ème fois, je finis par me souvenir que 495 pour lui, ça se dit pas quatre cent quatre-vingt-quinze mais quatre cent nonante cinq. Même réaction quand je donne mon numéro de téléphone qui est plein de septante et de nonante…

Mais des fois, c’est encore plus compliqué. On ne met pas la même chose ou la même idée derrière le même mot. Ça donne lieu à conversations fabuleuses. Par exemple quand je demande au logisticien de la base s’il nous reste des duvets parce qu’on se gèle la nuit et qu’il me rapporte une couverture en peau de singe…

– Ah OK, cool, merci. Je pensais plutôt à un duvet mais un duvet parce que ça, ça va pas tenir bien chaud…
– Non mais en fait… c’est quoi un duvet ? C’est comme une blanquette ?
– … ??? Une… blanquette ??? Mais ça, c’est même pas du belge ! C’est de l’anglais non ?
– Bah je sais pas moi. Une blanquette c’est ce qu’on met sur un lit pour avoir plus chaud.
– Ah ouais, c’est ça, une blanquette, c’est une couverture en fait…
– Oui on peut aussi dire une couverture si tu veux. Mais du coup, un duvet, c’est quoi ?
– Bah un duvet, c’est le truc qu’on emporte quand on va faire du camping, qu’on dort sous la tente…
– Aaaah ! Mais ça, c’est un sac de couchage !
– Bah oui ! Un sac de couchage, un duvet, c’est pareil quoi !
– Duvet. C’est rigolo comme mot ça… Duvet. Mais y a personne qui dit ça ici…

Et puis des expressions rigolotes, ici, c’est pas ce qui manque. Une de mes préférées c’est quand quelqu’un veut dire qu’il est d’accord avec toi. Il te sort un joli : « Je n’en disconviens pas… » Y a aussi « Merci pour la parole » quand en réunion quelqu’un est invité à s’exprimer. Un peu protocolaire mais sympa. Puis y a aussi « Bon service ! » quand la personne que tu reçois prend congé ou « … en tout cas, vraiment » qui ponctue pas mal de phrases même si ça n’a aucun sens ou encore « Je souffre la souffrance » qui se suffit à elle-même. Mais la meilleure et de loin, c’est « Oui merci ! ». Celle-là, elle est magnifique. Elle sert à tout. Elle peut occasionnellement servir à dire « Oui merci ! » (genre « Tu veux un café ? » « Oui merci ! ») mais elle sert surtout quand tu sais pas quoi répondre. Voire que t’as même pas compris la question.

Là encore, y a les évidentes : « Comment tu t’appelles ? » « Oui merci ! » ou « T’as combien d’enfants ? » « Oui merci ! » ou « Non mais ça va pas être possible ! » « Oui merci ! »

Et puis y a les plus délicates : « T’as compris ce que je t’ai dit ? » « Oui merci ! » Le « merci » te met la puce à l’oreille. Immédiatement…

Des « Oui merci ! », j’en entends pas loin de 200 par jour. Chaque fois, je suis obligée de me poser la question. D’analyser l’expression de mon interlocuteur et d’essayer de deviner si c’est « oui merci ! » ou « oh mon dieu, j’ai rien compris mais dans le doute… » La plupart du temps, je n’en disconviens pas, j’ai du mal à pas rire… En tout cas, vraiment !