Famille temporaire

Pourquoi c’est si difficile de les voir partir ? Un par un, on les ramène à l’aéroport (enfin… à la piste en latérite qui sert d’aéroport), on les sert dans nos bras, on les regarde monter dans le petit coucou puis on agite nos bras tandis qu’ils s’envolent vers l’autre monde, celui qui n’est pas Paoua. On s’est dit « A la prochaine !! », « On s’appelle !! » ou encore « Fais signe quand tu passes à Paris !! ». La vérité c’est qu’on ne se reverra jamais. Quoique… faut jamais dire jamais et le petit monde MSF est vraiment très très petit… Mais tout de même. Y a vraiment peu de chances qu’on passe d’autres soirées tous ensemble à écouter le Buena Vista Social Club en faisant tourner des cigarettes parfumées…

Quand j’y repense c’est quand même drôle. Quand je suis arrivée, on peut pas dire que je sois tombée amoureuse de toute cette petite bande au premier regard. Non. Au début, je les ai observés, ils m’ont observée, on a échangé des banalités et peu à peu, on s’est apprivoisés. Doucement. Puis un soir, pendant qu’on profitait de la toute relative fraîcheur de la nuit sur les transats, je les ai regardés, un par un. On riait, je sais plus pourquoi. Sûrement un truc fin et distingué. Et puis j’ai réalisé. Ces gens, là, autour de moi, c’est ma nouvelle famille. Une famille un peu spéciale, une famille qui ne remplace certainement pas celle que tu as laissée dans un autre fuseau horaire, une famille temporaire, certes, mais une famille quand même.

Comme dans toutes les familles, y a le Papa. Celui qui fixe les règles, qui te prive de sortie, qui te dit dans quel bar aller et qui te raconte des histoires rocambolesques des temps où tu n’étais pas né. Comme dans toutes les familles, y a la Maman. Celle qui s’assure toujours que tout le monde a bien mangé, que tout le monde a bien pris sa Doxy, qui s’inquiète quand tu dis que tu te sens pas super. Comme dans toutes les familles, y a la Tante Un Peu Chelou. Celle qui se lève à 5h du mat pour faire du yoga, te gueule dessus quand tu rigoles trop fort à 23h et passe son dimanche à tricoter avec ses petites lunettes en équilibre instable au bout de son nez. Comme dans toutes les familles, y a le Cousin Machin. Il est un peu chelou celui-là aussi, il se fait des lavements de sinus à grand renfort de seringues de 500mL et en public pour que personne ne rate le spectacle. Comme dans toutes les familles, y a le Petit Frère. Celui qui fait des conneries tout le temps mais qui fait marrer tout le monde et qui est un peu le chouchou. Comme dans toutes les familles, y a la Petite Sœur. Celle qui arrive pas à se lever le matin, d’ailleurs c’est à peine si tu la croises avant 10h mais elle parle presque couramment sango après 1 mois. Comme dans toutes les familles, y a la tripotée de cousins plus ou moins éloignés que tu connais moins bien. Ceux-là, tu leur dis bonjour tous les matins, tu connais leurs noms, leurs visages, ce qu’ils font pour gagner leurs vies et éventuellement le nom de leurs femmes mais en même temps, ils en ont 3 chacun et tu renonces rapidement.

Tous ces gens que tu ne connais pourtant que depuis quelques semaines sont devenus ta famille : tu les as pas choisis, tu les détestes parfois mais perdu au milieu de cette brousse hostile, tu finis par les aimer souvent. Et quand toi aussi tu finiras par rejoindre l’autre monde, celui qui n’est pas Paoua, tu sais que tu ne les reverras peut-être jamais, tout ça n’était qu’une bulle dans l’espace-temps. Alors quand l’avion décolle au bout de la piste en latérite, ton petit cœur est tout serré, t’as une boule dans la gorge et plein de poussières qui piquent dans les yeux. Heureusement, dans l’autre monde, celui qui n’est pas Paoua, y a ta famille. La vraie. Celle qui n’est pas temporaire. Tu les as pas choisis, tu les détestes parfois mais en vrai… t’es quand même drôlement content de rentrer les serrer dans tes bras.s

Yo-yo

Déjà 2 semaines que je suis rentrée. Oh, on ne peut pas dire que j’ai vraiment eu le temps de m’ennuyer. Rentrer à la maison à 3 jours de Noël ne laisse pas beaucoup de place à l’ennui de façon générale. Y a le papier cadeau à dérouler, le saumon à fumer et le foie gras à tartiner. Y a aussi les pulls tout doux à ré-empiler, les siestes avec le chat tout doux pour oreiller et les litres de chocolat chaud qui embaument la maisonnée. Y a le sapin qui resplendoit, les bougies qui scintilloient et les guirlandes qui chatoient. Le tout ça au son du trop souvent sous-estimé « Mets-tu des guirland-euh … »

Dans cette nouvelle vie que je me suis créée, je mets de moins en moins de temps à m’adapter. Je retrouve mes habitudes ici aussi vite que je m’en étais faites là-bas. Y a ma salle de bain d’ici et ma salle de bain de là-bas (c’est pas tout à fait pareil…), mes vêtements d’ici et mes vêtements de là-bas (pas tout à fait pareils non plus, la faute à la météo, œuf corse…), mon chat d’ici et mon chat de là-bas (devinez lequel est obèse…). Sauf qu’ici, maintenant, je suis en vacances. Je n’ai pas de réveil, je n’ai personne à payer, pas d’avion à booker, pas de doléance à écouter la tête légèrement penchée. Tout ce que j’ai à faire, c’est profiter. De l’eau chaude, de la famille, des amis. Et souvent, tout ça se passe autour d’une table. Pas rase, la table. Encore plus souvent quand on est fin décembre ou début janvier. Y a pas besoin d’être grand sorcier pour deviner ce qui se passe…

En même temps comment veux-tu que je m’en sorte ? D’abord c’est Noël. Le concept même de Noël c’est de passer en moyenne 6 heures par jour à table pendant une semaine non stop (comment ça, j’ai rien compris ?). Et v’là le foie gras, les blinis, le saumon fumé, le tarama, la dinde, la farce de la dinde, la sauce de la dinde, les marrons, la purée de céleri (bah… qu’est-ce qu’elle fout là, celle-là ?) les fromages, le pain pour finir le fromage, le fromage pour finir le pain, les verres de vin qui vont teeeeellement bien avec, la bûche, les 13 desserts et rebelote le lendemain pour finir les restes et dix de der le jour d’après parce qu’en fait, y avait encore des restes. Puis après Noël, on est parti en vacances à la montagne. Alors certes, à la montagne on fait de grandes balades pendant des heures, on respire le grand air et tout ça mais le grand air, ça creuse, alors on se tape aussi des kilos de fromage et de charcuterie qu’on arrose de petits verres de vin (ne soyons pas mesquins, ils n’ont rien de petit ces verres…) puis on gobe un ou deux chocolats parce que c’est les vacances et qu’on est là pour se faire du bien et que la vie, c’est suffisamment difficile comme ça pour pas se priver de chocolat et puis que quand même, c’est drôlement bon.

Alors évidemment, je fais le yo-yo. 6 mois de mission, 6kg de moins. 2 semaines en France, 2kg de plus. Tu comprends pourquoi à ce rythme-là, je suis obligée de repartir rapidement.

Y a pas que sur la balance que je fais le yo-yo. Émotionnellement parlant, c’est un peu spacemountainesque aussi. Y a des jours où rien n’est plus beau que l’instant présent, les gens qui m’entourent, le vent dans les premières feuilles (oui, le temps est fou, c’est déjà le printemps), le soleil qui se couche à 17h et le cliquetis des aiguilles à tricoter le soir dans le canapé. Ma bulle est increvable. Puis y a des jours où même le monde est trop petit et où je compte les jours avant le prochain avion. Ça tombe bien, c’est demain. Mais ça, c’est une autre histoire…