Rendez-vous en brousse inconnue…

Aujourd’hui c’est dimanche. Et le dimanche à Bamako, c’est le jour de mariage-euh… à Lubum, c’est comme partout ailleurs… on ne fait rien. Je passe donc la journée à lire, boire du thé, faire la sieste, discuter avec F., manger, relire, reboire du thé, … Et ça pourrait continuer comme ça indéfiniment mais F. va voir un match de foot cet aprèm. C’est l’équipe de TP Mazembe, l’équipe de Lubumbashi, l’équipe du Katanga, qui affronte une équipe malienne. S’ils gagnent, ils vont en finale. De je sais pas quoi mais peu importe, il semble que ce soit important. Toute la ville se pare de rayures blanches et noires. Les gens, les voitures, les panneaux publicitaires, tout devient zébré. F. n’a pas réussi à trouver de billet pour moi, tout est vendu depuis bien longtemps ! Je suis un peu déçue, l’ambiance valait sûrement le coup d’œil (les gaz lacrymo aussi, il paraît que ça dégénère à chaque match…) mais à la place, je vais visiter un refuge pour chimpanzés avec N. Sa femme travaille là comme bénévole et toute la famille profite de l’occasion pour rendre visite aux singes. Ils ont vécu plusieurs années en Afrique et reviennent tout juste de vacances en Zambie. Les enfants ne se lassent pas de raconter leurs expériences à vélo au milieu de troupeaux de girafes ou comment ils ont accroché des vers de terre à leurs cannes à pêche pour attraper de tout petits poissons qu’ils n’ont même pas mangés !

Au refuge, les singes sont plutôt impressionnants ! C’est l’heure du dîner et ils hurlent à qui mieux mieux tout en se balançant dans les cages et en claquant les murs avec leurs grandes paluches. Le vacarme est assourdissant. Les soigneurs versent un mélange de lait et d’eau dans des gobelets métalliques qu’ils tendent aux animaux qui les attrapent et boivent avec dextérité à travers les barreaux. Puis c’est le tour des fruits, des épis de maïs, des oignons, des tomates… Les propriétaires du refuge, un couple de Français adorables et passionnés (elle est vétérinaire et lui prof de bio au lycée français de Lubumbashi), essaient de faire pousser un potager pour subvenir aux besoins de leurs pensionnaires et ne plus dépendre uniquement des donations. Mais c’est compliqué car les employés sont tentés de voler les légumes qui coûtent cher ici. Le refuge manque cruellement de place et de moyens. Mais en attendant, grâce à leur action, il n’y a plus de trafic de chimpanzés dans le Katanga et les autorités soutiennent désormais le programme de réinsertion des chimpanzés en milieu naturel.

C’est finalement dimanche soir. TP Mazembe a gagné, les voitures roulent à toute allure dans les rues en klaxonnant, des dizaines de bras sortant des toits ouvrants et des fenêtres. Mais le dimanche soir, c’est movie night. F. m’emmène chez M. qui travaille pour l’ICRC et qui héberge la soirée cette semaine. Au programme, Escape from Alcatraz. On regarde tomber la pluie dans la baie de San Francisco en mangeant du pop corn. Et puis la jeep MSF fait taxi et redépose chacun chez soi. Et je découvre qu’à Lubumbashi, dès qu’on sort des grandes artères bitumées, on se retrouve sur des petites pistes en terre avec des ornières de folie remplies d’eau (on est à la fin de la saison des pluies) et pour la première fois de ma vie, je me dis qu’avoir un 4×4 en ville, parfois, ça peut être utile.

Le lendemain, c’est officiellement ma première journée de boulot. Je place tous mes espoirs dans cette journée pour en savoir plus car les briefings à Paris ont été plutôt succincts et théoriques. Je commence par refaire un long point sur les logiciels de gestion de la comptabilité et des payes et sur les particularités spécifiques à cette mission. Puis j’enchaîne avec un briefing sécurité (aucune consigne particulière, la région est plutôt calme) et l’explication de l’organisation de l’équipe logistique. Je commence à voir un tout petit peu plus clair dans l’organigramme et à comprendre qui fait quoi. De toute façon, on n’apprend jamais aussi bien à nager que quand on saute dans le grand bain, n’est-ce pas ? Alors vivement demain qu’on saute !

En fin de journée, je vais avec F. chez Vodacom, l’opérateur de téléphonie local, pour acheter une carte SIM pour mon téléphone… Epique ! Le gars charge le crédit que F. est venue recharger pour elle sur un autre numéro puis il n’arrive pas à activer ma carte. Tout prend un temps infini. Comme on a le temps, on papote. Il apprend comme ça que je suis parisienne. Direct, LA question : « Tu connais Booba ? » Euh… personnellement ? Non… Je sens la déception dans son regard. On finit par repartir, chassées par la femme de ménage qui a jeté un grand seau d’eau savonneuse en travers de la pièce et serpille maintenant vaguement le tout. On y a passé plus d’une heure et je n’ai toujours pas accès à internet… Ef-fi-ca-ci-té…

On rentre enfin au bureau. F. a quelques trucs à finir alors je rentre à la maison me reposer. Quoi ? J’ai bossé au moins 6 heures d’affilée ! J’ai plus l’habitude moi ! F. rentre quelques heures plus tard avec N. le superlog. Le superlog, c’est le logisticien du desk. Le desk, c’est la cellule à Paris qui s’occupe de centraliser 3 ou 4 pays différents. Bref, le superlog est en visite en RDC et ce soir, il fait escale à Lubumbashi. Comme F. habite la guest house, c’est elle qui héberge tous ceux qui sont de passage. On dîne donc tous les 3 puis N. qui est fatigué va se coucher et je reste bavarder avec F. Ça ne fait que quelques jours qu’on se connaît mais le courant est vraiment bien passé. Je commençais tout juste à considérer Lubum comme ma nouvelle maison et il faut déjà repartir. En attendant, je profite de ma dernière nuit en pays civilisé. Demain c’est… rendez-vous en brousse inconnue !

Manuel Antonio

Après le fiasco (si, on peut le dire) du parc Marino Ballena, je compte bien me rattraper dans le parc national le plus petit et/mais le plus visité du pays, le parc Manuel Antonio.  En fait de parc, ici aussi, c’est une portion de la côte avec quelques plages planquées dans la jungle qui m’attend. Mais officiellement, il y a là des tas de bestioles à observer et une des plus belles si ce n’est LA plus belle plage du pays. Avec une pub pareille, je me suis dit que je ne pouvais pas me planter.

Et bah si.

Alors reprenons. Après le déluge des dernières 48 heures, le soleil fait enfin son apparition. Et c’est pas pour faire semblant : ce matin, il fait facile 35°C à l’ombre et les immenses flaques qui s’évaporent font monter le taux d’humidité à peu près 350%. Peu importe, j’attends le bus. Je sue et je ne suis pas la seule. Un couple d’Américains du Wisconsin (ça ne s’invente pas) se liquéfie également à mes côtés. Le bus est sensé passer à 9h. A 9h30, on admet qu’il ne passera pas. Le suivant est 2 heures plus tard… Et là, comme par hasard, un bon samaritain se présente et nous propose de nous emmener jusqu’à Dominical, à quelques 20kms de là. C’est la destination de mes colocs d’arrêt de bus et moi j’ai une chance d’y attraper un bus pour Quepos, on dit banco ! On a beau être dimanche, le bon samaritain n’est pas fou, il nous demande donc de payer 5$ par personne, facile 5 fois le prix du bus mais bon, vu le bon fonctionnement des transports publics dans le coin, on se dit que mieux vaut tenir que courir et qu’en plus, on n’a pas toute la journée.

On charge nos sacs dans le bolide de notre nouvel ami Yvan (qui étrangement, est en aussi bon état que celui de mon ancien ami Vladimir, le taxi de Paracas pour les intimes…) et c’est parti. Yvan est très bavard et nous fait donc la conversation. C’est charmant mais c’est en espagnol, Yvan ne parle pas un mot d’anglais et notre espagnol étant limité au minimum de survie, ça se transforme bientôt un long monologue ponctué de mes nombreux hochements de tête et froncements de sourcils… Mais ça n’a pas l’air de perturber beaucoup l’ami Yvan. 20 minutes plus tard, nous voilà à Dominical. Quand Yvan comprend que moi, je ne m’arrête pas là, ni une ni deux, le cœur sur la main et la main sur sa liasse de dollars, il me propose de me conduire jusqu’à Quepos. Moi je veux bien mais Quepos c’est quand même à 40kms de là, je voudrais pas me faire dépouiller abuser de sa gentillesse… On attend que mes amis du Wisconsin quittent la voiture, on négocie, on négocie et on tombe d’accord pour 5$ supplémentaires. Et nous voilà repartis. Yvan papote, papote… tout seul… j’ai beau essayer de me concentrer, je chope 1 mot sur 25 et le temps que je traduise, j’ai déjà loupé les 3 phrases suivantes… et j’arrive donc à Quepos avec un bon début de migraine. Je dis au revoir à mon nouvel ami, je lui fais comprendre que non, je ne vais pas prendre son numéro de téléphone, ça ne sert à rien, je ne vais pas retourner à Uvita et je saute dans la voiture de quelqu’un d’autre qui va en direction du parc Manuel Antonio. Ils sont comme ça les gens ici : quand ils voient quelqu’un qui poireaute à l’arrêt de bus, ils s’arrêtent et ils demandent s’ils peuvent te déposer quelque part. Ça te coûte toujours un peu d’argent mais t’attends pas le bus pendant 10 ans. Et je finis donc par arriver à mon nouveau camp de base. Il est 11h30, je n’aurais jamais pu arriver à cette heure-là avec le bus et j’ai l’après-midi devant moi. Et ça tombe plutôt bien parce que figurez-vous que je viens de m’apercevoir que le parc est en fait fermé le lundi et que si je veux aller admirer les fameuses plages, bah… c’est maintenant !

Je décide donc de ne pas attendre le bus qui va jusqu’à l’entrée du parc (j’ai bien compris que le dimanche n’est pas un jour idéal pour se déplacer en bus) mais plutôt de marcher jusque-là. Idée fantastiquement extraordinaire puisqu’il fait toujours 35°C à l’ombre, que je marche toujours comme une petite vieille de 80 ans, que la route est à peine assez large pour les voitures et que les gens roulent comme sur un circuit de F1. Mais à cœur vaillant rien d’impossible, j’atteins enfin les grilles du parc. Après avoir payé mon ticket d’entrée (10$), j’ai la possibilité de « louer » un guide naturaliste pendant 1 heure pour observer quelques bestioles. Vu le monde qui arpente les sentiers, je me dis que je vais prendre l’autre option : je vais errer de groupe en groupe en laissant traîner mes oreilles et mes yeux et en souriant poliment au passage (si, je sais faire ça, c’est pas parce que je n’en abuse pas dans la vie courante que mes zygomatiques sont rouillés)… Mais il faut croire que la saison des pluies n’est pas extrêmement favorable à l’observation de la faune dans le coin. Les guides que je croise ont tous d’énooooormes longues vues qu’ils installent ça et là pour leurs groupes, je les entends râler et  je ne croiserai que 2 grenouilles et 3 petits singes en 3 heures de promenade. Alors, emportée par la foule (si, si, y a foule) je finis sur la plage. Ou plutôt LA plage. Ouais. Bien. Bof. OK, certes, c’est une jolie plage et y a la jungle en arrière-plan ce qui lui confère un certain charme mais franchement… pas de quoi se déboiter la mâchoire. Je commence à me poser des questions : est-ce que c’est moi qui suis devenue difficile après toutes ces plages de rêve au Cambodge, en Thaïlande et en Australie ou est-ce que les gens n’en feraient pas juste un peu trop sur les plages costaricaines ?

En attendant, je sautille quand même dans les vagues pendant un moment avant de sombrer dans l’inconscience sur le sable. Quand je rouvre les yeux, il fait nuit. Il est 16h et il fait nuit. Ou presque. Le ciel est tout noir, les oiseaux volent bas et la foule est en train de déserter. Du coup, je suis le mouvement. Et je grimpe dans le bus qui me ramène à l’hostel au moment où le déluge s’abat sur nous. Des éclairs gigantesques, des coups de tonnerre fracassants, les gouttières qui débordent et l’eau qui ruisselle le long de la colline et qui transforme le chemin en un ruisseau boueux… bien calée dans un canapé, je contemple le spectacle. Les plages sont peut-être un poil décevantes mais les orages sont magnifiques.

Le lendemain, le soleil est revenu. Je m’offre donc un petit tour en ville pour constater qu’ici aussi, les t-shirts souvenirs sont « made in china », que le salon de beauté du coin n’avait clairement pas prévu d’avoir de cliente aujourd’hui (et bah si ma p’tite dame, faut faire chauffer la cire, la mode du mollet poilu n’est pas d’actualité aux dernières nouvelles…) et qu’être dans un patelin touristique, ça a parfois du bon puisque je m’offre pour le déjeuner un sandwich au speck et au gorgonzola… mmmh ! Ah non. Je ne veux rien entendre. « Gnagnagna… c’est pas très local tout ça… » Non mais oh ! Vous avez déjà entendu parler de la gastronomie costaricaine ? Non ? Bah y a une raison. Franchement, ça se résume à riz-haricots-poulet et c’est pas bon. Voilà, c’est dit.

Et puis, encore une fois, avant que le ciel ne se déchaîne, je regagne mon nid. Incroyable la quantité d’eau qui tombe ici chaque jour !

Photos ici.