Ne pas avoir de prochaine étape

Ca fait quelques jours que j’ai posé mon sac maintenant. J’ai commencé un travail d’excavation des affaires entassées là-dedans depuis plus d’un an mais soyons honnêtes, ça n’avance pas vraiment. A vrai dire, ça s’aggrave même. Chaque jour qui passe voit la surface visible du parquet de ma chambre réduire un peu plus. Et non, l’idée de faire place nette n’est pas très tentante. Ca voudrait dire faire du tri, tout mettre dans des boites, tout remiser au fond des placards et surtout devoir se mettre à regarder devant. Et ça… bouh ! ça m’emballe pas. Mais alors pas du tout.

Parce que le voilà le vrai problème au fond. Depuis près de 2 ans, je ne fais que ça regarder devant. D’abord les préparatifs du voyage. Barrer chaque ligne de la to-do list, en rajouter un peu chaque jour, imaginer, se projeter, rêver à ce que sera cette expérience… je le savais et j’en ai bien profité mais on ne le répètera jamais assez : préparer le voyage, c’est déjà voyager.

Et puis dès la première minute du premier vol, je n’ai plus fait que ça. Préparer la prochaine étape. Potasser les guides de voyage. Atterrir où. Aller voir quoi. Rencontrer qui. Comment. Au début, tout était réglé comme du papier à musique. J’étais encore en mode « vacances ». Quand t’es en vacances 15 jours, t’optimises chaque journée. Tu veux tout voir, tout faire, tout goûter, t’as surtout pas de temps à perdre. Et puis au bout d’un moment, j’ai commencé à lâcher du lest. Finies les réservations d’hôtel. Finies les réservations de transport. Finies les plannings établis à 15 jours. Et parfois même, fini le Lonely Planet. Et là, j’ai commencé à vivre ce pour quoi j’étais partie.

Mais dans ma tête, ça ne m’empêchait pas de préparer sans arrêt la prochaine étape. La prochaine ville. Le prochain bus. Et de changer d’avis toutes les 15 minutes. Mais tout de même. Quand on ne dort jamais plus de 3 nuits de suite au même endroit, se demander où on sera demain fait partie des questions qui arrivent assez rapidement après avoir ouvert les yeux chaque matin. Et depuis 15 jours… plus rien.

Bah non. Quand je me demande « Bon alors… où tu vas après ? », la seule et unique réponse c’est « … bah… ». Et ça fait tout bizarre.

Pas de plan. Pas de projet. Pas de prochaine étape. Tout à coup, la ligne d’horizon n’existe plus. Je suis dans un brouillard si intense que j’en perds le sens de l’orientation. Et je me demande comment on fait pour relancer la locomotive. Et ai-je même envie de relancer la locomotive… ?

Les jours filent. Entre les rendez-vous médicaux, les décorations de Noël, les retrouvailles avec les potes qui eux, n’ont pas le temps, ils bossent, et toutes sortes de broutilles qui remplissent mes journées et auxquelles j’essaie de donner un sens.

J’étais celle qui voyage, je suis devenue celle qui est rentrée. Rien ne me définit plus vraiment. Je ne sais pas où je vais et je ne sais pas ce que je veux faire. Je me laisse porter par le courant. A ceux qui croient qu’on revient forcément de 16 mois d’introspection avec des certitudes, je réponds… non. A ceux qui pensent également qu’on revient forcément de 16 mois de voyage totalement différent de ce qu’on était en partant, je réponds non aussi. Ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre.

Ne sachant qu’une seule chose pour sûr : rien ne m’est impossible.

Allumer la lumière, secouer la porte de la douche et prendre une grande claque

Quand les roues de l’avion ont enfin touché le tarmac, j’ai fermé les yeux très fort et j’ai espéré de toutes mes forces ne pas ent… « Bienvenue à Paris Roissy Charles de Gaulle. Il est midi et demie et la température extérieure est de 10°C… Blablabla… » Et mer-deuh ! En même temps, il aurait fallu un miracle pour que cet instant n’arrive pas. Ou il aurait fallu que j’influence le cours des évènements un peu plus violemment. Un peu plus tout court.

Mais bon. Voilà. Je suis là et autant voir le bon côté des choses. Le douanier jette à peine un regard à mon passeport, la prunelle de mes yeux, et hoche la tête en me faisant signe de passer. Cette fois, j’y suis. En France. Retour au point de départ. Ça s’entrechoque dans ma tête, je n’essaye pas vraiment de comprendre, j’analyserai plus tard. Tous ces gens autour de moi qui parlent français… beurk ! J’attrape mon sac (une dernière fois) et je m’éloigne à grands pas. Mon frère est venu me chercher (oui, finalement, 30kgs de sacs à traîner dans le RER, je me suis dit que ça n’était pas si rigolo que ça…) et il poireaute depuis près d’une heure de l’autre côté des barrières. Il n’a pas changé. Et moi ? Ai-je changé ? Un peu de l’extérieur, certes, mais de l’intérieur… ? Plus tard ! Les bilans, les analyses, plus tard ! Là, ma rétine attrape au vol des petits bouts de choses si familières et que pourtant, je n’ai pas aperçues depuis une éternité. Mais on ne traîne pas. Hop hop, on file au parking, hop hop, on jette les sacs dans le coffre et nous voilà débouchant enfin à l’air libre, le soleil dans le coin du pare-brise. Mon frère tripote son GPS. « Tu sais pas rentrer à la maison ? Laisse ! Je vais te guider… » Aussi spontanément que ça. Parce que pas un panneau n’a changé depuis la dernière fois. Que l’A1 mène toujours au périph’. Parce que la porte d’Auteuil est toujours après la porte de Champerret. Que le pont de Billancourt court toujours par-dessus la Seine. Ce trajet que j’ai déjà fait des centaines de fois n’a pas changé d’un millimètre. En même temps, à quoi je m’attendais ? Un remaniement complet de la banlieue parisienne en 15 mois ? Non, pas vraiment… mais n’empêche, rien n’a changé et ça me surprend un peu quand même. Les derniers mètres avant d’arriver sont les pires. J’ai comme l’impression que mon quartier, celui dans lequel j’ai grandi depuis 25 ans, a rétréci. Les rues sont plus étroites, les maisons plus petites… Je sais que c’est dans ma tête, que dans quelques jours je ne verrai plus aucune différence mais là, ça fait un drôle d’effet.

Je sonne à la porte de ma maison. Oui, je suis pas partie avec les clés, hein, vu le nombre de trucs que j’ai semés tout le long de la route, ça aurait été ballot… Ma mère vient ouvrir. Elle ne savait pas que je rentrais aujourd’hui. Bah oui, c’est une surprise en quelque sorte quoi. Passées les retrouvailles, je monte mes affaires dans ma chambre. Il fait sombre, j’allume la lumière. Mon index se tend automatiquement à la bonne hauteur et trouve l’interrupteur du premier coup. Avant même de comprendre ce qui est en train de se passer, l’ampoule s’allume. Et je réalise. Je n’ai pas eu besoin de regarder où était l’interrupteur. Je savais. Mon bras savait. Exactement. Je n’ai pas mis les pieds dans cette chambre depuis 15 mois et pourtant, c’est comme si j’avais fait ce geste la veille.

Ô. Mon. Dieu.

Je suis consternée. C’est donc vrai ? On peut réellement avoir l’impression de ne jamais être parti ? Je ne pouvais pas le croire. Mais ces petits réflexes de la vie quotidienne qui se sont pourtant fait discrets pendant ce long vagabondage sont ancrés bien trop profond. Et ressurgissent plus vite que leur ombre. Flippant.

Et ça ne s’arrête pas là. La nuit dans l’avion, le décalage horaire, le séisme d’amplitude 35 dans ma tête, j’ai besoin d’une douche. Long story short, chez moi, la porte de la douche est un peu de travers et il faut la secouer quand on sort pour ne pas transformer la salle de bain en piscine. Et c’est la claque. Je regarde, incrédule, mon bras qui agite cette porte sans même que mon cerveau en ait donné l’ordre. Mais comment est-ce possible ? Comment mon propre corps peut-il me faire une blague pareille ? C’est vraiment pas juste. Alors à quoi ça sert d’avoir fait tout ça si à la première occasion, mon cerveau remet ses charentaises ? Non vraiment, la claque.

Alors oui, l’euphorie du retour, revoir sa famille, ses amis, ne pas les voir seulement découpés en pixels par Skype mais se serrer dans les bras, voir briller leurs yeux, ça n’a pas de prix. Mais j’ai la joue qui chauffe quand même…

This is the End…

Hold your breath and count to ten

Feel the earth move and then

Hear my heart burst again…

So.

This is it comme on dit.

Aujourd’hui c’est le dernier jour. Le dernier jour de ce truc un peu dingue que j’ai commencé il y a 15 mois. Ce soir, je monterai dans l’avion une dernière fois, je sortirai mon passeport une dernière fois et je regarderai s’éteindre dans les nuages les lumières de cette aventure qui m’a transportée depuis le premier jour.

Comme tous les derniers jours, celui-là apporte son lot de dernières fois.

La dernière fois que je me réveille in the city.

La dernière fois que je fais mon sac.

La dernière fois que je plante mes dents dans mon everything bagel.

La dernière fois que je me rince les oreilles à coup de sirènes, de klaxons, d’annonces incompréhensibles dans le métro, d’aboiements furieux de chihuahuas et d’éclats de rire le long de la 5th Avenue.

La dernière fois que je fixe à m’en brûler les yeux la skyline comme si je pouvais me la graver sur la rétine, pour de bon.

La dernière fois que je traverse le Brooklyn Bridge. Sous la neige aujourd’hui.

La dernière fois que je me colle des pépites de chocolat jusqu’au milieu des joues en dévorant un cookie de chez Bouchon Bakery.

La dernière fois que je joue à cache-cache avec les écureuils dans Central Park.

Alors ce soir, quand je claque la porte derrière moi et descend les quelques marches du perron, j’ai mal au ventre. Il neige. Les voitures roulent au ralenti et les trottoirs sont déjà tout blancs. Mes sacs me scient les épaules. C’est à contre-cœur que je valide une dernière fois ma Metrocard et quelques minutes plus tard, j’ai déjà quitté Manhattan. Le charme de l’aéroport opère tout de même un peu. J’adooore les aéroports. Ces avions qui emmènent des gens vers des destinations inconnues, qui en ramènent « à la maison », toutes ces émotions mélangées, je pourrais me droguer à ça. J’observe tous ces gens qui se croisent, se frôlent, ne se connaissent pas mais sont plein d’espoirs. C’est ça un aéroport : une grosse bulle d’espoirs. Ca y est, j’ai passé la sécurité, je suis techniquement « hors du territoire américain ». Je me dirige lentement vers la salle d’embarquement que je repère de loin : un troupeau de gens qui parlent fort et qui râlent… des Français ! Ca faisait un bon moment que j’en avais pas vu autant en même temps ! Et ça fait moyen plaisir tout de même… En traînant des pieds dans le couloir, j’entends deux personnes discuter derrière moi. Deux mecs, entre 20 et 30 ans. Avec cette si jolie façon de parler du 9-3 que, pour le coup, je n’ai vraiment pas entendu depuis une éternité. Je souris.

Je m’installe dans l’avion. Il est loin d’être plein et si on me laissait faire, y aurait encore une place libre supplémentaire. Je colle mon nez au hublot. Il est froid. La neige s’est transformée en pluie et le petit bonhomme sur le tarmac est tout engoncé dans sa capuche. L’avion se met à rouler doucement sur la piste et prend sa place dans la file d’attente pour le décollage. « PNC aux portes… ». L’avion tremble, la terre s’éloigne, les lumières de New York se font de plus en plus petites puis disparaissent derrière les nuages…

C’était la dernière fois.

Oh, évidemment, on peut raisonnablement se dire que ça n’est pas vraiment la dernière fois. New York ne va pas disparaître et moi non plus. Mais quand même. Je peux pas dire que ça ne me fait rien. On peut même dire que j’ai les boules. Grave.

Parce que non. J’ai pas envie de rentrer. Vraiment pas. Tellement pas. Je voudrais continuer à découvrir, avancer, me perdre, revenir, apprendre, essayer, défier, apprécier, profiter, prendre le temps. Enfin, soyons honnête, qui ne voudrait pas de ça ? Sauf que dans la vie, bah… on fait pas toujours ce qu’on a envie !

Bien sûr, j’aurais pu me débrouiller pour ne pas avoir à rentrer. Je n’ai pas fait ce choix là pour l’instant. Et puis quand même, revoir tout le monde, les potes, la famille… c’est plutôt sympa comme perspective en fait. Non, le vrai problème ou tout du moins la véritable appréhension, c’est pour après. Après l’inévitable phase d’euphorie des premières semaines viendra le temps où le soufflé retombera. Lentement mais sûrement. Et là… inch’allah !