La Platinium

Mesdames et Messieurs… aujourd’hui est un grand jour… aujourd’hui est le jour où après plus d’un millier d’heures à courir les couloirs d’aéroports, à dormir sur les chariots à bagages et à traîner avec les touristes en crocs-chaussettes au duty free, j’ai enfin accès… au Air France Lounge… (ooooooh… air ébahi, extasié, avec une pointe d’envie, choisissez votre poison)

« Mais comment ? » vous demandez-vous ! « Ah ! » vous vous dites, « c’est MSF qui lui paye tout… ». Alors là, je vous arrête tout de suite ! MSF me paye rien du tout ! Enfin, si, évidemment, MSF me paye le billet d’avion mais en classe éco-prends-le-RER-pour-aller-à-Roissy-et-merci !

« Ah mais je sais », vous dites-vous encore, « c’est qu’à force de prendre des avions, elle a fini par accumuler plein de miles et maintenant elle fait partie de ces gens-là… » Et bah non ! Encore raté ! C’est vrai que depuis le temps, j’aurais pu m’inscrire à un programme de fidélité quelconque. Et figurez-vous que je l’ai fait mais douée comme je suis, y a un truc qui a merdé quelque part et mon numéro Flying Blue ne fonctionne pas. Je pourrais passer au comptoir Air France pour régler la situation mais que voulez-vous, quand on est une feignasse de classe internationale on ne se refait pas, et faut croire que c’est un truc qui me passe bien au-dessus puisque ça fait des années que ça dure et que je ne fais… rien.

« Bon alors ! Elle va finir par la cracher sa Valda ??!! » (Kikou l’expression qui dévoile que malgré ton piercing à l’oreille, dans le fond, tu es une grand-mère de 97 ans…) OK, OK… Alors je vous raconte… V’là ti pas (oui  bah maintenant que j’ai commencé…) qu’aujourd’hui, je me retrouve à l’aéroport de Port Harcourt (l’aéroport international de Port Harcourt s’il vous plaît…) et que, pour des raisons de sécurité, j’ai plus de 3 heures à attendre en salle d’embarquement. La sécurité, c’est que le chauffeur devait être rentré à la maison avant la nuit, que la nuit tombe à 18h30 et qu’il y a une heure de route entre la maison et l’aéroport. Je décide donc d’utiliser mon temps à bon escient et de sortir mon ordinateur pour vous raconter quelques drôlitudes dont j’ai le secret et rattraper une infinitésimale portion du retard accumulé sur ce blog. Je suis donc assise sur un banc métallique grinçant au milieu d’un gigantesque hall au bout duquel s’essouffle un (oui, un seul) climatiseur. Alors que je commence à regarder des photos (quoi ? j’ai encore le droit de procrastiner où je veux quand je veux, non ?), quelqu’un s’approche de moi et…

– Excuse me, I do have a Platinium membership and I’d like to invite you into the lounge…
– …
– Well, it’s up to you but I can invite one person and I was thinking maybe you will enjoy the space to work…
– …???!!! (notez la conversation délicieuse que je sers à mon nouvel ami…)
– Well…
– Euh… yes !! It’s very nice of you !! Sure, I’d like that !! (oh my God ! Il croyait que je bossais ! Ça, c’est la veste… je porte la veste MSF… ça bluffe tout le monde, même le mec des passeports…)

Et me voilà à suivre d’un bon pas mon  nouvel ami qui, maintenant que j’y prête attention, sent un peu fort la bière mais bon, on va pas chipoter, il m’emmène au Louuuuuuunge !!!

Il ouvre la porte en verre fumé et… bon. C’est le Lounge de l’aéroport international de Port Harcourt je vous rappelle. Pas Dubaï. Mais quand même, c’est pas si mal : y a un éclairage tamisé, des petits fauteuils en cuir beige, des tasses basses Ikea imitation bois, un bar dans le fond avec alcool et mini-sandwiches à volonté, une ambiance de bar sportif un soir de match (une trentaine d’occidentaux bourrés en train de brailler en renversant des verres) et une hôtesse toute pimpante à l’entrée qui m’accueille avec un immense sourire. Pendant que mes yeux font l’état des lieux, mon bienfaiteur montre sa carte Flying Blue Platinium à la gentille demoiselle qui prend bonne note de nos noms et m’invite à profiter des lieux. Bon. Moi je me dis que quand même, je vais être polie et je vais un peu faire la conversation à mon bienfaiteur, mais non, il m’a déjà plantée devant le bar et est retourné jouer avec ses potes. OK. Bon bah dans ce cas, moi, je monte sur la mezzanine (sous le regard vague mais appuyé de mes co-loungeurs, en même temps, étant la seule clientE des lieux, je suis vaguement mais sûrement une curiosité) et je m’installe dans un petit fauteuil moelleux.

Au bout d’un moment, je redescends discrètement de mon piédestal pour aller m’empiffrer de mini-sandwiches. Vraiment pas terribles. Puis je me fais servir une Vodka Martini aussi. Avec une olive. Manquerait plus qu’une cigarette et…

Dr-No-Dinner-Suit

Bond… AL Bond…

Tout le monde me regarde, personne me parle, je regarde au loin, je joue les mystérieuses… avant de me rendre compte que mon t-shirt est plein de miettes de pâte feuilletée… grande classe.

Mais c’est trop tard, ma décision est déjà prise. Demain matin, en arrivant à Roissy, je file au comptoir Air France régler  cette histoire de carte qui marche pas ! A moi la Platinium !

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OK OK…

– OK OK…
– C’est bon ? T’as compris ?
– OK OK…
– Tu veux qu’on le refasse ensemble une fois ?
– OK OK…
– …

Ça fait un peu plus de 10 jours que je suis arrivée à Jahun. J’ai déjà pris mes petites habitudes, presque cerner tous mes nouveaux colocs, fait copain-copain avec la cuisinière (ndlr : toujours faire copain-copain avec la cuisinière…) et je me suis mise au boulot. Ce qui consiste en prendre une chaise, s’asseoir à côté du nouvel assistant administrateur et lui montrer les basiques de son boulot. Comme faire des inventaires de caisse dans un tableau Excel. Ou noter chaque paiement dans un cahier. Ou faire signer les fiches de paie. Ou saisir les congés dans le logiciel de gestion du staff après les avoir fait signer par l’administratrice. Rien de bien sorcier. Quand on sait se servir d’un ordinateur. Mais voilà. OK-OK ne sait pas se servir d’un ordinateur… Comment il fait pour passer à travers les mailles du filet pendant le recrutement ? Mystère…

J’ai d’abord eu un doute quand le premier jour, il est resté assis 27 minutes face à l’écran noir.
– T’as allumé l’ordi ?
– OK OK…
– Oh ! Il est pas branché peut-être ?
– OK OK…
Et il a trifouillé la prise qui, effectivement, n’était pas branchée. Mais je le regardais déjà suspicieusement…

OK-OK n’est pas méchant. Loin de là. C’est même plutôt un brave gars. Il  dit qu’il a tenu la comptabilité dans une entreprise pendant des années mais qu’il a des problèmes cardiaques et qu’il veut un job moins stressant avec des horaires fixes quitte à être moins payé. Ça semble plutôt honnête sur le papier. Puis il l’avait dit pendant l’entretien qu’il ne maîtrisait pas complètement l’informatique. Nous, on a juste supposé que ça voulait dire qu’il ne savait pas écrire des formules conditionnelles sous Excel. Pas qu’il ne savait faire Enregistrer Sous…

Mais c’est pas grave ! Je suis là pour former alors formons ! Je m’arme de patience, je montre, j’explique, je remontre, je fais avec lui, je réexplique… Il montre de la bonne volonté, il essaye, il se trompe mais quand enfin, il y arrive, il a ce grand sourire sur son visage qui me dit que j’ai bien fait mon boulot.

Y a juste ce petit tic de langage. Chaque fois que tu lui poses une question, il répond : « OK OK… » Au début, je fais pas gaffe. Puis quand même, parfois, je remarque qu’il dit « OK OK… » mais que c’est pas du tout « OK OK… » Au bout de quelques jours, je commence à sourire en coin quand il secoue la tête en disant « OK OK… » Puis doucement mais sûrement, ça commence à me taper sur les nerfs. Surtout quand je me rends compte que tout ce que je lui ai montré le lundi est aussitôt oublié le mardi. Mais qu’il continue à me dire « OK OK… » Grrr… Avec M., l’administratrice qui bosse dans le même bureau, on commence à échanger des regards qui en disent long. On se dit qu’il faut lui donner un peu de temps, qu’au fin fond de la brousse nigériane, on ne peut pas s’attendre à tomber sur un sorcier du Pack Office et qu’on va encore persévérer un peu.

Alors, on varie les tâches. On demande à OK-OK de mettre son nez dans le placard à archives et de classer les 250 dossiers du personnel par ordre alphabétique. C’est pas hyper palpitant comme boulot mais c’est le milieu du mois et on croule pas sous le boulot. C’est le moment de faire un peu de mise à jour et de classement. « OK OK… » qu’il nous répond. Evidemment… Du coup, je suis pas sur son dos toute la journée. Je m’occupe des autres recrutements en cours. De temps en temps, je jette un oeil : OK-OK a étalé tous les dossiers par terre et je le vois en soulever un ici, un autre là… De loin, ça a l’air d’avancer. Bon, ça lui prend tout de même 5 jours à temps plein de ranger ces dossiers. « Ça va ? » je lui demande régulièrement. « OK OK… »

Le soir à la veillée, M. et moi on fait rire les copains en répondant « OK OK… » à tout ce qu’on nous demande. PJ, un obstétricien, nous fait remarquer que ça fait maintenant 2 semaines qu’on a embauché le gars et qu’il n’a pas l’air de faire l’affaire… On se regarde. C’est pas faux… Faudrait peut-être prendre une décision.

Le lendemain, il se trouve que M. a besoin de regarder quelque chose dans le dossier d’un des staffs. Elle ouvre donc le placard… et découvre que OK-OK a un sens de l’alphabet bien à lui. Certes les dossiers sont bien rangés mais pas dans l’ordre alphabétique. Dans un ordre bien personnel à OK-OK et qui lui échappe totalement. « Viens voir… » elle me dit. Les nerfs lâchent, on éclate de rire. On demande à OK-OK de venir nous expliquer ce qui s’est joué dans le placard et tout ce qu’il répond quand on lui dit : « Mais… c’est pas par ordre alphabétique ça !!! », c’est… « OK OK… » Mais cette fois, il a les sourcils froncés.

On le prend entre 6 yeux et on lui explique que là, ça ne va pas. On veut bien prendre le temps de lui expliquer les choses mais faut qu’il s’y mette. Et que franchement, 5 jours planqué dans un placard pour même pas mettre les dossiers dans le bon ordre… on n’est pas du tout satisfaites. « OK OK… » Mais son regard a changé. On sent qu’on l’a offensé. D’ailleurs, dès le lendemain, bien que le « OK OK… » soit toujours de mise, le ton a changé. Son visage est fermé et c’est tout juste s’il ne lève pas les yeux au ciel quand je lui parle.

Alors on a fini par prendre la décision. Et l’autre soir, avant qu’il ne ferme l’ordinateur et nous dise « A demain… », on lui a dit qu’on n’allait pas continuer avec lui. M., essayant de lui expliquer notre décision, lui dit : « Tu comprends, chaque fois si on te demande si ça va, tu réponds OK OK… mais on se rend compte après coup que c’est pas du tout OK OK et tu ne dis pas que tu n’as pas compris. C’est pas un problème de te réexpliquer plusieurs fois mais encore faut il qu’on sache que tu ne comprends pas ! On te dit ça pour ton prochain job… » OK-OK nous écoute sans un mot, le regard noir. Et puis il finit par dire… ‘OK OK… », il se lève, et il s’en va. M. et moi, on se regarde, décontenancées. « OK OK ? » je dis en levant les épaules. Et on éclate de rire. On est bonnes pour recruter un nouvel assistant.

 

Welcome to Jahun Paradise

« Welcome to Jahun Paradise !! »

C’est comme ça que j’ai été accueillie à Jahun. Avec enthousiasme, grands sourires et chaleur (il faisait près de 40 degrés…).

Mais rembobinons un peu. Après avoir passé presque 3 mois à battre la campagne ou à larver sur mon canapé, il était temps de s’y remettre. A travailler je veux dire. Depuis le temps que j’essaye, j’ai malheureusement toujours pas réussi à vivre d’amour et d’eau fraîche. J’ai donc pris mon téléphone et j’ai passé ce foutu coup de fil : « Euh… voilà, c’est moi… je suis dispo pour une nouvelle mission si vous avez quelque chose… ». Deux semaines plus tard, j’étais dans un avion pour Abuja, Nigeria. Ça tombait bien, l’automne commençait à pointer le bout de son nez et qui aime les samedis après-midis gris, venteux et pluvieux d’octobre quand les jours raccourcissent et qu’il faut ressortir ses chaussettes en pilou ? Personne… et moi non plus !

J’ai donc refait mon sac. Again. Je deviens de plus en plus forte à ce petit jeu-là notez bien. Ça commence par un tour au supermarché pour faire mettre sous vide un bon kilo de tomme de Savoie, plusieurs saucissons et faire le plein de dentifrices. En 2 heures, l’affaire est bouclée. J’emporte de moins en moins de choses de toute façon. Faut dire que pour mettre 2 pantalons et 1 paire de tongs dans un sac, y a pas besoin d’y passer 8 jours non plus.

Me voici donc en route pour le Nigeria pour 2 mois. Oui, juste 2 mois. Pour commencer en tout cas. L’idée pour les 6 prochains mois c’est de travailler. Peu importe le pays ou la mission. Il faut renflouer les caisses. Etant donné que mes plans pour 2017, c’est plutôt dépenser qu’épargner, je vais pas trop faire la difficile. Alors quand on m’a dit « Nigeria ? », j’ai dit « OK, allons-y ! ». Après, j’ai googlé « Nigeria ». J’ai vu des chouettes infos sur des gens très sympathiques qui ont pour habitude de trancher des têtes et de kidnapper des petites filles… bienvenue chez Boko Haram. Mais bon, on a vu pire (enfin, pas vraiment ) alors allons voir à quoi ça ressemble le Nigeria. « Et qu’allait-elle donc faire dans cette galère… ? » allez-vous dire… Et bien je vais former des gens. Voilà. Juste une petite mission toute simple de formation. Pas de patron, pas de responsabilité, juste s’assoir à côté des nouveaux embauchés et leur montrer comment on joue dans les tableaux Excel et autres joyeusetés de ce genre afin de gérer pas trop n’importe comment les finances et les ressources humaines chez MSF. Honnêtement ? Je devrais m’en sortir.

Et sinon, qu’est-ce qu’il se passe à Jahun, Nigeria ? Et bah il y a une grande maternité (plus de 700 naissances par mois, ça fait une belle usine à bébés) et aussi un programme de traitement des fistules vésico-vaginales (oui, je te conseille d’aller googler ça si tu veux pas avoir l’air trop bête…) hyper réputé dans tout le Jigawa State. Ça fait donc un petit paquet de gens qui travaillent pour MSF (presque 250 pour être précis). Et pourquoi Jahun Paradise ? Ah bah ça, tout ce qui se passe à Jahun restant à Jahun, nul ne vous le dira. Mais moi, me voilà repartie pour un tour. A Jahun Paradise, Jigawa State, Nigeria.