Où l’on parle de religion

 

Comme vous le savez, ou peut-être pas, on ne plaisante pas avec la religion en Afrique. Moi, tant que chacun laisse son voisin libre de croire ce qu’il veut, je me fous bien de ce que les gens croient. Je n’impose ma vision des choses à personne et personne ne me convaincra qu’il y a un œil quelque part dans l’univers qui nous surveille et nous jugera une fois qu’on les aura fermés, les yeux, pour la dernière fois. Ici, on trouve de tout : des chrétiens de tous poils (et même de poil dont vous n’avez jamais entendu parler comme l’église du 32ème parallèle…), des musulmans de toutes les couleurs et même des juifs (mais pas beaucoup, c’est vrai). Et puis mixées avec la religion, on trouve les croyances, le vaudou, les traditions, la sorcellerie… Bref, niveau spiritualité, y a de quoi s’occuper. Evidemment comme chacun pense détenir la vérité, ça mène invariablement à des conflits, des tueries, des massacres, des guerres… Ce qui est inconcevable par contre, c’est de ne pas croire. En Dieu, aux esprits, à ce qu’on voudra mais si vous dites que vous ne croyez en rien voire pire que vous croyez qu’il n’y a rien, on va vous regarder au mieux avec consternation, au pire avec horreur.

Laissez-moi vous raconter une petite anecdote à ce sujet…

L’autre jour, je vais à l’aéroport récupérer un passeport qu’un de mes gentils newbies à laisser là. Je ne vous ai jamais raconté cette histoire ? C’en est une bonne aussi mais je vous la raconterai une autre fois. Bref, je vais à l’aéroport. Je me faufile jusqu’au bureau du Chef de poste de la Direction Générale de la Migration. Moi, si j’étais Chef de poste de la Direction Générale de la Migration, je serai pas une petite rigolote. Il est 11H30. J’avais rendez-vous à 11H mais je me suis adaptée à l’heure congolaise… D’ailleurs, M. le Chef de poste, il est pas encore là. Alors j’attends.

Un bon quart d’heure plus tard, il fait son entrée. Tonitruante. Il ouvre la porte en verre à toute volée (c’est peut-être pour ça qu’elle est toute bardée de scotch…), se retourne, aboie d’une voix de stentor des ordres en swahili sur une bande de petits gars que je ne vois pas mais que j’imagine tremblants et suants (fait chaud dans c’pays…) et il se tourne vers moi, me jauge et tout à coup, se fend d’un immense sourire. Tout sanglé dans son costume amidonné, il est beau comme un camion. Il enlève son képi, me serre la main et me dit : « Ma chère mademoiselle, asseyez-vous… ». Moi, les camions, j’ai jamais pu résister : je suis charmée.

Alors je lui explique ce qui m’amène. Le petit nouveau qui n’avait pas assez d’argent sur lui au moment de payer le visa, le passeport qui est resté en otage, le besoin absolument impérieux que j’ai de récupérer ledit passeport pour me mettre en conformité avec la loi et faire voyager son propriétaire… Il a l’air attentif, il hoche la tête… « Pas de problème mademoiselle. Si vous avez apporté de quoi payer le visa, on va vous le délivrer tout de suite… ». Je le savais qu’il était charmant.

« Bon. Sauf que tout de suite, c’est pas vraiment possible vu que le chancelier, il est pas là. Et le chancelier, c’est lui qui a le tampon. Et pas de tampon, pas de visa. Et pas de visa…, pas de visa.» Ah. Bah on va l’attendre alors, non ? « Oui oui, comme vous voulez. Restez ici, il va venir. » Très bien. Le camion ressort après m’avoir à nouveau serré la main. Le bureau est climatisé, la chaise est rembourrée, je suis prête à attendre. Alors j’attends.

Un bon 45 minutes plus tard, je ronfle, la tête renversée sur le dossier avec un léger filet de bave qui sèche sur mon menton, quand la porte s’ouvre sur le chancelier. Comparé au camion, c’est une Coccinelle. Rouillée. Il envoie pas de la bûchette, quoi… Mais bon, c’est lui qui va arranger mes affaires alors je me colle un sourire aimable et j’attends tranquillement qu’il sorte ses petits stylos de son cartable. Visiblement, lui aussi a décidé d’être aimable. Très aimable même. « Mais bonjour petite mademoiselle ! Vous venez me voir ? Comme c’est gentil… » Ouais. C’est ça. Je suis gentille et j’ai besoin d’un tampon, d’une signature et d’un reçu de paiement. Alors fissa, et que ça saute, ça fait déjà presque 2 heures que je suis là… Et pendant que le chancelier aligne ses crayons, fait apparaître le tampon tant convoité et sort du fatras improbable qui couvre son bureau le passeport que je suis venue récupérer…

– Tu sais… on peut se tutoyer, hein ?

– Bah…

– Oui parce que tu es mon amie… on peut être amis, hein ?

– Bah…

– Non ? Tu veux pas qu’on soit amis ?

– Si, si…

– Ah ! Bah on peut se tutoyer alors ! Tu sais, mon amie, moi, je veux voyager en Europe.

– Ah oui ? Bah c’est possible ça.

– Oui je sais. Mais je veux pas voyager en Europe. Je veux aller en Europe, trouver une Blanche, me marier et faire des enfants.

-… Ah… oui… Mais tu sais, tu peux aller en Europe, trouver une Blanche mais t’es pas obligé de te marier pour faire des enfants.

– Quoi ? Ah mais vous, les blancs, vous êtes compliqués… Mais pourquoi vous voulez pas vous marier ? Toi, par exemple, tu es mariée ?

– Bah oui, tiens ! Moi, par exemple ! Et bah non, moi, je suis pas mariée !

– Mais pourquoi ? Ton père, il te dit pas qu’il faut te marier ?

– Ah bah ça, ça serait bien la meilleure !! Non ! Il me dit rien du tout !

– Ah la la… Vraiment… Vous, les Blancs, vous êtes compliqués… Mais pourquoi tu veux pas te marier ? Tu veux pas avoir d’enfants ?

– Présentement, non, je ne veux pas avoir d’enfant. Mais même si je voulais, je suis pas obligée de me marier pour ça.

– Ah mais si ! Tu sais, c’est important !

– Bah… pas pour moi.

– Ah non, vraiment, vous êtes compliqués… Moi, je veux me marier. Parce que c’est important. Pour ma famille. Et puis pour Dieu aussi.

– Ah… pour Dieu…

– Bah oui. Tu pries dans quelle église toi ? Pentecôtiste ? Baptiste ?

– Ah moi, je ne vais pas à l’église.

Jusque-là, la conversation était plutôt sur un ton cordial voire badin. J’aurais accepté de l’épouser dans la minute et de lui faire 4 enfants dans les 5 d’après que je n’aurais pas pu lui faire plus plaisir… Mais quand j’ai dit que je n’allais pas à l’église, il a relevé la tête du passeport sur lequel il était en train d’appliquer un buvard pour faire sécher l’encre du fameux visa et son sourcil droit s’est mis à tressauter.

– Ah bon ? Mais… tu es musulmane ?

– Euh… non…

– Ah bon ? Mais tu pries où alors ?

– Bah… je ne prie pas.

– Mais… tu crois en Jésus quand même ?

– Ah bah non, justement, tu vois. Je ne crois pas en Jésus.

– Mais… mais… mais… alors… tu es… SATAN !!!

Là, clairement, l’envie de m’épouser lui était passée. Il était consterné. J’ai éclaté de rire. Qu’on me trouve parfois légèrement machiavélique, d’accord. Mais Satan, quand même, faut pas pousser !

– Non, non ! Je ne suis pas Satan ! Simplement, je ne crois pas en Dieu. C’est comme ça.

– Mais… c’est pas possible ! Tu dois croire en Jésus !

– Bah non. Je ne « dois » pas croire en Jésus. Ecoute, je respecte le fait que toi, tu y crois. Mais moi, je n’y crois pas. C’est tout. Puis tu sais, en Europe, y a beaucoup de gens qui n’y croit pas.

– Oui mais ça c’est parce que ce sont des Arabes !

– Ah non ! Pas seulement ! Y a aussi plein de Blancs qui ne croient pas en Dieu et qui ne  vont pas à l’église.

– Mais… enfin… c’est pas possible ! Je ne te crois pas.

– Mais si ! Je te jure ! C’est vrai !

– Mais comment ? Je veux dire… c’est quand même vous, les Blancs, qui nous avez apporté Dieu en Afrique !!

Là, c’était mon tour d’être décontenancée. Je savais que depuis un moment, j’étais en terrain glissant mais là, qu’est-ce que je pouvais lui répondre ? Que d’ici 3 ou 4 siècles, on pouvait espérer que les religions en Afrique seraient un tout petit moins importantes, que les démocraties seraient un tout petit plus fortes et que 1000 colombes allaient répandre la paix sur Terre ?

Alors j’ai trop rien répondu. On a continué à bavasser gentiment. Mais chaque fois que quelqu’un entrait dans ce fichu bureau, mon nouvel ami s’exclamait : « Hé ! Je te présente Anne Lise, ma nouvelle amie ! Elle ne croit pas en Dieu ! » Et le nouvel arrivant ouvrait de grands yeux et me disait : « Mais non ! C’est pas vrai… On fond de toi… tu crois, hein ? »

Deux heures plus tard (oui, il m’a fallu 4 heures pour obtenir un visa… 4 heures et 90 dollars…), je suis ressortie de l’aéroport. Et je me suis dit que la prochaine fois qu’on me poserait la question, je répondrai sûrement que je suis catholique. Classique pour un Européen. C’est pas que l’idée d’incarner Satan ne me plaise pas un peu… je l’avoue, ça me fait un peu rigoler, mais quand même, dans un pays où on brûle les gens pour sorcellerie, je suis pas sûre que ce soit une bonne blague…

 

This is the End…

Hold your breath and count to ten

Feel the earth move and then

Hear my heart burst again…

So.

This is it comme on dit.

Aujourd’hui c’est le dernier jour. Le dernier jour de ce truc un peu dingue que j’ai commencé il y a 15 mois. Ce soir, je monterai dans l’avion une dernière fois, je sortirai mon passeport une dernière fois et je regarderai s’éteindre dans les nuages les lumières de cette aventure qui m’a transportée depuis le premier jour.

Comme tous les derniers jours, celui-là apporte son lot de dernières fois.

La dernière fois que je me réveille in the city.

La dernière fois que je fais mon sac.

La dernière fois que je plante mes dents dans mon everything bagel.

La dernière fois que je me rince les oreilles à coup de sirènes, de klaxons, d’annonces incompréhensibles dans le métro, d’aboiements furieux de chihuahuas et d’éclats de rire le long de la 5th Avenue.

La dernière fois que je fixe à m’en brûler les yeux la skyline comme si je pouvais me la graver sur la rétine, pour de bon.

La dernière fois que je traverse le Brooklyn Bridge. Sous la neige aujourd’hui.

La dernière fois que je me colle des pépites de chocolat jusqu’au milieu des joues en dévorant un cookie de chez Bouchon Bakery.

La dernière fois que je joue à cache-cache avec les écureuils dans Central Park.

Alors ce soir, quand je claque la porte derrière moi et descend les quelques marches du perron, j’ai mal au ventre. Il neige. Les voitures roulent au ralenti et les trottoirs sont déjà tout blancs. Mes sacs me scient les épaules. C’est à contre-cœur que je valide une dernière fois ma Metrocard et quelques minutes plus tard, j’ai déjà quitté Manhattan. Le charme de l’aéroport opère tout de même un peu. J’adooore les aéroports. Ces avions qui emmènent des gens vers des destinations inconnues, qui en ramènent « à la maison », toutes ces émotions mélangées, je pourrais me droguer à ça. J’observe tous ces gens qui se croisent, se frôlent, ne se connaissent pas mais sont plein d’espoirs. C’est ça un aéroport : une grosse bulle d’espoirs. Ca y est, j’ai passé la sécurité, je suis techniquement « hors du territoire américain ». Je me dirige lentement vers la salle d’embarquement que je repère de loin : un troupeau de gens qui parlent fort et qui râlent… des Français ! Ca faisait un bon moment que j’en avais pas vu autant en même temps ! Et ça fait moyen plaisir tout de même… En traînant des pieds dans le couloir, j’entends deux personnes discuter derrière moi. Deux mecs, entre 20 et 30 ans. Avec cette si jolie façon de parler du 9-3 que, pour le coup, je n’ai vraiment pas entendu depuis une éternité. Je souris.

Je m’installe dans l’avion. Il est loin d’être plein et si on me laissait faire, y aurait encore une place libre supplémentaire. Je colle mon nez au hublot. Il est froid. La neige s’est transformée en pluie et le petit bonhomme sur le tarmac est tout engoncé dans sa capuche. L’avion se met à rouler doucement sur la piste et prend sa place dans la file d’attente pour le décollage. « PNC aux portes… ». L’avion tremble, la terre s’éloigne, les lumières de New York se font de plus en plus petites puis disparaissent derrière les nuages…

C’était la dernière fois.

Oh, évidemment, on peut raisonnablement se dire que ça n’est pas vraiment la dernière fois. New York ne va pas disparaître et moi non plus. Mais quand même. Je peux pas dire que ça ne me fait rien. On peut même dire que j’ai les boules. Grave.

Parce que non. J’ai pas envie de rentrer. Vraiment pas. Tellement pas. Je voudrais continuer à découvrir, avancer, me perdre, revenir, apprendre, essayer, défier, apprécier, profiter, prendre le temps. Enfin, soyons honnête, qui ne voudrait pas de ça ? Sauf que dans la vie, bah… on fait pas toujours ce qu’on a envie !

Bien sûr, j’aurais pu me débrouiller pour ne pas avoir à rentrer. Je n’ai pas fait ce choix là pour l’instant. Et puis quand même, revoir tout le monde, les potes, la famille… c’est plutôt sympa comme perspective en fait. Non, le vrai problème ou tout du moins la véritable appréhension, c’est pour après. Après l’inévitable phase d’euphorie des premières semaines viendra le temps où le soufflé retombera. Lentement mais sûrement. Et là… inch’allah !

J’suis reviendue à Montréal !

… dans un grand boeing bleu de mer…

(j’ai jamais bien compris cette histoire du boieng bleu de mer…)

Il a donc fallu que je fasse mes adieux à Flipper. Et avant même de m’en rendre compte, je me suis retrouvée sur le bord d’un trottoir de Brooklyn, tous mes sacs à mes pieds alignés en rang d’oignon, à regarder mon fidèle compagnon s’éloigner dans le hustle bustle des taxis jaunes…

Et j’y suis. New York. La dernière étape. Le temps de héler un taxi justement et de slalomer à mon tour entre les voitures, les joggeurs et le Brooklyn Bridge et me voilà « à la maison ». La maison, pour les 6 prochaines semaines, c’est un très joli studio dans le Lower East Side. Avec une vraie salle de bain rien que pour moi où tu peux te laver tous les jours et même 2 fois si ça te fait plaisir, une vraie cuisine où tu peux faire cuire des pâtes ET des saucisses en même temps (c’est dingue…) et 40m² pour laisser traîner l’intégralité du contenu de mon sac. Avec en prime un petit shop qui vend de délicieux bagels au bout de la rue et un café où tu trouves des eggs benedict qui tuent un peu plus loin… je suis à 2 doigts de me croire au paradis !

Mais avant de pouvoir s’installer vraiment et retrouver les joies simples de la vie sédentaire, il reste à régler le problème de mon visa. C’est que je n’ai plus que 2 jours avant de devenir officiellement une sans-papiers. Et bien que mon sens de l’amusement me dit que ça doit bien être le fun de se frotter aux agents de l’immigration américaine pour se faire jeter dans le premier avion direction Paris, je ne suis pas encore prête à retrouver l’odeur du camembert… Me revoilà donc à me traîner dans les rues de Manhattan avec mes sacs sur le dos. Cette fois, c’est direction la gare routière et un aller-retour express au Canada pour obtenir mon précieux sésame. Bien obligée d’emporter tout mon barda au cas où le retour ne se passerait pas exactement comme prévu. Quand je disais que je reviendrais à Montréal, je pensais pas que ça serait si rapidement…

C’est donc parti pour 7 heures de bus aller, 8 heures sur place et 7 heures de bus retour… Et clairement, une bonne petite dose d’angoisse parce que franchement, y a aucune raison que cette fois, j’obtienne le visa que je me suis déjà vue refuser 2 fois. Et d’ailleurs, ça loupe pas. Quand j’arrive devant le douanier avec mon grand sourire et mon petit passeport, il commence à froncer le sourcil. Et quand il me demande quand est-ce que j’étais aux Etats-Unis pour la dernière fois et que je réponds hier… là, j’ai carrément droit à une belle grimace. Et vas-y que j’appelle le chef et que je commence à tournicoter le passeport dans tous les sens et que ça fait des messes basses en me pointant du doigt… Bon, finalement, le chef vient me voir, m’explique que oui, bah, je suis bien gentille mais le visa de tourisme c’est 90 jours, je suis arrivée au bout et maintenant, faut que je retourne en France. Alors là, je commence à faire monter les larmes, je dis que je comprends pas, qu’un autre douanier m’a dit qu’il y aurait pas de problème, je jure de monter dans l’avion pour Paris mi-décembre et je leur agite frénétiquement le billet sous le nez pour me donner un peu de contenance. Et vas-y que ça re-chuchote en me regardant en coin, ça prend un air d’abord circonspect puis indulgent et finalement… alléluia ! d’un bon coup de tampon bien sonore, je suis à nouveau autorisée à entrer sur le territoire américain. Avec un long et gros sermon sur le fait que puisque je savais que j’allais rester plus de 3 mois, j’aurais dû demander un autre visa et même un avertissement pour pas que j’oublie de monter dans l’avion comme juré précédemment mais c’est bon ! Je vais pouvoir aller faire mon jogging dans Central Park et le long de l’East River, m’empiffrer de cookies chez Bouchon Bakery, faire des pirouettes sur la patinoire du Rockefeller Center, enchaîner les aller-retours sur le ferry de Staten Island, savourer mon Chai Latte dans mon gobelet Starbucks, essayer de surprendre les écureuils à Union Square, lécher les vitrines le long de la 5ème avenue et saluer l’Empire State comme si on était de vieux potes. Et tout ça pendant 6 semaines. En-fin !

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Photos ici.

Tous les Acadiens, toutes les Acadienn-euh !

Honnêtement, je ne connais même pas cette chanson ! Mais depuis ma rencontre avec le petit papi de Lafayette (souvenez-vous, c’était ), je me dis que si tous les gens y sont aussi gentils, ça ne peut qu’être fantastique. La promesse des couleurs éblouissantes des feuilles d’automne n’est pas non plus complètement étrangère à mon enthousiasme.

Mais avant de mettre le pied en Acadie, faut déjà y aller. Et de Montréal, c’est pas complètement la porte à côté. D’abord, faut repasser la frontière…

– Bonjour Monsieur !
– Bonjour Mademoiselle ! Oh dites donc ! Il est sympa votre van ! C’est vous qui l’avez peint ?
– Ah non, c’est une location, j’ai pas choisi le design mais je l’aime bien !
– Ah ouais, il est cool. C’est un camper ? Vous pouvez dormir dedans ?
– Ouais, ouais, y a même un évier et un frigo, c’est super bien.
– Ah ouais super ! J’en ai jamais vu un comme ça avant !

(NDLR : le poste frontière se situe dans le Vermont au milieu de… rien, doit y avoir une voiture toutes les 6 heures…)

– Bon, allez, donnez-moi vos papiers. Vous venez faire quoi aux Etats-Unis ?
– Bah, je finis mon voyage, je dois rendre mon van dans 2 semaines à New York.

Il feuillette les pages de mon passeport.

– Bah dites donc ! Vous en avez des tampons là-dedans ! Vous voyagez beaucoup ?
– Bah cette année oui. Je suis en voyage depuis plus d’un an, vous êtes ma dernière frontière. Après ça, je rentre à la maison.
– Ah bon ? Et vous rentrez quand ?

– Bah le 18 décembre. Et justement…
– Ah oui, je vois. Votre visa ne sera plus valide, il vous en faut un nouveau.
– Oui ! Exactement !
– Pas de problème. Garez-vous là, je vous rapporte vos papiers.

Je souris de toutes mes dents, je fais ce qu’on me dit (si, ça m’arrive) et j’attends. Quelques minutes plus tard, mon nouveau copain revient.

– Bon, y a un petit problème.
– Ah bon ? Qu’est-ce qu’il y a ?
– Bah en fait, je peux pas vous donner un nouveau visa parce que ça reviendrait à prolonger l’ancien et ça, c’est interdit.
– Oh… mais comment je vais faire alors ?
– Bah, ce que vous pouvez faire c’est attendre la fin de votre visa, revenir au Canada puis repasser dans l’autre sens. De cette façon, vous aurez un nouveau visa.
– Vous êtes sûr ?
– Oui oui. Y aura pas de problème. Mais là, je peux pas vous en donner un nouveau.
– Mais… c’est que ça m’arrange pas parce que je dois rendre le van le 6 et mon visa expire le 8 et…
– Je comprends bien mais je n’y peux rien, c’est comme ça.
– Bon… bah, merci quand même.
– Bon voyage ! Et… drive safely !

Bon, me revoilà donc aux Etats-Unis mais avec l’obligation d’en ressortir le 8 novembre. Le coup du tour de poteau au Canada pour récupérer un nouveau visa me semble louche tout de même. Mais d’un autre côté, j’ai pas vraiment le choix. J’ai passé toutes les autres frontières sans encombre et il est hors de question de rentrer en France plus tôt que prévu ! Me v’là donc bonne pour acheter un aller-retour New York / Montréal pour dans quelques jours. Quand je disais que je reviendrais à Montréal, je pensais pas si tôt ! Et en plus, va falloir chouiner à la frontière pour qu’on me laisse rerentrer, chouette programme en perspective…

Après une étude de marché approfondie sur le moyen de faire mon petit aller-retour au meilleur rapport qualité-prix, je décide donc d’acheter un ticket de bus, départ le 8 novembre de New York, retour le 9 novembre. C’est qu’entre-temps, j’ai versé un acompte pour la location de mon refuge in the city et qu’il commence à être temps d’arrêter de jeter l’argent par les fenêtres…

Une fois ces petits problèmes logistiques réglés, je reprends donc la route et après le Vermont, Fipper et moi découvrons le Maine… C’est… boisé, dirons-nous ! Les feuilles mortes se ramassent à la pelle (sur les trottoirs du boulevard La Chapelle, oui, chacun ses références…) et le soleil danse dans ce qu’il reste des branches dénudées. Ne serait l’ombre planante de ma potentielle expulsion vers la France, avec Flipper, on sautillerait presque d’émerveillement…

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En fin de journée, on arrive enfin à Ellsworth, la dernière ville avant d’entrer dans le Acadia National Park. Il est tard, il faut que je me connecte à internet pour cette histoire de visa, je décide donc qu’on passera la nuit sur le parking d’un McDo.

Au beau milieu de la nuit (si, 3h du matin, c’est carrément le milieu de la nuit), on frappe violemment à ma portière. Ah bah tiens ! ça faisait longtemps ! La puissance de la lampe torche qui essaye de deviner ce qui se cache derrière mes rideaux me laisse deviner qu’il s’agit bien d’un shérif de passage… Je ne bouge pas, je respire à peine, j’attends… Le shérif fait le tour de Flipper, frappe encore au carreau mais ne dit rien. Bon. S’il ne parle pas, je ne vais pas lui parler non plus, je me dis. Mais c’est là qu’il se met à essayer d’ouvrir mes portières. Et évidemment… j’ai oublié d’en fermer une. Au moment où la portière s’ouvre, je hurle. Quoi ? Et si jamais c’était pas un shérif ? Bon, en l’occurrence, c’en est bien un. Un peu surpris par mes vociférations. « What’s wrong ? » que je lui aboie dessus. « You’re trespassing Miss. You’re on a private property, you don’t have the right to park here. » Je change alors subitement de tactique (déstabilisation de l’adversaire) et je fais celle qui parle pas trop anglais et qu’a rien compris. « What ? Sorry, I’m french, I didn’t understand what you just said. Anyway, I asked them if I could stay here and they said yes ! » Ah oui, par-dessus le marché, je rajoute un beau mensonge. Mais balancé avec les paupières encore un peu collées, ça passe. Bon, le shérif se radoucit, il m’explique que si quelqu’un est garé sur la parking, normalement, quand le premier employé arrivera, il devra appeler les flics par souci de sécurité mais bon, là, vu que j’ai demandé la permission (hum, hum…), il vérifie mes papiers et on convient que je peux rester là. En fait, qu’ON peut rester là. Parce que comme je vois bien qu’il ne s’en va pas, je finis par réaliser que le shérif va passer le reste de la nuit dans sa voiture, à côté de Flipper en attendant le premier employé du McDo. Apparemment, dans le coin, il se passe pas grand-chose la nuit… Moi, je retourne sous mes couvertures et j’essaye de retrouver le fil de mes rêves.

Les 3 jours suivants, je me balade donc dans le Acadia National Park. Encore une fois, on est un peu hors saison, y a pas grand-monde et je peux profiter de l’océan Atlantique presque pour moi toute seule. Y a plein de sentiers, des points de vue, des écureuils, des petits oiseaux et de délicieux lobster rolls au village. Quand on peut se retrouver la bouche pleine de homards pour moins de 10 dollars, on dit rien, on mastique.

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3 jours, c’est vrai, c’est un peu long. Mais il faisait beau, j’ai fait ma feignasse et j’ai failli saigner Flipper à blanc. Un matin, après avoir passé la nuit à enchaîner les épisodes de la saison 5 de Breaking Bad (j’ai peut-être pas la télé mais ça ne m’oblige pas à être coupé du monde pour autant…), la batterie de Flipper a fait… pschitt ! A peine pschitt d’ailleurs… J’ai donc pris mon air le plus aimable et suis allée demander de l’aide au magasin d’à côté où un très gentil monsieur est venu avec tous ses câbles ressusciter mon Flipper. Et après avoir remercié le bon samaritain, on a repris la route. Cap au Sud moussaillon !

Photos ici.