T’as des tongs, tu rentres pas…

 

C’est un fait, j’ai les pieds plats. Déjà qu’avant, ma voûte plantaire n’était pas exactement le trait le plus marqué de mon caractère mais maintenant que ça fait près de 8 mois que je marche en tongs tous les jours que Dieu fait, ça ne s’arrange pas. On pourrait disserter à propos de mes pieds pendant des heures, les connaisseurs savent que le sujet est inépuisable. Heureusement, ça n’est pas le sujet de notre histoire. Non. Le sujet de notre histoire, c’est plutôt ce qu’on met dessous. Des tongs donc. Ou des gougounes si vous vous brossez les dents au sirop d’érable.

Resituons le contexte. Vous vivez depuis plusieurs mois maintenant dans une mégapole africaine. La population y est métissée : Noirs, Blancs, Jaunes, et toutes les couleurs de l’arc en ciel en découlant. La population y est très pauvre. Ou très riche. Ou très entre les deux. Tout le monde a des smartphones mais l’asphalte ne couvre pas les axes secondaires. Tout le monde mange au resto : un steak à 60 dollars ou une boule de manioc à 20 centimes. Y a des chiens, des vaches, des chèvres et des gens qui font les poubelles. Y a des voitures de sport garées devant le Karavia Hotel. Y a de tout, tout le temps, partout. Mais s’il y a une chose qui est constante, c’est la météo. En tout cas, depuis 8 mois, ça ne change pas. Tu te lèves, le ciel est bleu. Tu vas au boulot, le ciel est bleu. Tu rentres déjeuner, le ciel est bleu. Le soleil se couche, le ciel est… flamboyant. J’exagère à peine. Le nombre d’averses se compte sur les doigts d’une main de lépreux. Et puisque la température moyenne flirte avec les 30 degrés, tu te poses pas trop de questions quant à ce que tu vas enfiler avant de sortir de la maison le matin. Ta bonne vieille paire de gougounes bien sûr !!! (NDLR : On va arrêter d’utiliser le mot « gougounes ». J’adore nos amis québécois mais tout de même, c’est ridicule…)

Bon, la conséquence de tout ça, c’est que t’as les pieds plats. Mais tu t’en fous, c’est quand même monstre confortable… Du coup, tes tatanes, tu te les traînes du moment où tu poses un pied hors de ton lit de bon matin jusqu’au moment où, ivre de fatigue ou ivre tout court et normalement une fois que le soleil est couché, tu te crashes sur ton matelas. Tu vis dans ta paire de tongs et tu es un homme heureux.

Du coup, quand le samedi soir on te dit : « Tu viens ? On va traîner à Kamalondo… », tu réponds : « Ouais ! Bien sûr ! », tu sautes dans la voiture et tu repasses pas par chez toi mettre des escarpins (t’façon, tu sais plus marcher en escarpins, ça sert à rien).

Mais la question n’est pas là. La question c’est… mais c’est quoi ça, Kamalondo ? Alors, là, la réponse est très simple : Kamalondo c’est LE quartier de Lubum où on sort. Je veux dire où tout le monde sort. Tout. Le. Monde. Les jeunes, les vieux, les riches, les pauvres… tout le monde. Bon. C’est pas exactement vrai. Tu verras jamais de Chinois à Kamalondo. Et puis, tu vois très très peu de Blancs aussi. Mais c’est bien ça qui fait que Kamalondo est Kamalondo. C’est un dédale de petites rues où s’alignent les petits bars et entre chaque bar, y a des vendeurs de michopos, ces petits morceaux de viande de chèvre marinée, grillée et bien épicée. Alors quand tu viens avec tes potes le samedi soir à Kamalondo, tu te dégotes une table devant un bar, tu ramasses quelques chaises, tu commandes ta bière et tu vas te chercher quelques michopos à grignoter. Puis toi et tes potes, vous passez la soirée à vous regarder dans le blanc des yeux parce que de toute façon, la musique est bien trop forte pour que tu n’entendes ne serait-ce que ton voisin… Une fois que vous avez bu une ou deux bières (je rappelle qu’ici, la bière standard fait 75cl alors 2, c’est déjà bien…), vous décidez généralement d’aller danser. Vous pourriez très bien danser autour voir sur votre table mais vous êtes déjà souls de bière et de rumba congolaise alors vous décidez d’aller dans un club. Et comme vous ne vous refusez rien, vous allez dans le plus classe de la ville. Ça tombe bien, il est dans la rue juste derrière. Ça s’appelle Ngwasuma VIP. Ouais. VIP. Et pour que tu comprennes bien que quand t’es là-dedans, t’es pas n’importe qui, c’est le seul endroit de la ville où on vend des bières de 33cl. Que tu payes 4 fois plus cher que celles que tu as bues une demi-heure plus tôt. Ça pourrait donc s’appeler le Pigeon VIP mais non. C’est Ngwasuma. Comme tu l’as compris, chez Ngwasuma, on ne laisse pas rentrer n’importe qui. Faut préserver la réputation de l’endroit, c’est normal. Et c’est là que se produit le drame… Tu le vois venir, non ? Bah ouais… t’as des tongs… Et chez Ngwasuma, t’as des tongs, tu rentres pas… Oh que non… La première fois, tu crois que c’est un peu une blague. La boîte est à moitié vide, tu vois les serveurs roupiller derrière le bar, tu te dis que si tu négocies avec les videurs (ils sont 2, on sait jamais…) et que tu te fends de ton plus joli sourire, tu vas bien réussir à les convaincre. Et pendant que t’es là à papillonner des cils comme pas permis en chouinant : « Allez… S’il vous plaît… », entre derrière toi un groupe de sapeurs.

Peut-être que tu n’as jamais entendu parler des sapeurs. Les sapeurs, ce sont les rois de la sape. Ceux qui s’habillent non pas pour ne pas déambuler nus comme des vers mais pour en mettre plein la vue. Ils sont clinquants, rutilants, brillants de la tête aux pieds. Et à leurs pieds, justement, tu remarques les chaussures les plus pointues, les plus cirées et les plus extravagantes que la mode ait créées. Toi, dans ton jean qui a maintenant près de 2 tailles de trop, ton t-shirt qui n’a plus de forme et tes tongs  en plastique, bah… t’as presque honte. Tu lèves une dernière fois ton regard implorant sur le videur qui, derrière ses bras croisés ostensiblement sur ses pectoraux démesurés et les yeux cachés derrière ses lunettes de soleil (oui, oui, il fait nuit noire mais un videur n’est pas un videur sans lunettes de soleil) t’assène un tonitruant : « No flip-flops !! » Alors, tes flip-flops et toi, vous tournez lamentablement les talons et vous partez à la recherche de la voiture.

Nan mais tu t’es cru à Cavalaire au Tropicana ou quoi ? Ici, t’as des tongs, tu rentres pas !!

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