Kirikou n’est pas grand…

Ça fait maintenant quelques semaines que j’ai pris mes quartiers dans la brousse centrafricaine. Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, c’est plutôt calme. Y a bien un ou deux cabris qui changent de mains de façon plus ou moins volontaire de temps en temps mais rien de bien pire. De toute façon, il fait bien trop chaud pour jouer à la guerre. Pour l’instant. Parce que soyons réalistes, tout pourrait déraper d’un moment à l’autre. La brousse grouille de petits groupes armés qui ont tellement retourné leurs vestes qu’elles sont fort trouées et qu’ils ne se rappellent plus trop dans quel camp ils jouent. Et qui s’ennuient. Alors un petit braquage par ci, un petit feu de village par là, ça maintient en forme.

A l’hôpital aussi, c’est plutôt calme. On a les grands classiques : des petits palus, des gros palus, des morsures de serpent (si les gens arrêtaient de fourrer leurs mains dans n’importe quel trou pour chasser les rats aussi…), les enfants malnutris et les accidents de motos. Et évidemment, une ou deux blessures par balle ou à l’arme blanche pour faire bonne mesure. Evidemment. Tout ça fait une petite soixantaine de patients. Comme chaque patient a droit à un accompagnant H24 à ses côtés, ça fait donc un petit paquet de monde qui vaque à ses occupations dans la cour de l’hôpital. Certains font la sieste à l’ombre des manguiers, d’autres préparent la bouillie au-dessus d’un feu de bois, d’autres encore lavent quelques vêtements dans le lavoir, ça papote, ça rigole, ça vit… Les médecins et les infirmiers vont et viennent, passant d’un bâtiment à l’autre dans leurs blouses rendues plus blanches que blanches par le soleil aveuglant. Evidemment, de temps en temps, une femme sort en hurlant, en se jetant par terre et en s’arrachant les cheveux. On n’arrive pas à sauver tout le monde.

A la nuit tombante, les gens s’installent dehors sur des nattes à même le sol. Les lits sont réservés aux patients. Les enfants se regroupent autour de leurs mères, se recroquevillent sous leurs pagnes. Le murmure de toutes leurs voix diminue au fur et à mesure que les étoiles apparaissent. L’hôpital est un lieu sûr, ils peuvent dormir sur leurs deux oreilles.

Quelquefois, le dimanche soir, si la torpeur de la journée ne nous a pas avalé tout cru, on prend la direction de l’hôpital avec un projecteur sous le bras. Ces dimanches soirs là, c’est cinéma. Devant le grand mur blanc de la pédiatrie, on déplie une grande bâche plastique par terre pour que les enfants viennent s’assoir. On apporte quelques bancs. On déroule quelques mètres de rallonge électrique. Tant d’agitation au coucher du soleil, ça attire les curieux. Les gens s’approchent, tout doucement. Ils nous regardent faire. Quand l’image apparaît enfin sur le mur et que les Mungus (c’est nous, les Mungus, les Blancs) s’assoient en tailleur, c’est le signal. Les enfants se ruent sur nous. C’est le concours de celui qui sera assis le plus près, qui tiendra une main, un genou, un pied, une mèche de cheveux, un bracelet, n’importe quoi ! On se retrouve avec une grappe de marmots soudée au corps. Par la chaleur qu’il fait, on aurait bien envie de leur dire d’aller voir un tout petit plus loin si on y est mais il faut voir leurs sourires édentés. Alors, on sue en silence.

Et puis le film commence. Un dessin animé généralement. Mais faut bien choisir. La Reine des Neiges, c’est sûrement très bien mais c’est un peu gigantesquement éloigné du contexte. Madagascar, c’est super. Mais ça parle vraiment beaucoup et beaucoup trop vite. Tout le monde ne parle pas français. Heureusement, il y a Kirikou. Kirikou qui aide sa mère à piler le manioc. Kirikou qui va chercher de l’eau avec les enfants du village. Kirikou qui court dans la brousse et qui fait hurler de rire tout le monde. Kirikou qui ne voit pas le serpent qui arrive derrière lui alors que tout l’hôpital lui hurle de s’enfuir et que les mamans se cachent les yeux. Et les enfants qui chantent en cœur « Kirikou n’est pas grand, mais il est vaillant ! Kirikou est petit, et c’est mon ami ! »

Alors oui, dans les grappes d’enfants collées à nos bras et à nos jambes, y en a quelques-uns qui n’ont pas vu l’ombre d’un savon depuis un bon moment et on suffoque, à deux doigts du malaise. Oui, ils nous tripotent les cheveux, les doigts, les orteils avec leurs petites mains qui ont traînées dieu sait où. Oui, ils viennent essuyer leurs nez morveux dans nos t-shirts poussiéreux. Oui, ils sont parfois plus intéressés par le nombre de grains de beauté sur mon bras que par les aventures de Kirikou. Oui, ils chantent, ils dansent, ils s’interpellent entre eux, ils se battent un peu parfois, au point que plus personne ne regarde l’écran. Parfois, y en a même un qui se retrouve debout dans le faisceau du projecteur sans comprendre que c’est son ombre que tout le monde se retrouve à contempler. Mais il se fait tirer bien vite en arrière par les autres qui lui crient dessus sans ménagement.

Et tout de même, c’est un chouette moment.

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