Stoned in Paouadise

Voilà. C’est fini. Encore une fois.

J’ai replié mes affaires, enlevé les quelques photos punaisées sur le mur, refait mon sac, éliminé toute trace de mon passage à Paoua. Toute ? Non ! Dans un coin, je laisse une petite marque qui résistera encore et toujours à l’envahisseur. Enfin, jusqu’à ce que quelqu’un décide de refaire la peinture…

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On a fait la fête l’autre soir avec tous les staffs pour marquer le coup. Très cérémonieux comme toujours dans ces cas-là… Le grand cercle de chaises dans la cour devant le bureau, les gens qui arrivent au compte-goutte et sur leur 31… Quand tout le monde est assis, on commence par les discours. « De Paoua, à Paoua, pour Paoua… ». On applaudit. On offre des petits cadeaux couleurs locales. On remercie. Puis c’est l’heure de manger. Il y a quelques jours, on a acheté deux chèvres. Elles sont restées attachées à un arbre à brouter de rares brins d’herbe. Ce matin, on les a tuées, dépecées et découpées en petit morceaux qui ont mijoté toute la journée. Rien n’a été perdu. Soupe d’abats, tête de cabri bouillie, même la peau a été récupérée par un des gardiens. Dans un coin de la cour, on a mis des tables sur lesquelles sont posées les immenses marmites et les seaux remplis de pains de manioc… Sagement, tout le monde fait la queue pour recevoir sa part puis retourne à sa place. Pendant un moment, on entendrait presque que le bruit des mandibules qui mastiquent consciencieusement. Certains distribuent les boissons. « Castel ou sucré ? ». On se relève pour jeter son assiette son carton et se laver les mains. Et enfin, on danse. Les uns contre les autres, les uns avec les autres, on transpire, on rit, on prend plein de photos toutes plus floues les unes que les autres, on prend des poses, on rit encore… Puis tout le monde repart. Il n’est pas très tard mais personne n’aime marcher dans les rues désertes à la nuit noire…

J’ai rendu le téléphone, l’ordinateur et les clés. J’erre un peu sans but maintenant. J’attends l’avion qui me ramène à Bangui. J’essaye de prendre des photographies mentales de ces lieux qui ont été mon univers pendant les six derniers mois. Je fixe les objets, les gens à m’en brûler les rétines. Je pense déjà à la suite. L’été qui vient est chargé. Comme si j’avais peur du vide, j’ai planifié soigneusement les douze prochaines semaines. A peine le temps de souffler et encore moins de vider ses valises. La vie est courte et j’ai tellement de choses à faire, voir, expérimenter, tenter… On dormira quand on sera mort.

La voiture arrive enfin. Faut y aller. C’est l’heure. On jette mes sacs à l’arrière et je grimpe sur le siège avant. Le cuir est brûlant comme d’habitude. Une dernière fois, j’attrape la radio : « La 38 quitte ta position direction aéro, 3 pax à bord… » « Bien copié ! Bon voyage Alpha Delta ! » Mince, y a un grain de sable sous ma paupière je crois…

L’avion apparaît à l’autre bout du ciel. Un éclat métallique dans le bleu immaculé. Il se pose en soulevant un tourbillon de sable et vient s’arrêter juste devant nous. On le décharge d’abord. Je ne sais pas trop quoi faire : dire au-revoir maintenant, attendre encore un peu… Puis le pilote fait signe : faut monter. Alors on se prend dans les bras, on s’embrasse, on se promet de s’écrire, de s’envoyer des photos, de se voir à Paris ou ailleurs… Et puis la porte de l’avion se ferme et le brouhaha extérieur disparaît sous le ronronnement des moteurs. Par le hublot, je les vois tous, les mains sur les yeux pour se protéger du soleil qui éblouit. Et tandis que l’avion se met à rouler sur la petite piste en latérite pour prendre son élan, j’agite ma main pour dire au-revoir encore une fois. Et on décolle…

Je reste un peu stonedfrom Paouadise… et dans ma tête tourne en boucle…

I want you
We can bring it on the floor
Never danced like this before
We don’t talk about it
Dancing on, do the boogie all night long
Stoned in paradise
Shouldn’t talk about it

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Famille temporaire

Pourquoi c’est si difficile de les voir partir ? Un par un, on les ramène à l’aéroport (enfin… à la piste en latérite qui sert d’aéroport), on les sert dans nos bras, on les regarde monter dans le petit coucou puis on agite nos bras tandis qu’ils s’envolent vers l’autre monde, celui qui n’est pas Paoua. On s’est dit « A la prochaine !! », « On s’appelle !! » ou encore « Fais signe quand tu passes à Paris !! ». La vérité c’est qu’on ne se reverra jamais. Quoique… faut jamais dire jamais et le petit monde MSF est vraiment très très petit… Mais tout de même. Y a vraiment peu de chances qu’on passe d’autres soirées tous ensemble à écouter le Buena Vista Social Club en faisant tourner des cigarettes parfumées…

Quand j’y repense c’est quand même drôle. Quand je suis arrivée, on peut pas dire que je sois tombée amoureuse de toute cette petite bande au premier regard. Non. Au début, je les ai observés, ils m’ont observée, on a échangé des banalités et peu à peu, on s’est apprivoisés. Doucement. Puis un soir, pendant qu’on profitait de la toute relative fraîcheur de la nuit sur les transats, je les ai regardés, un par un. On riait, je sais plus pourquoi. Sûrement un truc fin et distingué. Et puis j’ai réalisé. Ces gens, là, autour de moi, c’est ma nouvelle famille. Une famille un peu spéciale, une famille qui ne remplace certainement pas celle que tu as laissée dans un autre fuseau horaire, une famille temporaire, certes, mais une famille quand même.

Comme dans toutes les familles, y a le Papa. Celui qui fixe les règles, qui te prive de sortie, qui te dit dans quel bar aller et qui te raconte des histoires rocambolesques des temps où tu n’étais pas né. Comme dans toutes les familles, y a la Maman. Celle qui s’assure toujours que tout le monde a bien mangé, que tout le monde a bien pris sa Doxy, qui s’inquiète quand tu dis que tu te sens pas super. Comme dans toutes les familles, y a la Tante Un Peu Chelou. Celle qui se lève à 5h du mat pour faire du yoga, te gueule dessus quand tu rigoles trop fort à 23h et passe son dimanche à tricoter avec ses petites lunettes en équilibre instable au bout de son nez. Comme dans toutes les familles, y a le Cousin Machin. Il est un peu chelou celui-là aussi, il se fait des lavements de sinus à grand renfort de seringues de 500mL et en public pour que personne ne rate le spectacle. Comme dans toutes les familles, y a le Petit Frère. Celui qui fait des conneries tout le temps mais qui fait marrer tout le monde et qui est un peu le chouchou. Comme dans toutes les familles, y a la Petite Sœur. Celle qui arrive pas à se lever le matin, d’ailleurs c’est à peine si tu la croises avant 10h mais elle parle presque couramment sango après 1 mois. Comme dans toutes les familles, y a la tripotée de cousins plus ou moins éloignés que tu connais moins bien. Ceux-là, tu leur dis bonjour tous les matins, tu connais leurs noms, leurs visages, ce qu’ils font pour gagner leurs vies et éventuellement le nom de leurs femmes mais en même temps, ils en ont 3 chacun et tu renonces rapidement.

Tous ces gens que tu ne connais pourtant que depuis quelques semaines sont devenus ta famille : tu les as pas choisis, tu les détestes parfois mais perdu au milieu de cette brousse hostile, tu finis par les aimer souvent. Et quand toi aussi tu finiras par rejoindre l’autre monde, celui qui n’est pas Paoua, tu sais que tu ne les reverras peut-être jamais, tout ça n’était qu’une bulle dans l’espace-temps. Alors quand l’avion décolle au bout de la piste en latérite, ton petit cœur est tout serré, t’as une boule dans la gorge et plein de poussières qui piquent dans les yeux. Heureusement, dans l’autre monde, celui qui n’est pas Paoua, y a ta famille. La vraie. Celle qui n’est pas temporaire. Tu les as pas choisis, tu les détestes parfois mais en vrai… t’es quand même drôlement content de rentrer les serrer dans tes bras.s

A Lannister always pays his debts…

Je suis une série-addict, ce n’est un secret pour personne. Je crois que ça remonte au lycée. Quand je rentrais en fin d’après-midi, je me vautrais dans le canapé devant Sunset Beach. Ouais. Sunset Beach. Si vous n’en avez jamais entendu parler, c’est normal. C’est un genre de Feux de l’Amour en pire. Le lendemain matin, on discutai sans fin de l’épisode de la veille dans la cour du lycée. Puis y a eu la Trilogie du Samedi (je vous parle d’un temps que les moins de 20 ans…). A l’époque, j’avais pas encore la permission de minuit et les samedis soirs en compagnie de Buffy étaient de loin mes soirées préférées. Le temps a passé et les séries aussi. Hartley Cœur à Vif, Ally McBeal, Sex & The City… puis Friends bien sûr… Bien sûr, il a fallu se mettre à l’anglais pour pouvoir regarder tout ça en VO. C’était bien plus cool. Et il fallait être cool.

Aujourd’hui, dans mes phases d’hibernation, je suis tout à fait capable de passer 17 heures d’affilée à binge-watcher des saisons entières de Vikings, Suits, Homeland ou House of Cards. Je vais avaler 3 aspirines pour combattre la migraine menaçante puis je tomberai de sommeil sur mon écran mais personne ne m’empêchera de voir le season finale de Game of Thrones. Pour ne rien laisser au hasard, je me suis même fait un petit fichier Excel où je note tout ce que je regarde et quand seront diffusés les prochains épisodes. Oui, je suis maniaque et non, je me soigne pas, j’apprends aux autres à vivre avec.

J’ai des goûts plutôt éclectiques en la matière. Comme tout le monde, j’ai adoré Breaking Bad (je me suis d’ailleurs retrouvée avec la batterie de mon van à plat après avoir passé une nuit entière l’ordinateur branché sur l’allume-cigare…), je voue un culte à House of Cards (mais pourquoi est-il aussi méchaaaaaaaannnnnnnnnt… ?), je vendrais ma mère pour Game of Thrones (après la diffusion des 2 premières saisons, j’étais incapable d’attendre gentiment la suite, je me suis mise à dévorer les livres). Je suis évidemment  une fan des grands classiques : 24H Chrono, Desperate Housewives, How I Met Your Mother, The Office… Mais je m’autorise aussi des trucs bien moins avouables… Nashville, Awkard, American Wives… Que celui qui n’a jamais scotché devant un épisode de Gossip Girl me jette la première pierre. Et bizarrement, je suis passée à travers des succès notoirement intergalactiques : Mad Men, Dexter, Lost… Un je finirai bien par regarder tout ça, pendant ces longues soirées d’hiver où il n’y a rien de mieux à faire que rester sous un plaid avec un chat sur les genoux.

Mais revenons à nos moutons. Je suis toujours à Paoua. Certes internet est arrivé jusqu’au fond de la brousse mais le signal est à peine suffisant pour traîner sur Facebook alors c’est même pas la peine de penser à streamer quoi que ce soit. Ce qui tombe plutôt mal puisque je venais tout juste de voir le premier épisode de la 5ème saison de Game of Thrones quand j’ai dû partir. Me voilà donc privée de Game of Thrones jusqu’à mon retour en France. Et pendant ce temps, tous mes prétendus « amis » menacent de me spoiler… Game of Thrones c’est clairement ma préférée. Aucune morale, les gentils meurent avant les méchants, les méchants sont pas toujours aussi méchants qu’ils y paraissent et puis y a des dragons. J’écrirais bien une petite lettre à l’auteur pour lui demander de se grouiller d’écrire la suite de l’histoire avant de mourir (sérieusement, personne ne rajeunit et me laisser avec ce goût d’inachevé serait proprement scandaleux…) mais je ne sais pas encore comment formuler ça sans paraître offensante. Je n’arrive pas encore à décider quel est mon personnage préféré. Mais mon cœur balance du côté Lannister. Je sais, ils sont affreux. Pas un pour rattraper l’autre. Mais ils sont à mourir de rire. Comme quoi, finalement, c’est peut-être vraiment pas la beauté qui compte… Et la devise des Lannister c’est quoi ? « A Lannister always pays his debts ». Ce qui nous ramène à Paoua et à ce qui se passe ici ces derniers temps…

Je vous ai déjà beaucoup parlé des gens qui vivent ici et avec qui je travaille. Vous savez qu’ils sont globalement plutôt sympas à de très rares exceptions près et que bien qu’on ne danse pas la lambada sur les tables tous les soirs (personne ne fait ça de toute façon), l’ambiance est plutôt bonne. Malheureusement, on ne peut pas rester dans notre petit vase clos. On se doit de communiquer avec le monde extérieur. Et le monde extérieur commence à Bangui où se trouve la Coordination. Mais qui sont ces gens me direz-vous ? Et bien à Bangui, il y a des gens qui coordonnent les différents projets installés dans tout le pays. Ils coordonnent, ce sont des Coordinateurs et ils travaillent dans un bureau qu’on appelle la Coordination. Plus simplement, ces gens sont nos patrons. Et comme dans toute relation normale avec son patron, y a des fois ça va et des fois, bah… ça va pas. Bon, la plupart du temps, les phases de « ça va pas », ça dure pas très longtemps et c’est généralement parce qu’on s’entend pas très bien. Littéralement. Faut dire qu’avec 2 mails téléchargés par heure et un réseau téléphonique moins efficace que des signaux de fumée, ça aide pas. Mais parfois, le « ça va pas » se prolonge, le malentendu prend un tour d’incompréhension et la fatigue aidant, ça dégénère en conflit. Normalement, le conflit reste au niveau professionnel : on n’est pas d’accord sur une décision, une orientation, une procédure… bref, un truc qui concerne concrètement le projet et on reste chacun sur ses positions espérant faire plier l’autre partie à la longue. Au bout d’un moment, l’un des deux cède et fait la tronche mais on en reste là. Il arrive aussi de façon plus extraordinaire que le conflit prenne une tournure plus personnelle. C’est là que tout part en cacahuètes. Et c’est exactement là que je me trouve. Tout ça n’est parti que d’un petit incident, une divergence d’opinion. C’est devenu un orage puis une tempête puis un ouragan et c’est désormais une guerre nucléaire. Evidemment je ne raconterai pas les détails ici et je ne citerai aucun nom. Je ne viens pas régler mes comptes et je ne viens pas me faire plaindre non plus. Mais s’il y a bien une chose qui me met hors de moi c’est la mauvaise foi et le mensonge dans l’intention de nuire à quelqu’un. Quelqu’un qu’on ne connaît pas par-dessus le marché. J’ai déjà quelques années d’expérience derrière moi (je sais, on dirait pas, j’ai l’air si jeune…) et il m’est déjà arrivé de ne pas être d’accord avec mon patron. Mais aucun de mes patrons n’a jamais dérapé et essayé de me nuire de façon personnelle. Ja-mais. Avant aujourd’hui. Alors j’ai peut-être l’air gentille comme ça, mais au fond, je n’ai qu’une chose à dire… A Lannister always pays his debts

PS : Pas de méprise. MSF, en tant qu’organisation n’est malheureusement pas à l’abri de recruter un ou deux gros cons. C’est comme ça, ça arrive. Heureusement, c’est loin, très loin d’être la majorité…

Ç’a été la journée ?

Vous le savez, j’adore mes colocs.

Bon. Là, ça fait 4 mois qu’on vit ensemble et curieusement, les petits travers des uns et des autres commencent à se faire sentir. La fatigue aidant, on peut même dire que certains commencent à être pénibles… Evidemment, on se saute pas à la gorge au premier mot de travers. On est civilisés tout de même. Enfin… encore un tout petit peu. On lève juste les yeux au ciel en soupirant de façon plus ou moins appuyée. Mais comme on est clairement de plus en plus fatigués, nos nerfs sont parfois pas bien loin de lâcher.

Y en a notamment un à qui on va bientôt décerner une médaille. Lui, c’est le mec qui, quand il te parle, pose sa main sur ton bras et t’appelle « ma grande » quand tu préfèrerais clairement qu’il te dise « Madame », qu’il te vouvoie et qu’il respecte un périmètre de 2 mètres de sécurité autour de ta personne. Mais bon. Tu n’en es pas encore à faire un esclandre pour un gros lourd. Tu le fusilles juste du regard en lui jetant un fort acide « Je suis pas ta grande… ». Jusqu’à maintenant, c’est sans effet. Mais là n’est pas le sujet. Le sujet c’est que le mec a un tic de langage. Y en a qui disent « Fuuuuuuck… » pour un oui ou pour un non. Ça nous fait marrer. Y en a qui disent « So nice this girl… » à tout bout de champ. Ça nous fait marrer aussi. Lui, chaque fois que tu le croises, il te dit : « Ç’a été la journée ? ». Ça avait commencé par nous agacer (en même temps, il fait rien pour se rendre sympathique non plus) mais depuis quelques jours, j’ai le zygomatique qui me démange quand je l’entends. J’avoue même que parfois je me mets à pouffer dans mon coin. Faut dire que la conversation peut vite ressembler à ça :

– Salut ma grande ! Ça va ?

– Oui… ça va et toi ?

(en vérité je suis déjà un peu crispée mais tout va bien…)

– Oui oui ça va… Ç’a été la journée ?

– … Ben (levage de sourcil)… Il est 9h du matin…

Mais ça ne s’arrête pas là… A 13h, je rentre à la maison pour déjeuner. On se croise au-dessus du lavabo pour se laver les mains.

– Ça va ma grande ?

– Mmmh…

(ouais… je suis toujours crispée… et 273 problèmes sont probablement tombés sur mon bureau dans la matinée alors…)

– Ç’a été la journée ?

– Mmmh…

Mais c’est toujours pas fini. Vers 18h, alors que le soleil se couche, que le ciel s’embrase et que j’ai les yeux qui se croisent à force de vérifier, revérifier et survérifier les petites lignes de la compta, je finis par fermer mon ordinateur dans un soupir, j’éteins la lumière et je fais cliqueter mon trousseau de clés dans tous les cadenas que je trouve. Le gardien me raccompagne à la maison en balayant le chemin de sa lampe torche. Faut pas marcher trop près des herbes hautes. Il peut y avoir des serpents. Quand j’arrive dans le salon, ils sont là, les quelques irréductibles qui regardent la télé. Et évidemment…

– Hey ma grande ! Ç’a été la journée ?

J’ouvre la porte du frigo et je plonge ma tête dedans. Je sais, c’est pas très poli. Là, franchement, désolée mais j’ai pas la force d’être polie. Je sais, c’est mal.

Après plusieurs semaines sur le même rythme, c’est devenu une grosse blague. Entre nous, on se balance des « Ç’a été la journée ? » à tout bout de champ. Ça nous fait marrer bien sûr. Sauf quand ça vient du principal intéressé. C’est qu’on en deviendrait presque de mauvaise foi dites donc…

Mais ce qui devait arriver arriva. Ce samedi, quand vers 13h on a ramassé nos affaires et qu’on est rentré à la maison en se déplaçant tout doucement pour ne pas transpirer 8 litres en 7 minutes et qu’arrivés devant la porte, notre ami qui venait de passer toute sa matinée sous le manguier à regarder passer les chèvres nous a adressé un signe de tête en guise de salut, j’ai craqué. Je lui ai souri et j’ai dit : « Ç’a été la journée ? ». Quand le gardien a ouvert la porte, il a trouvé une pauvre greluche en train de glousser, pliée en deux sur le sable. Je crois que c’est à ce moment qu’il a compris que mon cas était désespéré. C’est foutu, il s’est dit, le soleil a trop chauffé, les plombs ont fondu, les câbles se touchent. Il a haussé les sourcils, il m’a laissé rentrer et puis il a probablement secoué la tête en me regardant m’éloigner…

Loft Story

Ça fait maintenant 3 mois que je suis à Paoua. Que j’y travaille, que j’y habite… que c’est chez moi quoi ! Mais vous vous demandez sûrement à quoi ça ressemble une maison à Paoua… Je vais essayer de vous faire un tableau.

Alors, la maison, c’est en fait une grande parcelle rectangulaire entourée d’un mur d’enceinte de 3 mètres de haut. Sur 3 côtés sont alignées une vingtaine de chambres donnant sur une grande cour en terre battue au centre de laquelle une « petite maison » fait office de salle à manger. Dans deux coins opposés, il y a des petits bâtiments en béton avec les douches (à l’eau froide) et des toilettes (un trou dans le sol) et sur le dernier côté, il y a une pièce qui fait office de cuisine et une autre de buanderie. D’un côté de la « petite maison », il y a une paillotte et de l’autre, un grand auvent en tôle et en paille avec des canapés en mousse de matelas recyclée. Ce sont les salons en quelque sorte. Comme on est chanceux, on a l’électricité 24/24 ce qui veut dire que les ventilateurs tournent 24/24 dans chaque pièce. Je sais pas si vous visualisez très bien ce que ça donne mais globalement, c’est plutôt pas mal. Là, vous avez le décor.

Une vingtaine de chambres, ça veut pas dire qu’il y a une vingtaine de personnes qui vivent là. On est plutôt une quinzaine en permanence et quelques visiteurs qui viennent de Bangui de temps en temps. Une coloc à quinze, c’est pas loin de ressembler à une colonie de vacances. Mais une colonie de vacances où on n’a pas le droit de sortir et où tes petits copains de dortoir boivent du whisky… « Quinze adultes, zéro caméra, enfermés ensemble pendant 6 mois… »… let’s face it, ça ressemble plutôt à Loft Story. Hormis l’absence de caméras (et de piscine, évidemment…), on est donc pas loin d’une bonne télé-réalité. Sauf que personne n’orchestre les petits et grands drames qui rythment notre existence. Oh non ! Pour ça on a besoin de personne ! On se débrouille très bien tous seuls, merci !

Imaginez… du jour au lendemain, vous vous retrouvez propulsés à des milliers de kilomètres de chez vous, dans un pays au climat parfaitement inhospitalier (55 degrés entre 12 et 16h, oui, c’est ce qu’on appelle parfaitement inhospitalier), où vous avez parfois du mal à comprendre la façon de raisonner des gens (traditions, religions, coutumes, appelez ça comme vous voulez mais soyez sûrs que tout un tas de choses vous échappe…), où la nourriture est souvent loin d’être réconfortante (on mange quoi aujourd’hui ? ooooh… de la tête de cabri… chouette…), fort fort loin de votre zone de confort (aaaaAAAAAHHH ! C’est quoi ce put***  de truc qui vient de me tomber sur la tête pendant que je prends ma douche bor*** de m*** !!! Ah c’est rien ! C’est une grenouille…) et vous vous retrouvez enfermés dans ce merdier avec ces personnes que vous n’avez jamais vues de votre vie, que vous n’avez pas choisies et avec qui vous allez désormais passer les 6 prochains mois de votre vie. 6 mois. 183 jours (à la louche). 4 392 heures. Presque 265 000 minutes. Parce que oui. Vous allez passer ces 265 000 minutes avec eux. A moins que vous preniez soigneusement soin de votre réputation d’asocial et que vous restiez enfermé dans votre chambre à agoniser sous les pales de votre ventilateur. C’est votre choix. Pas le mien.

En général, quand les gens me disent que je suis super courageuse de faire ce que je fais, ça me fait ricaner bêtement. Ça pourrait presque me mettre mal à l’aise même. Je suis très très loin de me sentir courageuse. Cela étant dit, se porter volontaire pour aller passer 265 000 minutes de sa vie en compagnie de complets inconnus dans un contexte pareil, ne peut confirmer qu’une chose : je suis effectivement un peu fucked up. Mais je suis pas la seule… Laissez-moi vous dresser le portrait de quelques-uns de mes nouveaux colocs donc…

D’abord, y a le mec qui ponctue chacune de ses phrases par une chanson de Léo Ferré. Au début, il te fait marrer. C’est vrai, il raconte plein d’histoires rigolotes sur sa grand-mère (« Comme disait ma grand-mère… »), il est super cultivé, il a vécu des tas de trucs… mais au bout d’un moment (15 jours je dirais), le grand show tous les soirs à l’apéro, ça devient lassant. Et puis peut-être que d’autres gens ont des trucs intéressants à raconter. Et toi, t’aimerais bien les entendre. Si l’autre voulait bien la fermer 10 minutes…

Y aussi le mec qui traîne des pieds. Ça n’a l’air de rien comme ça. Vous pensez même peut-être que je pourrais laisser les gens qui traînent des pieds vivre leur vie comme bon leur semble. Mais avez-vous déjà vécu avec quelqu’un qui traîne les pieds tout le temps ? Genre tout. Le. Temps. Bah désolée mais c’est purement et simplement insupportable. Si vous combinez ça au fait que le gars chante de la soupe R&B à tue-tête dans sa douche à 5h du matin (je rappelle que les douches ne sont pas à l’autre bout du village), très vite, il devient la tête de turc de la communauté…

Y a la fille qui a pas tout à fait compris que porter des pantalons en lin blanc n’était pas exactement approprié au sable rouge et à la poussière ambiante. Remarquez bien que c’est la même qui est venu avec un sèche-cheveux et qui se fait un brushing tous les matins. Elle, tu la vois jamais sortir de sa chambre avec la trace de l’oreiller sur la joue et le filet de bave séché sur le menton. Oh non ! Elle, elle est capable de changer 4 fois de tenue dans la journée : la tenue du petit-déj, la tenue pour aller au bureau, la tenue pour aller au marché, la tenue pour aller boire une bière chez les voisins… Au début, tu crois qu’elle est cinglée. Gentiment cinglée mais cinglée tout de même. Mais en fait, au fil des semaines, elle finit par se mettre à la page et prend désormais son café sous la paillotte en pyjama, les yeux mi-clos et les cheveux dressés sur la tête.

Evidemment, y a le mec qui te regarde un peu trop attentivement quand tu traverses la cour pour aller prendre ta douche enroulée dans ta serviette. C’est le même que celui qui te propose tous les soirs de te masser parce que tu chouines que t’as mal partout à force de passer tes journées assise sur une chaise en bois. Il se croit fin et spirituel et toi, tu lèves juste les yeux au ciel en te demandant à quel moment il va comprendre qu’il est juste lourd.

Y a la fille qui se lève à 5h du mat pour faire 45 minutes de corde à sauter. Les gens qui ont la patate à 7h le matin, ça énerve. Entre ça, le fait qu’elle se croit obligée de te tripoter le bras quand elle te parle et le sillage de Chanel N°5 qui flotte lourdement derrière elle, elle met tout le monde d’accord : on la regarde en soupirant et en levant les yeux au ciel.

Y a le mec que t’as du mal à cerner. Il est pas très bavard, tu sens qu’il sait pas trop sur quelle planète il est tombé. Puis les semaines passent, vous passez vos soirées à discuter de choses et d’autres, vous vous rendez compte que vous avez une vision du monde pas si différente et deux mois plus tard, c’est devenu un nouvel ami.

Y a la fille qui systématiquement décide de skyper sa famille ou ses amis le dimanche aprem quand tout le monde essaye de faire la sieste et qui croit que plus les gens sont loin, plus faut hurler sur ton ordi. Les murs sont en carton et la notion de vie privée est toute relative ici…

Enfin, y a la fille qui a apporté son hamac et qui passe son dimanche dedans à tricoter. Ah… attendez… celle-là, c’est moi…

On pourrait croire que tous ces gens me sortent par les trous de nez, right ? Mais détrompez-vous ! A quelques très rares exceptions près, je les aime bien. Bien sûr qu’on se tape tous sur les nerfs. Ça serait difficile de faire autrement honnêtement. Mais on s’adapte, on se supporte, on fait des compromis et puis de temps en temps, bah, quelqu’un finit par faire une remarque un peu acide, le ton monte et y a une porte qui claque. Alors faut jouer les médiateurs, laisser les gens vider leur sac, calmer les esprits et sortir des bières du frigo. En général, les deux jours suivants, Radio Moquette diffuse deux fois plus que d’habitude. « Ah ouais ? Il a vraiment dit ça ? Noooon… Franchement, je peux pas le croire… Mais t’en fais pas, il a bientôt fini sa mission. En même temps, tu sais, ça m’étonnes pas. La semaine dernière, je l’ai entendu dire blablabla… »

Notre petite communauté vit donc dans un univers parallèle où finir un pot de Nutella ou faire remarquer à quelqu’un qu’il rit un peu trop fort après 23h peut déclencher une guerre nucléaire. La beauté de tout ça, c’est que cet univers est tout à fait temporaire. Revenons dans 6 mois et rien ne sera comme aujourd’hui. Rien ne sera plus jamais comme aujourd’hui. Ce ne seront plus les mêmes gens, plus les mêmes blagues, plus les mêmes regards en coin. Tu trouveras peut-être ça 1000 fois mieux qu’aujourd’hui. Ou peut-être 1000 fois pire. Tu te demanderas sûrement pourquoi t’as accepté de revenir. En souvenir du bon vieux temps probablement. Mais tu réaliseras très vite que ce temps n’existe plus et qu’il ne survit que dans ta mémoire et dans celle de tes compagnons de cellule du moment, dispersés désormais aux 4 coins du monde…

En attendant, c’est Loft Story. Ça m’étonne presque que personne n’ait pensé à poser des caméras et à vendre le concept. Peut-être parce que finalement, la principale raison qui fait qu’on est tous d’accord pour venir s’infliger ces 265 000 minutes de vie commune, c’est que tout ce qui se passe à Paoua, reste à Paoua…

Collection

Vous l’aurez compris, il ne se passe pas grand-chose à Paoua. Je veux dire, on bosse comme des damnés du lundi au samedi mais en dehors du bureau, on peut pas dire qu’on ait une vie sociale débordante. De toute façon, il nous est globalement interdit de sortir. Raison de sécurité. Enfin si, on peut sortir. Il y a un petit bar qui est validé. Mais la bière y est chaude et la musique tellement forte qu’on ne s’entend même pas  éternuer. Et puis il faut rentrer avant 22h. Moralité, on sort pas. En général, le soir, on s’installe dans nos petites chaises en bois dans la cour de la maison, on sirote nos bières fraîches en écoutant toujours la même musique et on papote.

Mais de quoi voulez-vous qu’on papote ? C’est que tout de même, on passe toutes nos journées à bosser avec les mêmes personnes que celles qui sont là, le soir, sur ces fameuses chaises. Autant dire qu’on n’a pas toujours des trucs faaaabuleux à se raconter. Souvent, on se raconte les petites anecdotes de la journée, les situations ubuesques dans lesquelles on s’est retrouvés, les conversations qui nous ont donné envie de pleurer de rire ou de nous arracher les cheveux, … Evidemment, on parle de ceux qui ne sont pas là. Ceux qui en sont break, ceux qui ont fini leur mission, ceux qui vont bientôt arriver, … C’est un petit monde MSF. Tout le monde connaît quelqu’un qui connaît quelqu’un… bref, on a des discussions de machine à café, quoi !

Et puis souvent, on parle de la maison. L’autre. Celle qui est à l’autre bout du monde. On se raconte nos amis, nos familles. On fantasme sur ce qu’on fera, ce qu’on mangera en rentrant. On parle du temps où on mettait des pulls et des cache-oreilles. Du temps où on n’avait pas besoin de réciter des prières pour ne pas croiser Cafardinator dans les latrines au milieu de la nuit…

Et c’est en général à ce moment-là que la magie se produit. Il faut être vigilant. Parfois, il suffit que plusieurs personnes parlent en même temps et ça peut passer inaperçu. Moi, j’ai décidé d’en faire collection. Une collection de phrases magiques. Quand j’en entends une, je la note. Mais attention, je note pas n’importe quoi. Pas juste des trucs un peu incongru. Pas juste des trucs légèrement à côté de la plaque. Non. Je ne garde que les meilleures. La crème de la crème. Celles qui continuent à me faire tomber de ma chaise des jours voire des semaines après. Allez ! Juste pour le plaisir, je vous fais cadeau des deux meilleures de cette semaine.

« Y a pas un IKEA à Bangui ? … Bah si pardi ! Juste derrière le Truffaut ! »

Je jure que c’est vrai. Quelqu’un a vraiment dit ça…

Ou encore… « Gouzé… c’est pas Amsterdam !! »

Bah non. Obviously…

Routine

Ici, les jours passent et se ressemblent. Chacun mène son petit train-train. Comme un ballet bien rôdé où chacun joue son rôle. Y a celui qui allume la cafetière le matin, celui qui ouvre les lourds volets en bois de la porte d’entrée, celui qui se douche en premier, celui (ou plutôt celle) qui range le beurre et les pots de confiture que tout le monde laisse traîner sur la table par 40 degrés à l’ombre…

Après 6 semaines dans ma brousse centrafricaine, la routine s’est installée. Lever à 6h20, puis douche, puis petit déj, puis traîner ses tongs dans le sable jusqu’au bureau, puis y régler un milliards de petits, moyens ou gros problèmes jusqu’à 13H, puis revenir à la maison pour déjeuner, essayer de faire une micro sieste jusqu’à 14H10 (ou 14h12… ou 14h15…), puis retourner au bureau pour régler encore tout un tas de problèmes à géométrie variable jusqu’ à 18H, puis rentrer boire une bière, dîner, reprendre une bière, puis une autre bière, puis une autre bière, puis prendre son courage à deux mains, se jeter sous le filet d’eau froide de la douche, se brosser les dents, et s’écrouler sur son lit. Palpitant, je sais.

Et ça, c’est le programme du lundi au vendredi. Le samedi, on travaille que le matin. L’après-midi, c’est sieste obligatoire. Et le dimanche, on fait la grasse mat jusqu’à 7h30 (youhou…), on va au marché avant qu’il fasse 50 degrés pour acheter une paire de tongs ou du tissu pour se faire fabriquer une nouvelle robe ou un nouveau pantalon et puis on se traine de fauteuils en canapés en suçant des glaçons jusqu’à ce que la température redescende sous les 40 degrés.

Il fait tellement chaud. Parcourir les 50 mètres entre la maison au bureau peut mener à une insolation. Rien ne peut se faire dans la précipitation, ça serait la déshydratation assurée. S’asseoir imprudemment sur la banquette en cuir de la voiture peut déclencher une brûlure au 2ème degré. Alors tout se fait lentement. On économise chaque geste. Même les lézards se déplacent doucement. Y a bien que le Nutella qui coule un peu trop vite.

On pourrait rapidement perdre la notion du temps ici. Heureusement, il y a le Planning : selon qui se présente à la porte de mon bureau, je peux dire quel jour on est. Le lundi on paye les fournisseurs, le mardi, les journaliers, le mercredi, pas de paiement, c’est le jour où les gens viennent me raconter leurs tracasseries (clairement, c’est mon jour préféré), le jeudi, on paye les mototaxis et le vendredi, on rattrape le retard de toute la semaine.

« Quoi ? C’est ça ton taff ? Bah dis donc ma vieille, tu dois drôlement te faire suer… »

Ça, c’est que vous pensez… Alors c’est vrai, je sue. Et drôlement même ! Mais c’est parce qu’il fait au moins 50 degrés (les graduations du thermomètre ne vont pas plus loin mais le mercure, lui, est bien au-delà) et que si je mets le ventilateur sur 2 ou 3, la tonne de paperasse qui s’entasse dans mon bureau se met à vivre sa propre vie. Je sais bien que de toute façon, un ventilateur, ça n’a jamais refroidi quoi que ce soit, que ça brasse juste de l’air, mais n’empêche, ça donne quand même l’impression que la  chaleur est plus supportable.

Et sinon, non ! toute cette petite routine n’a rien d’enquiquinant ! Oh, bien sûr, compter des centaines de billets pseudo-moisis ou jongler avec la comptabilité n’a jamais été excessivement épanouissant et c’est clairement pas pour cette raison que je fais ce job… Par contre, dealer toute la journée avec les petits problèmes des uns et des autres, les écouter me raconter leurs vies, parfois drôles, parfois dramatiques, souvent à des milliers d’années lumières de ma propre planète, proposer des solutions, aider un peu ou beaucoup, et les voir repartir avec un sourire, c’est pour ça que je suis là. Et vous savez quoi ? Compte tenu du nombre de gens qui me sourient et comme dirait quelqu’un que j’ai connu dans ma vie d’avant, je trouve que je fais plutôt du bon boulot…

Kirikou n’est pas grand…

Ça fait maintenant quelques semaines que j’ai pris mes quartiers dans la brousse centrafricaine. Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, c’est plutôt calme. Y a bien un ou deux cabris qui changent de mains de façon plus ou moins volontaire de temps en temps mais rien de bien pire. De toute façon, il fait bien trop chaud pour jouer à la guerre. Pour l’instant. Parce que soyons réalistes, tout pourrait déraper d’un moment à l’autre. La brousse grouille de petits groupes armés qui ont tellement retourné leurs vestes qu’elles sont fort trouées et qu’ils ne se rappellent plus trop dans quel camp ils jouent. Et qui s’ennuient. Alors un petit braquage par ci, un petit feu de village par là, ça maintient en forme.

A l’hôpital aussi, c’est plutôt calme. On a les grands classiques : des petits palus, des gros palus, des morsures de serpent (si les gens arrêtaient de fourrer leurs mains dans n’importe quel trou pour chasser les rats aussi…), les enfants malnutris et les accidents de motos. Et évidemment, une ou deux blessures par balle ou à l’arme blanche pour faire bonne mesure. Evidemment. Tout ça fait une petite soixantaine de patients. Comme chaque patient a droit à un accompagnant H24 à ses côtés, ça fait donc un petit paquet de monde qui vaque à ses occupations dans la cour de l’hôpital. Certains font la sieste à l’ombre des manguiers, d’autres préparent la bouillie au-dessus d’un feu de bois, d’autres encore lavent quelques vêtements dans le lavoir, ça papote, ça rigole, ça vit… Les médecins et les infirmiers vont et viennent, passant d’un bâtiment à l’autre dans leurs blouses rendues plus blanches que blanches par le soleil aveuglant. Evidemment, de temps en temps, une femme sort en hurlant, en se jetant par terre et en s’arrachant les cheveux. On n’arrive pas à sauver tout le monde.

A la nuit tombante, les gens s’installent dehors sur des nattes à même le sol. Les lits sont réservés aux patients. Les enfants se regroupent autour de leurs mères, se recroquevillent sous leurs pagnes. Le murmure de toutes leurs voix diminue au fur et à mesure que les étoiles apparaissent. L’hôpital est un lieu sûr, ils peuvent dormir sur leurs deux oreilles.

Quelquefois, le dimanche soir, si la torpeur de la journée ne nous a pas avalé tout cru, on prend la direction de l’hôpital avec un projecteur sous le bras. Ces dimanches soirs là, c’est cinéma. Devant le grand mur blanc de la pédiatrie, on déplie une grande bâche plastique par terre pour que les enfants viennent s’assoir. On apporte quelques bancs. On déroule quelques mètres de rallonge électrique. Tant d’agitation au coucher du soleil, ça attire les curieux. Les gens s’approchent, tout doucement. Ils nous regardent faire. Quand l’image apparaît enfin sur le mur et que les Mungus (c’est nous, les Mungus, les Blancs) s’assoient en tailleur, c’est le signal. Les enfants se ruent sur nous. C’est le concours de celui qui sera assis le plus près, qui tiendra une main, un genou, un pied, une mèche de cheveux, un bracelet, n’importe quoi ! On se retrouve avec une grappe de marmots soudée au corps. Par la chaleur qu’il fait, on aurait bien envie de leur dire d’aller voir un tout petit plus loin si on y est mais il faut voir leurs sourires édentés. Alors, on sue en silence.

Et puis le film commence. Un dessin animé généralement. Mais faut bien choisir. La Reine des Neiges, c’est sûrement très bien mais c’est un peu gigantesquement éloigné du contexte. Madagascar, c’est super. Mais ça parle vraiment beaucoup et beaucoup trop vite. Tout le monde ne parle pas français. Heureusement, il y a Kirikou. Kirikou qui aide sa mère à piler le manioc. Kirikou qui va chercher de l’eau avec les enfants du village. Kirikou qui court dans la brousse et qui fait hurler de rire tout le monde. Kirikou qui ne voit pas le serpent qui arrive derrière lui alors que tout l’hôpital lui hurle de s’enfuir et que les mamans se cachent les yeux. Et les enfants qui chantent en cœur « Kirikou n’est pas grand, mais il est vaillant ! Kirikou est petit, et c’est mon ami ! »

Alors oui, dans les grappes d’enfants collées à nos bras et à nos jambes, y en a quelques-uns qui n’ont pas vu l’ombre d’un savon depuis un bon moment et on suffoque, à deux doigts du malaise. Oui, ils nous tripotent les cheveux, les doigts, les orteils avec leurs petites mains qui ont traînées dieu sait où. Oui, ils viennent essuyer leurs nez morveux dans nos t-shirts poussiéreux. Oui, ils sont parfois plus intéressés par le nombre de grains de beauté sur mon bras que par les aventures de Kirikou. Oui, ils chantent, ils dansent, ils s’interpellent entre eux, ils se battent un peu parfois, au point que plus personne ne regarde l’écran. Parfois, y en a même un qui se retrouve debout dans le faisceau du projecteur sans comprendre que c’est son ombre que tout le monde se retrouve à contempler. Mais il se fait tirer bien vite en arrière par les autres qui lui crient dessus sans ménagement.

Et tout de même, c’est un chouette moment.

Mais c’est où ça, Paoua ?

Le téléphone sonne. Je reconnais le numéro, ça vient de chez MSF. Déjà ??

– Allô oui ?

– Bonjour Anne Lise, c’est J. de MSF. Tu vas bien ?

– Oui, oui. Ça va merci.

– Bon alors voilà. On a un super projet pour toi. C’est un peu challengeant… comme tu aimes, mais c’est vraiment un super projet !!

– Oui ? C’est où ?

– C’est un gros hôpital, 200 staffs, ça fait 10 ans qu’on est là-bas, c’est…

– Oui, OK, mais c’est où ?

– C’est à Paoua.

Paoua ?? Mais c’est où ça, Paoua ? Avec un nom pareil, ça pourrait bien être en Asie du Sud-Est, non ? Oh… trop bien… retrouver l’Asie, manger des pad thaï tous les jours, la lumière du soleil couchant sur le Mékong…

– C’est en RCA.

– Ah. Euh… oui ? Bah, euh… faut que je donne une réponse quand ?

– C’est pas pressé ! Prend le temps de réfléchir ! Tu peux me dire ça la semaine prochaine !

– Euh… ouais. Attends ! C’est pour combien de temps ?

– 6 mois. Non mais prend ton temps, je vais t’envoyer des documents, tu lis ça tranquillement et tu me rappelles la semaine prochaine. Mais vraiment, c’est un super projet. Et puis toi qui aimes le management, tu vas voir, c’est un peu musclé mais ça vaut vraiment le coup !

– OK, ok… (n’en fais pas trop ma grande, je commence à trouver ça louche…) Bon, ben, je regarde ça et puis je te rappelle.

– OK, super Anne Lise. A la semaine prochaine !

Et voilà comment je ne vais pas aller passer les 6 prochains mois en Asie du Sud-Est à manger des pad thaï mais comment je vais me retrouver paumée au milieu de la brousse centrafricaine, coincée entre le Tchad et le Cameroun à continuer mon étude sur les 1001 façons de consommer le manioc… Et en plus, ce sera bien challengeant, comme j’aime…

Donc, Paoua, en fait, c’est là.