Loft Story

Ça fait maintenant 3 mois que je suis à Paoua. Que j’y travaille, que j’y habite… que c’est chez moi quoi ! Mais vous vous demandez sûrement à quoi ça ressemble une maison à Paoua… Je vais essayer de vous faire un tableau.

Alors, la maison, c’est en fait une grande parcelle rectangulaire entourée d’un mur d’enceinte de 3 mètres de haut. Sur 3 côtés sont alignées une vingtaine de chambres donnant sur une grande cour en terre battue au centre de laquelle une « petite maison » fait office de salle à manger. Dans deux coins opposés, il y a des petits bâtiments en béton avec les douches (à l’eau froide) et des toilettes (un trou dans le sol) et sur le dernier côté, il y a une pièce qui fait office de cuisine et une autre de buanderie. D’un côté de la « petite maison », il y a une paillotte et de l’autre, un grand auvent en tôle et en paille avec des canapés en mousse de matelas recyclée. Ce sont les salons en quelque sorte. Comme on est chanceux, on a l’électricité 24/24 ce qui veut dire que les ventilateurs tournent 24/24 dans chaque pièce. Je sais pas si vous visualisez très bien ce que ça donne mais globalement, c’est plutôt pas mal. Là, vous avez le décor.

Une vingtaine de chambres, ça veut pas dire qu’il y a une vingtaine de personnes qui vivent là. On est plutôt une quinzaine en permanence et quelques visiteurs qui viennent de Bangui de temps en temps. Une coloc à quinze, c’est pas loin de ressembler à une colonie de vacances. Mais une colonie de vacances où on n’a pas le droit de sortir et où tes petits copains de dortoir boivent du whisky… « Quinze adultes, zéro caméra, enfermés ensemble pendant 6 mois… »… let’s face it, ça ressemble plutôt à Loft Story. Hormis l’absence de caméras (et de piscine, évidemment…), on est donc pas loin d’une bonne télé-réalité. Sauf que personne n’orchestre les petits et grands drames qui rythment notre existence. Oh non ! Pour ça on a besoin de personne ! On se débrouille très bien tous seuls, merci !

Imaginez… du jour au lendemain, vous vous retrouvez propulsés à des milliers de kilomètres de chez vous, dans un pays au climat parfaitement inhospitalier (55 degrés entre 12 et 16h, oui, c’est ce qu’on appelle parfaitement inhospitalier), où vous avez parfois du mal à comprendre la façon de raisonner des gens (traditions, religions, coutumes, appelez ça comme vous voulez mais soyez sûrs que tout un tas de choses vous échappe…), où la nourriture est souvent loin d’être réconfortante (on mange quoi aujourd’hui ? ooooh… de la tête de cabri… chouette…), fort fort loin de votre zone de confort (aaaaAAAAAHHH ! C’est quoi ce put***  de truc qui vient de me tomber sur la tête pendant que je prends ma douche bor*** de m*** !!! Ah c’est rien ! C’est une grenouille…) et vous vous retrouvez enfermés dans ce merdier avec ces personnes que vous n’avez jamais vues de votre vie, que vous n’avez pas choisies et avec qui vous allez désormais passer les 6 prochains mois de votre vie. 6 mois. 183 jours (à la louche). 4 392 heures. Presque 265 000 minutes. Parce que oui. Vous allez passer ces 265 000 minutes avec eux. A moins que vous preniez soigneusement soin de votre réputation d’asocial et que vous restiez enfermé dans votre chambre à agoniser sous les pales de votre ventilateur. C’est votre choix. Pas le mien.

En général, quand les gens me disent que je suis super courageuse de faire ce que je fais, ça me fait ricaner bêtement. Ça pourrait presque me mettre mal à l’aise même. Je suis très très loin de me sentir courageuse. Cela étant dit, se porter volontaire pour aller passer 265 000 minutes de sa vie en compagnie de complets inconnus dans un contexte pareil, ne peut confirmer qu’une chose : je suis effectivement un peu fucked up. Mais je suis pas la seule… Laissez-moi vous dresser le portrait de quelques-uns de mes nouveaux colocs donc…

D’abord, y a le mec qui ponctue chacune de ses phrases par une chanson de Léo Ferré. Au début, il te fait marrer. C’est vrai, il raconte plein d’histoires rigolotes sur sa grand-mère (« Comme disait ma grand-mère… »), il est super cultivé, il a vécu des tas de trucs… mais au bout d’un moment (15 jours je dirais), le grand show tous les soirs à l’apéro, ça devient lassant. Et puis peut-être que d’autres gens ont des trucs intéressants à raconter. Et toi, t’aimerais bien les entendre. Si l’autre voulait bien la fermer 10 minutes…

Y aussi le mec qui traîne des pieds. Ça n’a l’air de rien comme ça. Vous pensez même peut-être que je pourrais laisser les gens qui traînent des pieds vivre leur vie comme bon leur semble. Mais avez-vous déjà vécu avec quelqu’un qui traîne les pieds tout le temps ? Genre tout. Le. Temps. Bah désolée mais c’est purement et simplement insupportable. Si vous combinez ça au fait que le gars chante de la soupe R&B à tue-tête dans sa douche à 5h du matin (je rappelle que les douches ne sont pas à l’autre bout du village), très vite, il devient la tête de turc de la communauté…

Y a la fille qui a pas tout à fait compris que porter des pantalons en lin blanc n’était pas exactement approprié au sable rouge et à la poussière ambiante. Remarquez bien que c’est la même qui est venu avec un sèche-cheveux et qui se fait un brushing tous les matins. Elle, tu la vois jamais sortir de sa chambre avec la trace de l’oreiller sur la joue et le filet de bave séché sur le menton. Oh non ! Elle, elle est capable de changer 4 fois de tenue dans la journée : la tenue du petit-déj, la tenue pour aller au bureau, la tenue pour aller au marché, la tenue pour aller boire une bière chez les voisins… Au début, tu crois qu’elle est cinglée. Gentiment cinglée mais cinglée tout de même. Mais en fait, au fil des semaines, elle finit par se mettre à la page et prend désormais son café sous la paillotte en pyjama, les yeux mi-clos et les cheveux dressés sur la tête.

Evidemment, y a le mec qui te regarde un peu trop attentivement quand tu traverses la cour pour aller prendre ta douche enroulée dans ta serviette. C’est le même que celui qui te propose tous les soirs de te masser parce que tu chouines que t’as mal partout à force de passer tes journées assise sur une chaise en bois. Il se croit fin et spirituel et toi, tu lèves juste les yeux au ciel en te demandant à quel moment il va comprendre qu’il est juste lourd.

Y a la fille qui se lève à 5h du mat pour faire 45 minutes de corde à sauter. Les gens qui ont la patate à 7h le matin, ça énerve. Entre ça, le fait qu’elle se croit obligée de te tripoter le bras quand elle te parle et le sillage de Chanel N°5 qui flotte lourdement derrière elle, elle met tout le monde d’accord : on la regarde en soupirant et en levant les yeux au ciel.

Y a le mec que t’as du mal à cerner. Il est pas très bavard, tu sens qu’il sait pas trop sur quelle planète il est tombé. Puis les semaines passent, vous passez vos soirées à discuter de choses et d’autres, vous vous rendez compte que vous avez une vision du monde pas si différente et deux mois plus tard, c’est devenu un nouvel ami.

Y a la fille qui systématiquement décide de skyper sa famille ou ses amis le dimanche aprem quand tout le monde essaye de faire la sieste et qui croit que plus les gens sont loin, plus faut hurler sur ton ordi. Les murs sont en carton et la notion de vie privée est toute relative ici…

Enfin, y a la fille qui a apporté son hamac et qui passe son dimanche dedans à tricoter. Ah… attendez… celle-là, c’est moi…

On pourrait croire que tous ces gens me sortent par les trous de nez, right ? Mais détrompez-vous ! A quelques très rares exceptions près, je les aime bien. Bien sûr qu’on se tape tous sur les nerfs. Ça serait difficile de faire autrement honnêtement. Mais on s’adapte, on se supporte, on fait des compromis et puis de temps en temps, bah, quelqu’un finit par faire une remarque un peu acide, le ton monte et y a une porte qui claque. Alors faut jouer les médiateurs, laisser les gens vider leur sac, calmer les esprits et sortir des bières du frigo. En général, les deux jours suivants, Radio Moquette diffuse deux fois plus que d’habitude. « Ah ouais ? Il a vraiment dit ça ? Noooon… Franchement, je peux pas le croire… Mais t’en fais pas, il a bientôt fini sa mission. En même temps, tu sais, ça m’étonnes pas. La semaine dernière, je l’ai entendu dire blablabla… »

Notre petite communauté vit donc dans un univers parallèle où finir un pot de Nutella ou faire remarquer à quelqu’un qu’il rit un peu trop fort après 23h peut déclencher une guerre nucléaire. La beauté de tout ça, c’est que cet univers est tout à fait temporaire. Revenons dans 6 mois et rien ne sera comme aujourd’hui. Rien ne sera plus jamais comme aujourd’hui. Ce ne seront plus les mêmes gens, plus les mêmes blagues, plus les mêmes regards en coin. Tu trouveras peut-être ça 1000 fois mieux qu’aujourd’hui. Ou peut-être 1000 fois pire. Tu te demanderas sûrement pourquoi t’as accepté de revenir. En souvenir du bon vieux temps probablement. Mais tu réaliseras très vite que ce temps n’existe plus et qu’il ne survit que dans ta mémoire et dans celle de tes compagnons de cellule du moment, dispersés désormais aux 4 coins du monde…

En attendant, c’est Loft Story. Ça m’étonne presque que personne n’ait pensé à poser des caméras et à vendre le concept. Peut-être parce que finalement, la principale raison qui fait qu’on est tous d’accord pour venir s’infliger ces 265 000 minutes de vie commune, c’est que tout ce qui se passe à Paoua, reste à Paoua…

La dure vie d’humanitaire

 

Vous pensez sûrement que la vie d’humanitaire, c’est comme sur les cartes de vœux de l’Unicef : on a tous des jolis tshirts blancs avec un gros logo sur le cœur, on est couverts de poussière, la sueur nous colle les cheveux dans le cou et on sert dans nos bras des enfants sur les bras desquels courent les intraveineuses… Le tout sous un nuage de mouches et sous le regard un peu blasé des chèvres du coin. Bah figurez-vous que oui, parfois, ça peut ressembler à ça mais souvent, c’est un peu différent. Surtout en ce qui concerne l’Unicef d’ailleurs…

Tenez, moi par exemple. Laissez-moi vous racontez ce que j’ai fait le week-end dernier.

Samedi matin, comme tous les samedis matins, je suis allée faire les courses au supermarché pour que ma petite famille ne meurt pas de faim d’ici dimanche soir. Oui, parce que le week-end, on n’a pas de cuisinier et comme les cuissots de cabris ne tombent pas tout cuits du ciel dans nos assiettes, faut prévoir une alternative. Et oui, c’est un peu comme si c’était ma petite famille. Je sais que untel n’aime pas les concombres, que unetelle est végétarienne, que si j’achète des céréales, faut bien prendre celles au chocolat et pas celles aux noix… bref, le samedi matin, Maman AL pousse son caddie dans les allées climatisées du supermarché et rempli le frigo. Jusque là, pas de poussière, pas de sueur : y a des petits gars qui mettent tes achats dans des sacs plastique puis poussent ton caddie jusqu’à la voiture où ton chauffeur se charge de remplir le coffre…

Vers 11H30, j’ai enfilé mes baskets et je suis allée au Cercle Belge. Pas pour y déguster une moule-frites, bananes ! Pour y disputer un match de tennis. Vous ne saviez pas que je jouais au tennis ? Moi non plus. Mais j’ai trouvé une âme charitable pour me renvoyer la balle alors j’en profite. Bon, certes, j’envoie la balle aux 4 coins du terrain voire même sur les courts à côté et mon partenaire court l’équivalent d’un marathon et demi sous un soleil de plomb (gratitude éternelle… again…) alors va pour la poussière et la sueur mais au moins, on rigole. Surtout quand le coach-ramasseur de balles (loué avec le court alors pourquoi s’en priver ?) me dit : « Non mais Madame, faut ouvrir les yeux hein ! Faut regarder la balle ! ». C’est sûr… t’as déjà essayé de jouer au tennis les yeux fermés ? C’est tout de suite moins pratique.

Une fois que j’ai eu bien transpiré, je suis rentrée à la maison. J’ai pris une bonne douche, me suis préparé une jolie salade et suis allée la grignoter dans mon hamac sous les manguiers dans le jardin. Puis j’ai passé l’après-midi dans le même hamac à tricoter en écoutant de la musique, en somnolant  et en jouant avec le chat. Vous noterez que jusqu’ici, toujours pas l’ombre d’une intraveineuse…

Puis quand le soleil a commencé à se coucher et que les moustiques ont commencé à envahir les airs, je me suis rapatriée dans la véranda derrière les précieuses moustiquaires. C’était déjà l’heure de se préparer à sortir. Bah oui, c’est samedi soir. Et avec les autres malheureux en exil à Lubumbashi, on a pour habitude de se retrouver pour partager quelques pizzas, un nombre certain de bières et gossiper sur tout ce qui bouge. A l’exception des chèvres donc. Parce que y en a pas.

Dimanche matin, j’ai été réveillée par le chat. Cet animal a beau s’être couché comme moi à 1h du matin, il ne connaît visiblement pas le concept de grasse matinée. Et les bruyantes courses poursuites des souris dans le faux plafond le rendent dingue. Du coup, je me traîne jusqu’à la cuisine pour remplir sa gamelle de croquettes en ouvrant un demi-œil et je me recouche aussi sec. Sauf que 10 minutes plus tard, le revoilà à gratter à ma porte et à miauler à la mort. Comme j’ai tout de même un bon fond et que je ne tiens pas à ce que mes colocataires égorgent cette petite bête (oui, tout le monde sait que j’ai toujours préféré les chats aux humains…), je me relève, entrebâille la porte et laisse la boule de poils se faufiler jusque dans mon lit. Pas de bol, lui, maintenant, croit que c’est l’heure de jouer. Avec mes cheveux, mes orteils, mon nez, … J’ai beau tenté de le maîtriser en le fourrant sous mon oreiller, mon cerveau est encore un peu trop embrumé et le sien bien trop énervé. Adieu la grasse matinée… Bon, de toute façon, les effluves de bacon et de pancakes commencent à filtrer sous ma porte. C’est l’heure du brunch ! Et comme on est loin d’être perdus en brousse, la table est couverte de tout un tas de trucs délicieux et tout le monde se jette dessus comme si on revenait tout juste de Koh Lanta…

Puis vient 14H. C’est l’heure d’aller chez les voisins pour le tournoi de pétanque. Enfin y a ceux qui jouent à la pétanque et ceux qui jouent à qui videra les bouteilles de vin. Devinez quel camp j’ai choisi… Ainsi s’égrènent les heures du dimanche après-midi. De toute façon, on peut pas s’agiter plus, il fait trop chaud, on transpirerait.

Et puis quand le soleil se couche et qu’on ne voit plus où est le cochonnet (et que les bouteilles sont vides…), chacun rentre chez soi. Et pour clôturer ce petit week-end, c’est le moment où je décide de me faire couler un bain. Et d’y jeter des tas de trucs colorés qui éclatent et font plein de mousse. Le chat hésite. Lui qui joue souvent à chasser les cafards dans cette baignoire se dit que là, il s’y passe un truc pas catholique. Du coup, il reste assis dans l’angle à me regarder d’un œil suspicieux. Mais je m’en fous, j’ai un bon livre, l’eau est juste tiède et j’ai une assiette avec des restes de pancakes à portée de main…

Alors l’Unicef et ses cartes postales peuvent aller se rhabiller… la dure vie d’humanitaire ici, c’est plutôt luxe, calme et volupté. Enfin, le week-end… Parce que la semaine, c’est tout de même une toute autre histoire…

Et dites vous qu’il y a quand même une justice. Lundi matin, quand le réveil a sonné et que j’ai voulu sauter joyeusement hors de mon lit, j’ai pas pu. J’avais un lumbago. La faute au tennis pour sûr…

AL & the city

NDLR : Comme chacun sait, j’écris maintenant un près de 2 mois de retard… Non, je n’en suis pas fière et non, je n’ai aucune excuse. La faute au temps qui passe et qui ne revient pas sans doute…

Je suis donc New Yorkaise. Je veux dire, pour une fois, je peux dire « J’habite ici ». Pour de vrai. My current address est à Manhattan. Et rien que ça, ça suffit à me plaquer un sourire sur les lèvres quand j’ouvre les yeux. Même quand c’est à 2h du mat alors qu’une ambulance vient de passer devant ma fenêtre, en trombe et toutes sirènes dehors.

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Je ne prends plus de plan quand je sors, je sais maintenant repérer au premier coup d’œil où est le nord, le sud, l’est et l’ouest (le minimum vital quand vous voulez un tant soit peu vous orienter dans cette ville) et j’ai ce qu’on pourrait appeler une relation suivie avec le marchand de bagels au coin de ma rue. Et rien ne saurait me rendre plus heureuse.

Ca fait donc 5 semaines que j’arpente les trottoirs du paradis. Oui, pas la peine de faire semblant. Ici, c’est le paradis. There’s no place like New York City. Et sur mon échelle des villes qui déchirent leurs races (non Maman, ce n’est qu’une façon de parler, mon niveau de langage n’a rien de scandaleux, la langue française est riche et il faut en explorer les infinies possibilités), celle-ci est de loin celle pour laquelle je vendrais ma mère justement (… non Maman, c’est toujours une façon de parler, j’ai pas mis d’annonce sur Le Bon Coin…).

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Alors qu’est-ce que j’y fais ? Parce que c’est pas comme si c’était la première fois que s’étalaient sous mes yeux ces files ininterrompues de taxis jaunes qui font jaillir des gerbes d’eau à chaque virage, ces buildings qui lancent vers le ciel leurs pointes conquérantes, ces néons clignotants qui illuminent si fort Times Square qu’on ne sait plus s’il fait jour ou s’il fait nuit, ces trottoirs gris où des milliers de gens se croisent en se frôlant à peine de jour comme de nuit également et ce ciel au bleu si particulier comme si ici, tout était légèrement plus intense qu’ailleurs.

Et bah… pas grand-chose en fait.

Déjà, pour la première fois depuis 14 mois, je n’ai plus à penser à « la prochaine étape ». La prochaine étape, ça fait un moment qu’elle est définie et sincèrement, mieux vaut ne pas trop y penser.

Pour la première fois depuis 14 mois, j’ai MA salle de bain. Où je peux laisser ma brosse à dents sur le rebord du lavabo, mon shampoing dans la douche et mon pyjama traîner par terre sans craindre ni disparition ni rapatriement sanitaire.

Pour la première fois depuis 14 mois, j’ai une boîte aux lettres. Et j’y reçois du courrier.

Pour la première fois depuis 14 mois, je suis en terre connue. Et ça change tout.

D’abord je retrouve mes petites adresses. Le meilleur bagel, le meilleur cookie, le meilleur burger, la meilleure pizza, la meilleure crack pie… Si, je crois qu’ils mettent vraiment du crack dedans vu le niveau addictif de cette petite cochonnerie…

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Que celui qui dit qu’on ne mange pas bien dans cette ville déguerpisse loin de ces pages ! Rien ne vaut un festin de canard laqué pékinois mais quand même ! C’est bien simple, je pourrai passer la journée à manger en flânant d’un bout à l’autre de Manhattan. Il n’y a qu’ici qu’on trouve du dhal aussi épicé qu’à Delhi, des xiao-long-bao aussi savoureux qu’à Shanghai, des tempuras aussi légers qu’à Tokyo, des laksas aussi parfumés qu’à Kuala Lumpur, des chicharrones aussi croustillants qu’à Lima et des croissants au beurre. En cherchant bien, je suis même sûre qu’on peut trouver des petites brochettes d’hippocampe. Osez me dire que votre estomac a jamais été plus à la fête ailleurs…

Une fois que j’ai englouti 6000 calories, faut bien se bouger un peu. Et j’ai beau avoir acheté une Metrocard et connaître les gros rats qui peuplent les couloirs du métro par leurs prénoms, c’est bien en usant mes semelles sur les trottoirs et en sautillant élégamment par-dessus les flaques que je me sens encore plus from the city.

Alors je marche. Au nord, au sud, à Brooklyn, à Williamsburg, à Staten Island, le nez en l’air, les mains enfoncées dans les poches et un bonnet vissé sur la tête. Ah oui. Parce qu’il fait froid hein, quand même… Mais loin de moi l’idée de me plaindre ! (Et puis, c’est franchement pas le genre de la maison, hein ? Tout le monde en conviendra…) Honnêtement, qu’y a-t-il de mieux qu’une belle journée d’hiver avec le froid qui vous mord les joues, le ciel bleu perçant, le soleil qui vous fait plisser les yeux et les écureuils de Central Park qui se courent après dans les feuilles mortes ? Je vous le dis, rien.

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Alors bien sûr, le temps de quelques jours, j’ai rejoué à la touriste avec mon père qui est venu découvrir la Grosse Pomme et son trognon pourri. Oui, parfois, la ville est moche. Mais d’un moche joli. Touchant. C’est difficile à expliquer. Et chacun perçoit la ville à sa manière, chacun y voit des choses différentes, certains en tombent amoureux, certains y sont déçus mais personne n’y reste indifférent.

Et puis le reste du temps, j’ai juste respiré, j’ai essayé de me fondre dans ces avenues interminables, ces groupes d’étudiants autour de Columbia, ces épiceries à chaque coin de rue, ces Upper East Siders qui promènent leurs chihuahuas dans des poussettes, ces enfants qui courent à perdre haleine sur les pelouses de Central Park, ces innombrables immigrés qui font résonner autant de langues dans le capharnaum urbain, ces touristes qui hésitent sur la direction à prendre, un guide à la main, ces types grimpés sur des échelles en train de rendre la ville encore plus jolie, les annonces incompréhensibles des conducteurs de métro, cet art et cette manière de boire son café en marchant sans se brûler, ces bavardages avec la fille qui vous fait une manucure, ces ballons qui flottent dans les airs pour Thanksgiving, ces écureuils qui viennent quémander des miettes de cookies à Madison Square, ces parfums, ces odeurs qui vous transportent ou vous prennent à la gorge quand on s’y attend le moins, ces sirènes qui hurlent à tout bout de champ, ces flics dans leurs grosses voitures qui se garent en double file pour aller chercher des donuts, ces marchés de Noël où on vous fait goûter du chocolat « à ne surtout pas croquer », ces homeless qui ont le regard aussi triste qu’ailleurs et qu’on évite soigneusement de regarder dans les yeux justement, la musique, les rires, les pleurs, les cris, les klaxons, le Christmas Tree qui scintille, les feuilles mortes dans lesquelles je danse et le thé que je bois à petites gorgées en regardant le monde depuis ma fenêtre…

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Bref, j’ai marché, je me suis perdue, retrouvée, J’ai absorbé la ville par tous les pores de ma peau et j’ai réalisé que non, je n’avais pas une chance extraordinaire. J’ai fait des choix. Des choix qui me rendent heureuse, vivante, légère, enthousiaste, confiante, optimiste, déterminée.

Je ne sais pas de quoi demain sera fait (alors là… pas la moindre idée !) ni où mon chemin continue mais une chose est sûre, New York… c’est chez moi.

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Photos ici.

J’suis reviendue à Montréal !

… dans un grand boeing bleu de mer…

(j’ai jamais bien compris cette histoire du boieng bleu de mer…)

Il a donc fallu que je fasse mes adieux à Flipper. Et avant même de m’en rendre compte, je me suis retrouvée sur le bord d’un trottoir de Brooklyn, tous mes sacs à mes pieds alignés en rang d’oignon, à regarder mon fidèle compagnon s’éloigner dans le hustle bustle des taxis jaunes…

Et j’y suis. New York. La dernière étape. Le temps de héler un taxi justement et de slalomer à mon tour entre les voitures, les joggeurs et le Brooklyn Bridge et me voilà « à la maison ». La maison, pour les 6 prochaines semaines, c’est un très joli studio dans le Lower East Side. Avec une vraie salle de bain rien que pour moi où tu peux te laver tous les jours et même 2 fois si ça te fait plaisir, une vraie cuisine où tu peux faire cuire des pâtes ET des saucisses en même temps (c’est dingue…) et 40m² pour laisser traîner l’intégralité du contenu de mon sac. Avec en prime un petit shop qui vend de délicieux bagels au bout de la rue et un café où tu trouves des eggs benedict qui tuent un peu plus loin… je suis à 2 doigts de me croire au paradis !

Mais avant de pouvoir s’installer vraiment et retrouver les joies simples de la vie sédentaire, il reste à régler le problème de mon visa. C’est que je n’ai plus que 2 jours avant de devenir officiellement une sans-papiers. Et bien que mon sens de l’amusement me dit que ça doit bien être le fun de se frotter aux agents de l’immigration américaine pour se faire jeter dans le premier avion direction Paris, je ne suis pas encore prête à retrouver l’odeur du camembert… Me revoilà donc à me traîner dans les rues de Manhattan avec mes sacs sur le dos. Cette fois, c’est direction la gare routière et un aller-retour express au Canada pour obtenir mon précieux sésame. Bien obligée d’emporter tout mon barda au cas où le retour ne se passerait pas exactement comme prévu. Quand je disais que je reviendrais à Montréal, je pensais pas que ça serait si rapidement…

C’est donc parti pour 7 heures de bus aller, 8 heures sur place et 7 heures de bus retour… Et clairement, une bonne petite dose d’angoisse parce que franchement, y a aucune raison que cette fois, j’obtienne le visa que je me suis déjà vue refuser 2 fois. Et d’ailleurs, ça loupe pas. Quand j’arrive devant le douanier avec mon grand sourire et mon petit passeport, il commence à froncer le sourcil. Et quand il me demande quand est-ce que j’étais aux Etats-Unis pour la dernière fois et que je réponds hier… là, j’ai carrément droit à une belle grimace. Et vas-y que j’appelle le chef et que je commence à tournicoter le passeport dans tous les sens et que ça fait des messes basses en me pointant du doigt… Bon, finalement, le chef vient me voir, m’explique que oui, bah, je suis bien gentille mais le visa de tourisme c’est 90 jours, je suis arrivée au bout et maintenant, faut que je retourne en France. Alors là, je commence à faire monter les larmes, je dis que je comprends pas, qu’un autre douanier m’a dit qu’il y aurait pas de problème, je jure de monter dans l’avion pour Paris mi-décembre et je leur agite frénétiquement le billet sous le nez pour me donner un peu de contenance. Et vas-y que ça re-chuchote en me regardant en coin, ça prend un air d’abord circonspect puis indulgent et finalement… alléluia ! d’un bon coup de tampon bien sonore, je suis à nouveau autorisée à entrer sur le territoire américain. Avec un long et gros sermon sur le fait que puisque je savais que j’allais rester plus de 3 mois, j’aurais dû demander un autre visa et même un avertissement pour pas que j’oublie de monter dans l’avion comme juré précédemment mais c’est bon ! Je vais pouvoir aller faire mon jogging dans Central Park et le long de l’East River, m’empiffrer de cookies chez Bouchon Bakery, faire des pirouettes sur la patinoire du Rockefeller Center, enchaîner les aller-retours sur le ferry de Staten Island, savourer mon Chai Latte dans mon gobelet Starbucks, essayer de surprendre les écureuils à Union Square, lécher les vitrines le long de la 5ème avenue et saluer l’Empire State comme si on était de vieux potes. Et tout ça pendant 6 semaines. En-fin !

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Photos ici.