A la maison

Quand on vit à 7 100km de chez soi, il y a des petites choses, parfois, qui font plaisir. Trouver des « Petits Écoliers » au supermarché par exemple. Ou regarder le journal de 13H de TF1 le samedi. Si, Parfois, ça fait plaisir.

Quand on vit à 7 100km de chez soi dans un pays relativement en paix et qu’on a la chance d’avoir tout le confort moderne à la maison, on peut aussi, parfois, presque s’y croire. A la maison.

Parce que si on trouve des « Petits Écoliers » au supermarché, alors on peut aussi y trouver de la farine, des oeufs, de la levure et du lait. Et du bacon. Et de la confiture. Et du Nutella. Et du beurre de cacahuètes. Et avec tout ça quand ton coloc dit : « Dites donc, ça vous dit si dimanche matin je vous fais des pancakes ? », tu réponds : « Oh ouiiiii !!! ».

Bon, certes, les premiers sont pas cuits et les derniers sont brûlés mais ceux du milieu… c’est juste une tuerie !

Comme tu n’es pas égoïste, tu as invité tes voisins tout de même. Et comme les voisins sont polis, ils ne viennent pas les mains vides. Et chez les voisins, y a un Canadien. Et il apporte… du sirop d’érable !! Et tu connais quoi que ce soit de meilleur au monde qu’un dimanche matin qui sent le pancake au sirop d’érable ? Pour un peu, si tu fermes les yeux, tu pourrais croire que tu y es . A la maison.

Y aurait le carrelage froid sous tes pieds, le chat qui viendrait se frotter à tes jambes pour réclamer une miette de ton petit déj, des volutes qui monteraient de ta tasse de thé et les moineaux qui sautilleraient de branche en branche dans le jardin. Et la bouche pleine de pancake et une goutte de sirop d’érable au coin des lèvres, tu serais heureux.

Bon, là, le béton brut sous tes pieds est moyennement frais, le chat t’a déjà arraché la moitié de la main pour te voler ton petit dej, ton thé ne fait pas de volutes parce qu’ici, tu le bois froid (fait déjà bien trop chaud de toute façon) et dans le jardin, y a des corbeaux qui sont presque plus gros que le chat justement. Mais la bouche pleine de pancake et une goutte de sirop d’érable au coin des lèvres, t’es heureux.

Relations de bon voisinage

2h45. Du matin. Je viens de me réveiller en sursaut.

Dans la nuit, quelqu’un hurle.

C’est un homme qui pleure ou un chien qui aboie d’ailleurs ?

C’est un cri rauque, profond, un truc qui fait froid dans le dos. Et ça ne s’arrête pas.

Courage, roulons nous en boule sous les draps et enfonçons la tête sous l’oreiller !

Mais ça ne suffit pas à étouffer le bruit. Non mais vraiment, c’est un être humain ou une bête qui crie comme ça ? Oh ! J’espère que c’est pas un chien qui a attrapé notre chat…

Je sors pour voir ? Non… si y avait vraiment un truc, les gardiens seraient déjà venus me chercher…

Mais ça s’arrête pas ! C’est quoi ce bordel ?

Aaaah… c’est peut-être un deuil ! Avec les femmes qui se mettent à pleurer, à se rouler par terre et à s’arracher les cheveux ! Non mais c’est quand même bizarre parce que là, clairement, y a une seule personne et puis c’est pas des lamentations, ça ressemble à quelqu’un qui souffre. C’est ça, on dirait un cri de douleur. Y a quelqu’un qui est blessé ?

Non mais sérieux ? Ça va jamais s’arrêter ou quoi ? Pis maintenant, y a tous les chiens du quartier qui hurlent avec…

Franchement, là, ça fait 20 minutes non-stop, je vais sortir voir ce qu’il se passe. Ou pas…

3h20. Oh mon Dieu ! Quelqu’un tambourine comme un malade sur notre portail !

Bon, ma chambre étant la dernière au fond du couloir, si quelqu’un entre dans la maison, il viendra me trouver en dernier.

Mais c’est bizarre, j’entends pas les gardiens parler. En même temps, vu que ça hurle toujours, je risque pas d’entendre grand-chose…

Ah si ! j’entends la porte de la maison ! Ah non mais ça c’est T. qui va voir ce qu’il se passe justement. Je l’entends parler avec les gardiens. Bon. Il rentre. Je me trompe peut-être, c’est pas sur notre portail que ça tambourine, c’est peut-être chez le voisin.

Non mais des hurlements pareils, c’est pas possible ! Y a forcément quelqu’un qui est blessé…

3h35. Subitement, ça s’arrête. Plus de cris, plus de coups sur le portail. Je tends l’oreille pour être sûre mais non, plus rien. C’est quand même bizarre… Bon, on tirera a au clair demain, en attendant, essayons de profiter de l’heure et demi qui reste avant que le réveil ne sonne…

4h03. Bon. Bah on dirait que c’est foutu, je vais pas me rendormir… Fait ch*** !! J’peux te dire que le chien du voisin, je vais le dégommer ! Bon, allez, on respire, on compte jusqu’à 100, on se rendort… Non ? Non…

4h50. Bon. Ça sert à rien d’attendre que le réveil sonne. De toute façon, faut que je vérifie que les papiers de tout le monde sont en règle pour prendre l’avion alors autant s’habiller et se laver les dents tout de suite…

5h10. Je sors de la maison. Et je demande aux gardiens :

– Bonjour ! Dites donc, c’était quoi ce bordel cette nuit ?
– Ah ! Oui… Bah en fait, tu vois, le gardien de la maison d’en face, cette nuit, il était avec une fille.
– Non mais OK mais qui est-ce qui hurlait comme ça ?
– Bah en fait, tu vois, le gardien, il était dans la rue avec la fille et puis il rentré dans la maison et il a fermé le portail. Et il a laissé la fille dehors.
– Alors c’est elle qui criait ? Mais pourquoi ?
– Bah parce que tu vois, il l’a pas payée…
– Aaaah…
– Ouais, voilà…
– Non mais après, elle est venue frapper chez nous, non ? Pourquoi ?
– Bah tu vois, comme elle faisait beaucoup de bruit, on a ouvert un tout petit peu pour voir ce qu’il se passait. Mais vraiment un tout petit peu. Sauf qu’elle nous a vus. Alors elle est venue vers la maison pour demander de l’aide. Mais nous, on sait qu’on n’a pas le droit de laisser rentrer les gens dans la parcelle alors on a fermé le portail. Mais comme elle nous avait vus, elle a frappé à la porte. Et puis comme c’est une fille qui est sourde et muette, elle pouvait pas entendre qu’on lui disait de partir.
– Ah parce que vous la connaissez ???
– Bah, c’est une fille qui vient souvent par ici. Parce que d’habitude, elle travaille dans la maison qui est un peu plus loin dans la rue. Tu sais ? Celle avec le toit vert…
– Oui je vois. Mais comment ça, elle y « travaille » ?
– Bah, c’est une pute. Et la maison avec le toit vert, c’est une maison de putes.
– Ah oui ? Mais c’est de mieux en mieux…
– Y a beaucoup de filles. Et des garçons aussi.
– Formidable… Et elle a fini par partir alors ? Parce que, au bout d’un moment, ça s’est arrêté…
– Ah bah oui, elle est partie. Parce que tu vois, comme elle faisait beaucoup de bruit, y a un gars qui est venu depuis le bout de la rue. Et puis, il a commencé à lui faire des histoires. Et elle, elle continuait à crier. Alors, il a pris son sac à mains et il s’est enfuit avec.
– Nooon !!??
– Si, si. Et puis la fille, bah… elle lui a couru après. C’est pour ça que ça s’est arrêté.
– … Non mais sans déconner…
– Mais tu sais, c’est pas la première fois que ce gardien il paye pas les filles. C’est pas bien.
– Ah bah non, c’est sûr, c’est pas bien ! Mais bon, c’est un bon samaritain quand même ! Parce que c’est quand même grâce à lui que ça s’est arrêté ! Non mais, la prochaine fois, vous venez me chercher et moi, je vais la payer la fille, hein ! Parce que là, je dors pas depuis 2h45 ! J’ai cru qu’il se passait des trucs horribles moi ! Franchement, si c’est juste une histoire de putes, j’te jure, je vais la payer !
– Ah non mais Anne Lise, tu peux pas faire ça ! Après, toutes les putes, elles vont venir ici…
– Non mais je déconnais les gars, je déconnais…

Y a des jours, ou plutôt des nuits, c’est pas facile quand même.

La justice populaire a eu lieu…

La condition d’expatrié dans un pays comme le Congo fait que tu vis un peu dans un cocon. On te dit que Lubumbashi, c’est plutôt safe mais de toute façon, t’as un chauffeur à ta dispo 24 heures sur 24 et puis le week end, tu fréquentes d’autres expats qui, pour la plupart, bossent pour des ONG et qui donc, vivent globalement comme toi, dans des quartiers résidentiels où chaque maison est entourée d’un mur de 3 mètres de haut lui-même couvert de 50cms de barbelés et gardée de jour comme de nuit. Bien sûr, t’as entendu parler de ces quartiers coupe-gorges où même les gens qui y vivent ne veulent pas rester dehors après le coucher du soleil. C’est là qu’habite une partie des gens avec qui tu travailles d’ailleurs. Mais personne, même pas toi-même, n’a vraiment envie que t’ailles y traîner.

Laissez-moi vous parler de Maman M.

Maman M. c’est un personnage. Elle a la quarantaine, 3 enfants, pas de mari et travaille pour MSF depuis plus de 20 ans. Les Belges, les Hollandais, les Français… elle a vu défiler toutes les sections à Lubumbashi les unes après les autres. Elle est notre coordinatrice médicale. Elle chapote toutes les équipes médicales présentes sur le terrain et elle est également en contact avec le ministère de la santé et toutes les autres organisations diverses et variées qui sont impliquées dans nos projets. De temps en temps, elle va aussi sur le terrain notamment pour les missions d’exploration. Avant de décider de s’installer quelque part, on envoie toujours une petite équipe en premier pour récolter des données médicales, faire une estimation des besoins logistiques, etc… Autant dire que Maman M., elle enfile pas des perles. Elle a un sacré caractère et se laisse pas marcher sur le bout des pieds mais elle est toujours de bonne humeur et on entend son grand rire d’un bout à l’autre du bureau. Bref, Maman M., elle est chouette.

Lundi matin, Maman M. est arrivée au bureau sans voix. Littéralement. En rigolant je lui dit : «  Bah t’as trop fêté ce week-end ou quoi ? » Elle ne sourit pas. Elle me dit ou plutôt chuchote : « Je t’expliquerai plus tard. » Et effectivement, plus tard, elle est venue m’expliquer.

Dimanche matin, alors qu’elle s’était levée à 5h pour ranger la maison et faire du ménage pendant que ses enfants dormaient, elle aperçoit un homme qui se faufile le long du mur de sa maison vers la porte de derrière. L’homme a un fusil en bandoulière. 6 mois plus tôt, la maison a déjà été cambriolée. Maman M. n’était pas là, elle était sur le terrain, en brousse. Mais ses enfants, eux, étaient là. Et ils se sont retrouvés avec des armes pointées sur la tête pendant que les voleurs retournaient les placards. Ils ont entre 8 et 14 ans. Autant dire qu’ils sont déjà un peu traumatisés. Bref, Maman M. se dit que le scénario se répète alors elle court vers la porte de derrière et elle s’y cramponne. L’homme tire sur la porte, la secoue. Il comprend que Maman M. est de l’autre côté au moment où elle se met à hurler de toutes ses forces pour alerter les voisins. « Au voleur ! Au voleur ! ». Quand il comprend qu’il ne va pas réussir à entrer, l’homme prend peur. Il s’enfuit, saute par-dessus le muret qui entoure la parcelle où est construite la maison et se met à courir dans la rue. Mais Maman M. continue de hurler et les voisins sont déjà sortis de chez eux. Et eux aussi se mettent à crier. « Au voleur ! Au voleur ! » Bientôt, c’est toute la rue qui est au courant et les gens commencent à courir après le voleur. Il a beau être armé, visiblement, ça n’effraie personne. D’ailleurs, bientôt, il se fait rattraper et attraper. Quelques policiers qui traînaient dans le coin sont alertés par le bruit et viennent voir ce qu’il se passe. On leur explique : l’homme qui a essayé de s’introduire chez Maman M., la maison qui a déjà été cambriolée, l’arme… Les policiers comprennent et s’écartent.

« Et là, les gens lui ont attaché des pneus et… la justice populaire a eu lieu. Moi, j’ai pas regardé. » La voix de Maman M. tremble un peu. La justice populaire ? Ça veut dire quoi ça ? Je crois que j’ai déjà compris mais j’arrive pas à croire que c’est bien ce que je pense. « Bah… ils l’ont brûlé. »

Mes yeux s’écarquillent. Quoi ? Mais comme ça ? En pleine rue ? Avec les policiers à côté ? Maman M. m’explique. Quand on attrape un voleur, c’est comme ça. On le brûle. Ça sert d’exemple pour ceux qui seraient tentés de faire la même chose. Et les policiers laissent faire parce qu’il y a tellement de gens qui veulent brûler le type que si ils s’y opposent, ils mettent un peu leurs propres vies en danger… D’ailleurs, le dimanche soir, ils ont parlé de cette histoire aux infos à la télé.

Puis les autres gens au bureau se mettent à me raconter que oui, oui, c’est vrai, d’ailleurs ce mois-ci, dans tel quartier, y a eu 3 personnes qui ont été brûlées comme ça. Mais c’est quand même moins qu’avant. Ca s’améliore quoi. Et puis c’est tout de même mieux que encore avant. Encore avant, on emmenait les coupables au stade et puis on leur mettait une balle dans la tête. Comme ça. La justice populaire quoi.

Moi j’en reste sans voix. Je veux dire, je savais qu’on était dans un pays où il y a des conflits armés depuis des générations, que dans chaque famille il y a au moins une personne qui a été blessée par balle ou qui s’est faite tuer, par accident ou pas, que quand les gens se menacent de mort c’est pas juste des mots en l’air bref, que le niveau de violence quotidienne n’a rien à voir avec ce que je connais mais là… wow… ça fait un drôle d’effet quand même. C’est surtout le fait que tout le monde trouve ça normal qui fait drôle.

La justice populaire a eu lieu. Et mon cocon s’est un peu fissuré.

Oui merci !

Travailler à l’étranger ça veut dire plein de choses, en général tout et n’importe quoi.

Dans mon cas, ça veut dire chasser les mouches et les chauve-souris qui pensent que mon bureau est un endroit suffisamment accueillant pour qu’elles s’y sentent chez elles, partager ma cuisine et ma salle de bains avec quelques-uns de mes collègues, aller au bureau en tongs et en pyjama (rien que ça, ça pourrait me convaincre de ne jamais revenir), ne pas pouvoir imprimer ce que je veux quand je veux parce qu’il y a des coupures de courant, et sortir de ma zone de confort. A tout point de vue.

D’abord parce que climatiquement, c’est pas confortable tous les jours : quand il fait 35°C dès 9h du matin, tu sais que tu vas transpirer rien qu’à agiter les doigts sur ton clavier et goutter au-dessus des contrats n’est pas exactement du dernier chic. Ensuite, parce que j’ai beau aimer les challenges, ingurgiter le code du travail congolais en 3 jours relève globalement de l’impossible et il m’arrive donc régulièrement de ne pas savoir sur quel pied danser (ça compte les samedis dans les jours de congés ou pas ?). Et puis enfin parce que travailler avec des gens de 12 nationalités différentes, avec leurs 12 cultures différentes chacune avec leurs codes et leurs références, ça génère parfois quelques incompréhensions.

Par-dessus tout, y a la langue. Alors oui, on travaille en français et oui, théoriquement, le français je maîtrise mais n’oublions pas que le Congo, fût un temps, c’était belge et que donc, les Congolais, ils ne parlent pas français, ils parlent belge. Alors je fais attention, j’essaie de m’adapter. Par exemple quand j’annonce à mon interlocuteur que je vais le payer 495 dollars et qu’il me regarde avec des yeux de merlan frit. Bah au bout de la 8ème fois, je finis par me souvenir que 495 pour lui, ça se dit pas quatre cent quatre-vingt-quinze mais quatre cent nonante cinq. Même réaction quand je donne mon numéro de téléphone qui est plein de septante et de nonante…

Mais des fois, c’est encore plus compliqué. On ne met pas la même chose ou la même idée derrière le même mot. Ça donne lieu à conversations fabuleuses. Par exemple quand je demande au logisticien de la base s’il nous reste des duvets parce qu’on se gèle la nuit et qu’il me rapporte une couverture en peau de singe…

– Ah OK, cool, merci. Je pensais plutôt à un duvet mais un duvet parce que ça, ça va pas tenir bien chaud…
– Non mais en fait… c’est quoi un duvet ? C’est comme une blanquette ?
– … ??? Une… blanquette ??? Mais ça, c’est même pas du belge ! C’est de l’anglais non ?
– Bah je sais pas moi. Une blanquette c’est ce qu’on met sur un lit pour avoir plus chaud.
– Ah ouais, c’est ça, une blanquette, c’est une couverture en fait…
– Oui on peut aussi dire une couverture si tu veux. Mais du coup, un duvet, c’est quoi ?
– Bah un duvet, c’est le truc qu’on emporte quand on va faire du camping, qu’on dort sous la tente…
– Aaaah ! Mais ça, c’est un sac de couchage !
– Bah oui ! Un sac de couchage, un duvet, c’est pareil quoi !
– Duvet. C’est rigolo comme mot ça… Duvet. Mais y a personne qui dit ça ici…

Et puis des expressions rigolotes, ici, c’est pas ce qui manque. Une de mes préférées c’est quand quelqu’un veut dire qu’il est d’accord avec toi. Il te sort un joli : « Je n’en disconviens pas… » Y a aussi « Merci pour la parole » quand en réunion quelqu’un est invité à s’exprimer. Un peu protocolaire mais sympa. Puis y a aussi « Bon service ! » quand la personne que tu reçois prend congé ou « … en tout cas, vraiment » qui ponctue pas mal de phrases même si ça n’a aucun sens ou encore « Je souffre la souffrance » qui se suffit à elle-même. Mais la meilleure et de loin, c’est « Oui merci ! ». Celle-là, elle est magnifique. Elle sert à tout. Elle peut occasionnellement servir à dire « Oui merci ! » (genre « Tu veux un café ? » « Oui merci ! ») mais elle sert surtout quand tu sais pas quoi répondre. Voire que t’as même pas compris la question.

Là encore, y a les évidentes : « Comment tu t’appelles ? » « Oui merci ! » ou « T’as combien d’enfants ? » « Oui merci ! » ou « Non mais ça va pas être possible ! » « Oui merci ! »

Et puis y a les plus délicates : « T’as compris ce que je t’ai dit ? » « Oui merci ! » Le « merci » te met la puce à l’oreille. Immédiatement…

Des « Oui merci ! », j’en entends pas loin de 200 par jour. Chaque fois, je suis obligée de me poser la question. D’analyser l’expression de mon interlocuteur et d’essayer de deviner si c’est « oui merci ! » ou « oh mon dieu, j’ai rien compris mais dans le doute… » La plupart du temps, je n’en disconviens pas, j’ai du mal à pas rire… En tout cas, vraiment !

Comment j’ai découvert que Maman D. ne buvait pas le Paic Citron

Ça fait maintenant un peu plus de 2 semaines que je suis à Lubumbashi. J’ai pris possession des lieux comme on dit. Y a mon bureau, ma maison, ma chambre rien qu’à moi et Maman D. pour gérer tout ça.

Maman D., elle est super. Elle fait la lessive plus vite que son ombre (tu mets ton t-shirt au sale le matin, le soir il est lavé, séché, repassé et déposé devant ta chambre), elle me gronde si je fais la vaisselle le week end et que je la laisse pas traîner dans l’évier pour qu’elle s’en occupe le lundi matin et surtout, elle a gardé précieusement ma recette de gâteau au chocolat et elle en fait un tous les mercredis. Ah oui, parce qu’en plus du ménage et de la lessive, Maman D. nous fait aussi la cuisine. Tous les jours du lundi au vendredi. Le week end, on est obligés de se débrouiller tout seuls. Du coup, on mange pas. Ou alors on va au resto si on a vraiment faim. Mais en général, comme elle sait qu’on est des grosses feignasses, elle s’arrange pour qu’on ait des restes. Bref, Maman D., elle est super…

Le week end dernier justement, j’ai voulu faire la vaisselle. Sauf qu’on n’avait plus de liquide vaisselle. Je suis donc allée acheter une bouteille de Paic Citron. Je vous rassure, j’étais pas motivée au point de sortir uniquement pour acheter mon liquide vaisselle mais je voulais manger du fromage et comme j’ai pas encore le numéro du livreur de fromages, il a fallu aller faire des courses. Bref, dimanche, j’ai donc déposé sur le rebord de l’évier une bouteille toute neuve de Paic Citron. Toute neuve, donc toute pleine. Je vous prends pas pour des imbéciles, je sais que vous savez qu’une bouteille toute neuve est de facto toute pleine mais c’est un détail qui a son importance pour la suite.

Lundi matin, je suis donc partir au boulot après avoir jeté un dernier regard à ma bouteille de Paic Citron. Enfin, j’ai posé la tasse, ma cuillère, le bol du mixer, son couvercle et un couteau au fond de l’évier. Oui, le matin je me fais un milk-shake à la banane. Tous les matins. Oui. Bah faut avouer que quand c’est pas toi qui fais la vaisselle, t’as tendance à pas être trop regardant sur le nombre d’ustensiles de cuisine que t’utilises. Et lundi soir, quand je suis rentrée, … stupeur ! ma bouteille de Paic Citron était vidée de moitié. Consternation. Interrogation. Mais que s’est-il donc passé ? Elle le boit ou quoi le Paic Citron Maman D. ? Elle le revend ? C’est quoi le deal ? Je veux pas mettre le nez dans ses petites affaires mais je vais pas lui fournir 3 bouteilles de Paic la semaine non plus !! Je me dis donc que le lendemain matin, je vais me permettre de lui demander des explications.

Et le lendemain matin, à 7h15, je saute à la gorge de Maman D.

– Euh ??? Maman D. ? Qu’est-ce qu’il s’est passé avec le liquide vaisselle ? J’ai acheté la bouteille dimanche !
– Bah… on n’a plus de lessive. Alors je l’ai mis dans le lave-linge.
– … Pardon ???
– Bah oui. On n’a plus de lessive. Alors je l’ai mis…
– Oui non mais j’ai compris ! Mais… Maman D., faut pas faire la lessive au Paic Citron !! En plus s’il pleut, on va se mettre à mousser vu la quantité que t’as mise !!
– Bon bah faut que t’achètes de la lessive alors.
– … Bah oui hein… on va faire comme ça…

Maman D., elle est super. Déconcertante mais super. Et mes petites culottes sentent le citron.

Vacances lushoises

Me voici revenue à la civilisation depuis près de dix jours maintenant. Le moins qu’on puisse dire, c’est que ça fait mal aux fesses. Littéralement. C’est que ça se mérite la civilisation ! Pour y revenir, faut d’abord se faire 24 heures de piste. Et comme on n’a pas le droit de rouler de nuit, ce sera donc deux fois 12 heures. De petits chemins caillouteux. De pistes pleines de nids de poule. Ou d’autruche plutôt. Le tout entassés à quatre à l’arrière de la jeep avec les valises et les cartons de poisson séché. La voiture est tellement pleine qu’on a décidé de se passer du kit de désembourbement. Ouais… on est des malades, on se dit que de toute façon, c’est la saison sèche, y a aucun risque…

Deux jours donc, ballotée comme un sac de patates. On pourrait croire que puisqu’il faut deux jours, c’est que Malemba est à des milliers de kilomètres de Lubumbashi. Mais non. C’est à 430 kms. C’est vous dire l’état des pistes. Le premier jour, on roule 12 heures. On s’arrête à peine pour les « pauses humanitaires ». C’est comme ça qu’on dit « j’ai envie de faire pipiiiii !!! » chez MSF. Manger ou boire, t’oublies. D’abord parce que t’as la nausée toute la journée et que si t’essayes de boire, faut arrêter la voiture sinon tu risques de t’étouffer. Quand on finit par arriver à Mitwaba à 18h, je ne sens plus mes fesses. Et quand le chauffeur coupe le contact et annonce dans un soupir « 190… », je sens que je suis à deux doigts de pleurer… 190, c’est bien le nombre de kilomètres qu’on a fait dans la journée, oui oui…

On est tellement morts qu’après avoir avalé une poignée de riz et de sombe, on file se coucher. On passe la nuit au monastère de Mitwaba. C’est plutôt spartiate mais dormir sur des planches de bois après avoir passé deux mois à creuser la mousse de mon matelas, ça ressemble presqu’au paradis…

Le lendemain, dès 6h, c’est belote, rebelote et dix de der… Sauf que là, je perds mon fessier au bout de 45 minutes. Autant vous dire qu’à 19h, … bref, tout ça pour dire que c’est douloureux…

Et puis voilà, on arrive enfin à Lubum et comme je suis officiellement en « break », j’ai le droit de passer la semaine dans un hôtel 4 étoiles. Ma chambre est immense, la salle de bain fait la taille de mon ancien appartement et j’ai une vue direct sur la piscine. Alors oui, hein, je vous entends déjà… « Ouais, bah bravo Madame la grande humanitaire, on se la coule douce, hein ! » Bon. Alors mettons les choses au point tout de suite : un hôtel 4 étoiles à Lubumbashi, ça veut dire que des cafards de 20kgs rampent sous ta porte toute la nuit, qu’il n’y a que 3 des 15 jets de la douche qui laisse couler un filet d’eau (tiède en plus) et que comme partout ailleurs, tu n’as l’électricité que 4 heures par jour. Bah oui, qu’est-ce que vous croyez ? C’est pas facile tous les jours…

Et puis j’ai beau être officiellement en vacances, je suis au bureau de 8h à 18h. Voire plus si affinités. Avoir changé de boulot pour bosser 4 fois plus et être payée 4 fois moins, en voilà une idée qu’elle est originale !! Mais attention, hein, je me plains pas. La vérité, c’est que j’adore ça. Je m’amuse. Oui, je sais, j’ai des problèmes…

Bon, je m’amuse bien pendant quelques jours et puis, comme je n’ai pas grand-chose à faire ici, je commence à m’ennuyer sévère. Du coup, je fais des gâteaux que j’apporte au bureau. Forcément, très vite, je me fais plein de nouveaux amis. Et avec mes nouveaux amis, le samedi, on va à Kamalondo. Kamalondo, c’est le quartier des bars et des petits restos de michopo qui s’anime à la tombée de la nuit. Le michopo c’est de la chèvre découpée en petits morceaux, salée, épicée et grillée sous tes yeux, mélangée avec des petits oignons et que tu grignotes en avalant des litres de bière. Bon esprit quoi !

Y a quelques années, les expatriés n’avaient pas le droit de mettre les pieds à Kamalondo. Trop populaire, trop de petites ruelles, pas assez de lumière, … Mais aujourd’hui, c’est sans problème. C’est même hyyyyper sympa. Du coup, je me dis que je pourrais bien passer un peu plus de temps que prévu dans le coin…

Enfin pour l’instant, ce qui est prévu c’est que je reparte à Lwamba. Quand ? Mystère et boule de gomme, nul ne sait… Faut que la logistique se mette en ordre de marche et elle est déjà bien occupée avec le démarrage de Mukanga. Certains jours, je vois passer des montagnes de papier toilette (1500 rouleaux pour 2 mois… aurait-on prévu une recrudescence de choléra ou quoi ?), des batteries de casseroles, des kilos de paracétamol… Moi, j’attends sagement mon tour. Patiemment. Ou presque…

Caribu sana !!!

Aujourd’hui, ça y est ! C’est enfin le départ pour Malemba ! Depuis bientôt un mois que j’ai arrêté de travailler, c’est précisément le jour que j’attendais. Après la formation et toute cette tartine de théorie, c’est enfin le moment de passer à l’action !

Et l’action commence à l’aéroport de Lubumbashi. Le vol UNHAS (United Nation for Humanitarian Air Service) qui doit nous emmener à destination ne nous autorise que 20kg de bagages tout compris. Evidemment, à Paris, on m’a dit que j’avais droit à 23kg de bagages en soute plus un bagage cabine. Et même si mon sac n’était pas plein, j’ai déjà pas loin de 25kg à moi toute seule. En plus, bien sûr, on me demande d’apporter 2 ou 3 trucs pour l’équipe à Malemba : 2 ordinateurs, des câbles divers et variés… bref, je dépasse allègrement les 20kg autorisés… Heureusement, Papa J. avec qui je voyage et qui sera mon assistant, n’a qu’un tout petit sac. Petit mais rempli. A nous 2, on a 15kg d’excédent. Et visiblement, les types qui contrôlent l’embarquement ne sont pas décidés à fermer les yeux. Bon. Aux grands maux les grands remèdes. Me voilà à déballer tout mon sac sur la grande balance et à essayer de juger de quoi je vais pouvoir me passer pendant les prochains jours… Je retire d’abord toute ma réserve de shampoings, dentifrices et savons des 3 prochains mois. Hop ! Moins 4kg ! Je confie ma précieuse cargaison au chauffeur qui nous a accompagnés. Il mettra mon petit colis dans une des voitures qui doit partir demain et qui atteindra Malemba d’ici une semaine. Je devrais pouvoir survivre d’ici là… Je continue à chercher ce que je pourrais bien retirer de mon sac mais soyons honnêtes, il n’est pas question de retirer le kilo de bonbons Haribo ni le kilo de tablettes de Côte d’Or (déjà fondu d’ailleurs) qui sont censés me garantir l’amitié éternelle de mes nouveaux copains de brousse ! Au bout de plusieurs minutes et devant mon désarroi évident, les contrôleurs décident que finalement, 10kg d’excédent, c’est pas si grave et je remballe mon sac en 8 secondes (faudrait pas qu’ils changent d’avis, hein !).

On patiente ensuite dans la salle d’attente… enfin, sous une tente sinistre sans fenêtre où il fait facilement 40°C et où les chats entrent et sortent comme s’ils pensaient trouver ici quelque chose de plus intéressant que sur le tarmac. Je suis toujours déconcertée par le nombre de gens (et de chats donc) qui se promènent librement n’importe où dans cet aéroport… Par contre, nos sacs ont été passés scrupuleusement aux rayons X. Va comprendre… Une chaîne d’infos tourne en boucle sur un écran dans un coin. Je repense aux dernières instructions que F. m’a données ce matin. Le projet rougeole à Malemba a maintenant démarré depuis 15 jours. L’équipe sur place est venue des 4 coins du Congo et n’est pas encore au complet. Jusqu’à présent, personne n’a pris en charge la partie administrative. Il y a donc vraisemblablement tout un tas de factures qui m’attendent là-bas. Tout le monde a l’air de penser que je vais être sous l’eau mais j’ai encore du mal à voir pourquoi. Clairement, toute la théorie qui est entrée dans mon oreille droite au début du mois est déjà ressortie par l’oreille gauche. Moi, ce qui m’inquiète, c’est la gestion de la caisse et faire en sorte que tous les chiffres concordent.

On embarque enfin. Dans un petit coucou. 20 places, pas de séparation entre le cockpit et les passagers. La copilote, une petite blondinette qui ne parle qu’anglais, nous demande d’attacher nos ceintures et nous informe que nous avons à peu près 1 heure de vol jusqu’à Manono. Là, nous devrons changer d’avion pour atteindre Malemba. C’est que ça se mérite d’aller se paumer dans la brousse ! Depuis les airs, je ne vois qu’une immense étendue verte, quelques collines et une ou deux grosses flaques d’eau de temps en temps. L’aéroport de Manono, enfin… l’aéroport… l’aérodrome, enfin… l’aérodrome… la piste n’est qu’un ruban de graviers perdu au milieu de nulle part. Je n’ai même pas vu la ville qui est censée être derrière. A peine le temps de descendre de l’avion, de récupérer nous-même nos sacs dans le ventre de l’avion, de les jeter dans les bras d’un autre pilote et de se glisser sous l’aile de l’avion suivant et nous revoilà dans les airs. Cette fois, ce n’est plus un coucou, c’est une libellule… 8 places, le plafond à 12cm de nos têtes et une altitude maximale de 250m (tout du moins c’est l’impression qu’on a). A peine 25 minutes plus tard, l’avion se pose sur une piste que je n’ai même pas aperçu avant d’avoir le nez dessus. Je reconsidère aussitôt mon jugement sur l’aérodrome de Manono : là, je me demande si un lion ne va pas surgir des hautes herbes… Du coup, je pousse Papa J. devant moi : si quelqu’un doit se faire bouffer dans les 4 premières minutes, je préfère ne pas être volontaire !

A peine le nez dehors, j’ai l’impression d’être dans un four. Il  est  presque  15h  et  il  fait facilement 7 000°C. Au bord de la piste, il y a un genre de hangar : une dizaine de pylônes en brique sur lesquels sont posées quelques tôles dont certaines menacent de tomber ou l’ont déjà fait. A l’ombre de cet abri de fortune, une bonne vingtaine d’adultes et une cinquantaine d’enfants. Et une jeep. Et devant la jeep, JG. JG, c’est le chef de mission MSF. C’est lui qui chapeaute normalement toutes les missions en RDC. Exceptionnellement, il est à Malemba le temps qu’on trouve la personne qui sera RT. Responsable Terrain. Et comment je l’ai reconnu ? Facile, c’est le seul blanc et il est adossé à la jeep MSF. Il me présente les autres membres de l’équipe venus nous chercher. En fait, ils ne sont que 3. Les autres personnes présentes ne sont venues que pour voir l’avion et éventuellement ses passagers. Et en effet, les enfants commencent à s’agglutiner autour de nous. Silencieux mais ouvrant de grands yeux et courant se cacher dès que je les regarde de trop près. On décharge nos sacs qui sont aussitôt transportés dans la jeep, JG et le pilote échangent quelques mots, l’avion redécolle et on part jeter un œil à la piste. « On » nous a demandé d’entretenir la piste c’est-à-dire de la débroussailler. La piste fait 6m de large sur 1200m de long. Ça fait un paquet d’herbes à couper au ciseau… Je ne comprends pas très bien pourquoi c’est à nous de faire ça mais tout le monde regarde la piste d’un air entendu… Moi, je sue à grosses gouttes et je me demande bien qui a allumé le chauffage…

JG propose de nous ramener à la base pour manger un morceau avant de nous faire visiter les lieux. Oui, on dit pas « la maison », on dit « la base ». Tout le monde grimpe dans la jeep et en route ! Enfin en route… y a pas de route, y a que des sentiers de terre battue parfois couverts de sable. On passe un croisement et JG annonce « Ça, c’est le rond-point du centre-ville ! » Ah… Le long du chemin, il y a des maisons en terre, en briques, des poules qui traversent suivies d’une armée de poussins, quelques chèvres qui essayent de brouter 3 brins d’herbe, des femmes qui portent des tas de trucs sur leurs têtes, des hommes qui discutent en petits groupes, des enfants qui jouent dans le sable… Je suis en pleine carte postale.

La base, c’est officiellement un hôtel. Alors un hôtel ici, ça veut dire que c’est une quinzaine de chambres (4 murs en brique, un faux plafond en bambou recouvert de tôles, un lit, une moustiquaire… that’s it !) autour d’une grande cour avec une paillotte au milieu, sous laquelle se trouve une table avec une dizaine de chaises autour. Dans un coin de la cour, le bloc sanitaire : les toilettes (2 trous dans le sol et une bassine d’eau avec un pichet) et les douches (3 petites cabines en brique avec d’improbables bacs à douche dont les évacuations partent dieu sait où). Ici, pas d’électricité et pas d’eau courante. Seulement un générateur qui fonctionne de 18 à 22h et 3 grandes citernes remplies d’eau qu’on va chercher à la pompe. L’eau doit être filtrée pour être potable. Elle est tiède. Et je découvre alors ce qui va constituer mes repas des prochaines semaines : riz, poisson grillé, sombe (feuilles de manioc pilées et bouillies) et bucari, une espèce de boule blanche de farine de maïs bouillie sans sel. Le décor est planté, me voici à la maison.

Après ce premier festin, direction le bureau. On remonte dans la jeep et on repart. Les mêmes sentiers de terre défoncés et quelques kilomètres plus loin, le « bureau ». Hum hum… Alors… bon… bah… c’est un bâtiment dans un état de délabrement avancé mais clairement moins avancé que les autres trucs autour, avec plusieurs pièces dont certaines bizarrement imbriquées les unes dans les autres, avec des trous béants dans le plafond qui laissent apercevoir des chauves-souris accrochées à la charpente et en guise de bureau, 2 tables, 2 chaises et… c’est tout ! Wow… rappelez-moi de ne plus jamais me plaindre de l’aménagement de mon bureau ! Bon, en fait, comme personne ne bossait vraiment dans un bureau jusqu’à maintenant, ils n’ont prévu d’aménager la partie « administration » que demain. Il y a d’autres bâtiments autour du premier. Une partie de l’équipe dort ici, tout le monde ne tient pas à la base, on est trop nombreux. C’est aussi ici qu’est installée la chaîne de froid (une dizaine de congélateurs posés sur des palettes en bois) nécessaire à la conservation des vaccins qui devraient arriver dans quelques jours. Ici aussi, l’électricité ne provient que du générateur et il n’y a pas d’eau courante. En fait, je réalise que c’est la ville entière qui n’a ni électricité ni eau courante.

On repart ensuite pour l’hôpital. La jeep slalome entre des ruines. J’apprends que ce ne sont pas des ruines. C’est l’hôpital. Et derrière ces fenêtres sans vitres et ces murs croulants, il y a de vrais malades. Et de vraies femmes qui accouchent. Et mes yeux s’écarquillent malgré moi d’incrédulité et, aussi, un peu d’horreur… Bon, ce n’est pas là que travaillent les équipes MSF. Nous, on travaille au CTR. Centre de Traitement de la Rougeole. Le CTR est isolé du reste de l’hôpital à cause de la contagiosité de la maladie. Derrière une clôture en bambou se dressent donc les 2 bâtiments dans lesquels nous travaillons : les soins intensifs et l’hospitalisation. JG est très fier de me montrer le bâtiment qui a été retapé par nos soins et dans lequel viennent tout juste de s’installer les soins intensifs. Là, c’est comme à la télé… sous le toit en chaume, 4 murs percés de fenêtres couvertes de moustiquaires, 20 lits en fer sur lesquels flottent de minces matelas, parfois 2 enfants par lit, tous plus mal en point les uns que les autres, leurs parents assis près d’eux. L’un des enfants, minuscule, a un masque à oxygène et on voit ses petites côtes se soulever à un rythme effréné. L’odeur qui flotte ici est un mélange d’éther, d’urine et de crotte de chauve-souris. Au milieu de tout ça, j’aperçois E., stéthoscope vissé sur les oreilles. Clairement, les médecins et infirmiers ont du boulot par-dessus la tête. On se fait un petit geste de la main et elle retourne à ses patients. Tout le monde me dévisage, les regards des parents sont terribles : incompréhension, peur, défiance, souffrance, je ne sais pas trop. Dehors, les lavandières nettoient les couvertures et les moustiquaires. Toujours sans eau courante. De grandes citernes à l’entrée du bâtiment servent de lave-mains. Hallucinant…

On passe ensuite au service d’hospitalisation. C’est là que les enfants se requinquent en sortant des soins intensifs. Le côté positif de la Force. Ici, devant le bâtiment, les mamans font la cuisine sur de petits braseros sous lesquels rougeoient des braises, les enfants jouent en prenant leur bain dans des bassines et leurs petits bras maigrichons ne sont plus criblés de perfusion. Ici aussi, le taux d’occupation des lits est supérieur à 100%. Mais comment faire autrement ? La rougeole, associée au paludisme ou à la malnutrition sévère qui sévissent aussi furieusement dans les parages, est visiblement extrêmement virulente. Et on ne peut clairement pas entasser plus de lits qu’il n’y en a déjà.

Depuis 15 jours, le CTR a accueilli près de 350 patients. Et pour l’instant, on compte entre 8 et 12 décès par semaine. Plusieurs raisons : le manque de personnel, le manque de médicaments, les complications créées par le palu et la malnutrition extrêmement difficiles à traiter mais surtout, l’arrivée trop tardive des petits patients. Aussi incroyable que ça puisse paraître, certains pasteurs, prédicateurs ou marabouts interdisent aux familles d’amener leurs enfants malades à l’hôpital et les confinent dans des salles de prière. Certains meurent donc là-bas. Ou s’ils nous arrivent, il est parfois impossible de faire quoi que ce soit.

Le tableau n’est pas réjouissant. Et lancer la campagne de vaccination est donc plus qu’urgent. Une fois la campagne terminée, on devrait voir tomber d’un coup le nombre d’admissions à l’hôpital dans les 2 semaines suivantes. La motivation de toute l’équipe ne fait aucun doute. Restent à régler quelques soucis administratifs pour que les vaccins arrivent à Malemba. Des histoires de numéros de lot, une validation à obtenir à Kinshasa,… on espère en venir à bout très vite.

En attendant, pour cette première soirée, je retrouve toute l’équipe autour du bucari et du sombe, le tout arrosé d’une petite bière en provenance directe de Lubumbashi. C’est qu’on ne m’a pas confié que des cartons de matériels… et il est tout aussi important de s’occuper du moral des troupes !!! Et tout le monde nous souhaite donc CARIBU SANA !!! Bienvenue en RDC et surtout, BIENVENUE A MALEMBA !!!

Rendez-vous en brousse inconnue…

Aujourd’hui c’est dimanche. Et le dimanche à Bamako, c’est le jour de mariage-euh… à Lubum, c’est comme partout ailleurs… on ne fait rien. Je passe donc la journée à lire, boire du thé, faire la sieste, discuter avec F., manger, relire, reboire du thé, … Et ça pourrait continuer comme ça indéfiniment mais F. va voir un match de foot cet aprèm. C’est l’équipe de TP Mazembe, l’équipe de Lubumbashi, l’équipe du Katanga, qui affronte une équipe malienne. S’ils gagnent, ils vont en finale. De je sais pas quoi mais peu importe, il semble que ce soit important. Toute la ville se pare de rayures blanches et noires. Les gens, les voitures, les panneaux publicitaires, tout devient zébré. F. n’a pas réussi à trouver de billet pour moi, tout est vendu depuis bien longtemps ! Je suis un peu déçue, l’ambiance valait sûrement le coup d’œil (les gaz lacrymo aussi, il paraît que ça dégénère à chaque match…) mais à la place, je vais visiter un refuge pour chimpanzés avec N. Sa femme travaille là comme bénévole et toute la famille profite de l’occasion pour rendre visite aux singes. Ils ont vécu plusieurs années en Afrique et reviennent tout juste de vacances en Zambie. Les enfants ne se lassent pas de raconter leurs expériences à vélo au milieu de troupeaux de girafes ou comment ils ont accroché des vers de terre à leurs cannes à pêche pour attraper de tout petits poissons qu’ils n’ont même pas mangés !

Au refuge, les singes sont plutôt impressionnants ! C’est l’heure du dîner et ils hurlent à qui mieux mieux tout en se balançant dans les cages et en claquant les murs avec leurs grandes paluches. Le vacarme est assourdissant. Les soigneurs versent un mélange de lait et d’eau dans des gobelets métalliques qu’ils tendent aux animaux qui les attrapent et boivent avec dextérité à travers les barreaux. Puis c’est le tour des fruits, des épis de maïs, des oignons, des tomates… Les propriétaires du refuge, un couple de Français adorables et passionnés (elle est vétérinaire et lui prof de bio au lycée français de Lubumbashi), essaient de faire pousser un potager pour subvenir aux besoins de leurs pensionnaires et ne plus dépendre uniquement des donations. Mais c’est compliqué car les employés sont tentés de voler les légumes qui coûtent cher ici. Le refuge manque cruellement de place et de moyens. Mais en attendant, grâce à leur action, il n’y a plus de trafic de chimpanzés dans le Katanga et les autorités soutiennent désormais le programme de réinsertion des chimpanzés en milieu naturel.

C’est finalement dimanche soir. TP Mazembe a gagné, les voitures roulent à toute allure dans les rues en klaxonnant, des dizaines de bras sortant des toits ouvrants et des fenêtres. Mais le dimanche soir, c’est movie night. F. m’emmène chez M. qui travaille pour l’ICRC et qui héberge la soirée cette semaine. Au programme, Escape from Alcatraz. On regarde tomber la pluie dans la baie de San Francisco en mangeant du pop corn. Et puis la jeep MSF fait taxi et redépose chacun chez soi. Et je découvre qu’à Lubumbashi, dès qu’on sort des grandes artères bitumées, on se retrouve sur des petites pistes en terre avec des ornières de folie remplies d’eau (on est à la fin de la saison des pluies) et pour la première fois de ma vie, je me dis qu’avoir un 4×4 en ville, parfois, ça peut être utile.

Le lendemain, c’est officiellement ma première journée de boulot. Je place tous mes espoirs dans cette journée pour en savoir plus car les briefings à Paris ont été plutôt succincts et théoriques. Je commence par refaire un long point sur les logiciels de gestion de la comptabilité et des payes et sur les particularités spécifiques à cette mission. Puis j’enchaîne avec un briefing sécurité (aucune consigne particulière, la région est plutôt calme) et l’explication de l’organisation de l’équipe logistique. Je commence à voir un tout petit peu plus clair dans l’organigramme et à comprendre qui fait quoi. De toute façon, on n’apprend jamais aussi bien à nager que quand on saute dans le grand bain, n’est-ce pas ? Alors vivement demain qu’on saute !

En fin de journée, je vais avec F. chez Vodacom, l’opérateur de téléphonie local, pour acheter une carte SIM pour mon téléphone… Epique ! Le gars charge le crédit que F. est venue recharger pour elle sur un autre numéro puis il n’arrive pas à activer ma carte. Tout prend un temps infini. Comme on a le temps, on papote. Il apprend comme ça que je suis parisienne. Direct, LA question : « Tu connais Booba ? » Euh… personnellement ? Non… Je sens la déception dans son regard. On finit par repartir, chassées par la femme de ménage qui a jeté un grand seau d’eau savonneuse en travers de la pièce et serpille maintenant vaguement le tout. On y a passé plus d’une heure et je n’ai toujours pas accès à internet… Ef-fi-ca-ci-té…

On rentre enfin au bureau. F. a quelques trucs à finir alors je rentre à la maison me reposer. Quoi ? J’ai bossé au moins 6 heures d’affilée ! J’ai plus l’habitude moi ! F. rentre quelques heures plus tard avec N. le superlog. Le superlog, c’est le logisticien du desk. Le desk, c’est la cellule à Paris qui s’occupe de centraliser 3 ou 4 pays différents. Bref, le superlog est en visite en RDC et ce soir, il fait escale à Lubumbashi. Comme F. habite la guest house, c’est elle qui héberge tous ceux qui sont de passage. On dîne donc tous les 3 puis N. qui est fatigué va se coucher et je reste bavarder avec F. Ça ne fait que quelques jours qu’on se connaît mais le courant est vraiment bien passé. Je commençais tout juste à considérer Lubum comme ma nouvelle maison et il faut déjà repartir. En attendant, je profite de ma dernière nuit en pays civilisé. Demain c’est… rendez-vous en brousse inconnue !

Samedi à Lubum

Au petit matin, je suis réveillée par la télé qui crache déjà à plein tube le prêche d’un prédicateur quelconque. Ici, il y a une église différente à chaque coin de rue : baptiste, évangéliste, pentecôtiste, … y en a pour tous les goûts ! Mais au cas où vraiment, t’aurais trop la flemme de sortir de chez toi pour te traîner jusque là, tu peux toujours allumer la télé. Et comme y a pas d’heure pour les braves, ça commence à « gueuler » dès 6h du matin…

En temps normal, ça pourrait me mettre de vilaine humeur (Dieu sait si pourtant, j’ai un caractère facile…) mais là, je sais pas si c’est le soleil qui joue dans les rideaux ou le fait d’avoir fait une nuit complète dans un vrai lit ou encore l’idée d’être en Afrique, je sautillerais presque hors de mon lit ! Presque. Parce qu’avant de poser le pied sur mes tongs, je vérifie scrupuleusement qu’aucun intrus ne s’y est endormi. Cafards géants, araignées monstrueuses, le coin ne manque pas de bestioles délicieuses…

C’est un grand et beau week-end qui s’annonce. Au programme, « glandouille », essayer de trouver une carte SIM pour mon téléphone et… se laisser vivre. E. et O. partent pour Malemba ce matin mais moi, je n’ai rien à faire. Je suis seule à la maison. F. est partie au bureau finir de préparer les 400kg de fret qui doivent monter dans l’avion pour Malemba et E. et O. l’ont rejoint peu après. Je commence donc par une séance lecture à l’ombre sur la terrasse en sirotant une grande tasse de thé. Ça faisait un million d’années que je n’avais pas fait ça ! Et je savoure…

Vers 11h, je demande une voiture pour m’emmener en ville acheter une carte de téléphone. La voiture arrive, je monte dedans mais en bouclant ma ceinture je m’aperçois que la voiture est pleine à craquer. En fait, on ne va pas du tout en ville, on va au bureau. E. et O. sont encore là. En fait, c’est l’heure du départ et tout le monde s’affaire autour des jeeps, des cartons sont entassés partout… du coup, les voitures ne sont pas dispo. Tant pis pour ma carte, ça attendra. J’arrive quand même à me connecter au wifi du bureau pour informer le monde que je n’ai pas encore disparue dans la brousse et je rentre à la maison à pieds avec F. après avoir souhaité un bon voyage à mes 2 nouveaux copains que je ne reverrai que dans quelques jours. Il n’est pas encore midi et le soleil tape.

On traîne un peu à la maison, on mange un morceau, on papote puis on décide d’aller faire un tour à la Halle de l’Etoile où sont installés des marchands de babioles kenyanes. N., le coordinateur logistique qu’on a aperçu le matin, nous a conseillé d’aller y jeter un coup d’œil. Mais un coup d’œil, c’est vraiment tout ce qu’il y a à y faire. En fait, il y  a une douzaine de vendeuses entassées dans une toute petite salle au milieu d’un fatras de robes, bijoux, savons et poudres de perlimpimpin diverses… Rien qui vaille de faire chauffer sa carte bleue pour autant. Du coup, on décide d’aller faire du shopping chez Carrefour. Mais c’est pas Carrefour comme chez nous. C’est bien un supermarché, ça s’appelle bien Carrefour mais on se croirait plutôt dans un Lidl en ex-URSS… Les rayons offrent un échantillonnage de produits français, allemands, arabes, … rarement plus de 2 ou 3 choix par produit. Et certains à des prix exorbitants : la plaquette de beurre est à plus de 17 000 francs congolais soit près de 19 dollars ! Malgré tout, une fois par mois, F. s’achète quelques « produits de luxe »… faut dire qu’elle est censée rester à Lubumbashi pendant presqu’un an alors y a une limite au camping. Pour cette fois ce sera un petit flacon de sels de bain, 3 barres chocolatées et de l’extrait de fleur d’oranger… youhou ! Au moment de passer à la caisse, c’est tout un poème : il y a le gars qui scanne les articles (dont pas un ne passe au prix indiqué dans les rayons, c’est à se demander pourquoi on se fatigue à afficher les prix…), celui qui les met dans les sacs plastiques (qu’il faut systématiquement doubler parce qu’ils sont faits en peau de fesse de singe) et celui qui vérifie ensuite que tout ce qui est sur ton ticket de caisse est bien présent dans ton sac (lui, j’ai toujours pas compris à quoi il servait…).

Une fois notre virée shopping terminée, F. m’emmène boire un café glacé avec une de ses amies, A., espagnole, qui travaille pour l’Unicef. Chaque restaurant, chaque bar est dissimulé derrière de hauts murs. Tu as beau être en terrasse, tu ne vois pas ce qu’il se passe dans la rue. Pourtant, il n’y a aucune consigne particulière de sécurité à Lubumbashi. La ville est calme, plutôt sûre, ce déploiement de barbelés, de portails en tôle et de gardiens me laisse perplexe…

On discute de tout et de rien, des gens qui arrivent et qui partent de Lubum, d’untel qui est parti en mission à tel endroit, d’un autre qui revient de plusieurs jours en brousse ou encore d’un autre qui fête son départ le samedi suivant. Et à propos de sortie du samedi soir, A. nous dit qu’elle se rend ce soir à l’Assemblée Provinciale car elle a reçu une invitation pour aller écouter un opéra organisé par le consulat de Bulgarie fraîchement installé dans le coin. Elle nous montre l’invitation et F. se rend compte qu’elle aussi a reçu la même. On décide donc d’y aller ensemble. Il y a juste un tout petit détail à régler auparavant. En tout petit au dos du carton d’invitation il y a écrit « tenue de ville exigée ». Pour vous et moi, « tenue de ville » ça veut dire pas de short, pas de tongs, pas de haut de bikini. Et donc je n’aurais eu aucun problème à trouver une « tenue de ville ». Mais ici, « tenue de ville » ça veut dire « tenue de soirée »… et là, clairement, y a un problème. Dans mon sac il n’y a ni robe, ni chaussures à talons (un comble quand on sait combien de paires j’ai réussi à caser dans mon armoire), ni veste, ni rien du tout qui fasse un tant soit peu habillé… Mais pour F., pas de problème ! Elle pense qu’elle peut me prêter quelques affaires et que le tour sera joué. Ça pourrait. Sauf qu’elle fait 20cm de moins et probablement pas loin de 20kg de moins que moi… et que la seule robe dans laquelle je n’ai pas l’air d’un saucisson géant est une longue robe de plage toute molle. Jolie mais de là à dire que c’est une « tenue de ville » au sens congolais du terme… On complète mon déguisement avec une paire de ballerines 3 pointures en dessous de la mienne et je finis officiellement par ne plus ressembler à rien du tout… Le contraste est encore plus saisissant avec F. qui elle, est toute jolie et toute pomponnée. Mais la cerise sur la cupcake c’est à notre descente de jeep devant l’Assemblée Provinciale. Déjà, essaye de sauter élégamment d’une jeep avec une robe de plage dont tu es obligée de tenir remonté le bustier toutes les 12 secondes et des chaussures trop petites… Au mieux, tu ressembles à un crapaud ! Mais va ensuite essayer de remonter le tapis rouge avec le sourire sous les flashs des photographes officiels ambiance Festival de Cannes quand chaque pas t’arrache une larme et que tu penses que ton petit orteil ne te pardonnera jamais cette séance de torture, d’ailleurs, il t’a abandonné depuis déjà 6 mètres… L’expérience aura au moins prouvé une chose : le ridicule ne tue définitivement pas.

Une fois assises dans la salle, nous retrouvons A. et R., qui travaille pour les UN, puis nous voyons arriver des messieurs en costumes 3 pièces qui s’épongent le front, de grandes dames surmontées de chapeaux encore plus grands, tout un tas de Bulgares qui eux, sont en tenue de ville au sens européen du terme et qui n’ont pas l’air de s’en porter plus mal (c’est le moment où mes pieds rejettent de façon violente et définitive de rester comprimés plus longtemps et où je dégaine de mon sac à mains la paire de tongs que j’y avais habilement dissimulée…) et tout un tas de gens qui ont l’air très important.

Nous sommes venues écouter « les plus célèbres airs d’opéra ». Tout un programme… Mais avant de rentrer dans le vif du sujet, nous avons le droit à plusieurs discours pompeux et fort longs, récités dans des micros réglés bien trop fort et sous les feux de projecteurs bien trop multicolores. Puis la chorale entre enfin en scène. On nous demande de rester debout pendant qu’ils entonnent l’Hymne à la Joie. Le son est très fort, le vibrato démesurément exagéré, les airs s’enchaînent parfois accompagnés de mises en scène théâtrales et délirantes, les micros fonctionnent de façon aléatoire, un fumigène est subitement actionné, les techniciens montent sur scène pendant que les chanteurs s’égosillent, la régie son et lumière parle à voix haute dans mon dos, les compositeurs doivent se retourner dans leurs tombes, le Toreador est massacré mais l’enthousiasme est réellement perceptible et touchant. Après une heure d’acrobaties vocales, les choristes font encore le show devant la salle juste pour le plaisir pendant qu’on grignote 2 morceaux de pain à l’ail et 3 samossas froids. Une soirée mémorable…

Pour finir en beauté, nous décidons d’aller boire un verre. Choisir où aller est aussi compliqué ici que dans tous les pays du monde et on finit par se retrouver sur les banquettes du même café que celui où nous étions plus tôt dans la journée. L’heure pour moi de goûter à la Simba, la bière du Katanga. Et de découvrir que la Simba, c’est pas pour les fillettes. Certes, ça n’est pas à plus de 5° mais la bouteille fait 73cl… Et du coup, les langues se délient. Et visiblement la vie sentimentale des expatriés de Lubumbashi n’a rien à envier aux Feux de l’Amour !!

Finalement, la vie ici ressemble à la vie d’ « expat » ailleurs : pas tellement de contact avec les locaux en dehors du boulot, chauffeurs à disposition 24h/24, restos de cuisine toujours étrangère… j’ai hâte de me retrouver dans la brousse !

Premiers pas en Afrique

L’attente à l’aéroport d’Addis Abeba est interminable. J’ai la tête qui tourne tellement je suis fatiguée ! Faut dire que les charmantes hôtesses d’Ethiopian Airlines te réveillent toutes les 2 heures pour t’apporter à manger. Le fait que tu aies tes écouteurs enfoncés dans les oreilles et un masque sur les yeux ne semble pas les convaincre que tu aies envie de dormir… Du coup, ça ressemble assez à une nuit blanche. Et après avoir fait le tour du duty free d’Addis en 14 secondes montre en main, devoir rester assise sur la banquette sans pouvoir s’écrouler est un vrai calvaire ! En parlant du duty free, faudrait que quelqu’un m’explique pourquoi on trouve ici un magasin avec la moitié de la réserve mondiale de Ferrero rochers… Je ne suis pas bien sûre que ce soit l’endroit préféré de l’Ambassadeur pour recevoir… Il paraît que c’est un des plus grands aéroports d’Afrique mais moi, tout ce que je vois, c’est qu’il est à peine plus grand que celui de Brest (no offense…) et qu’à part des Ferrero rochers, bah… y a rien !

On espérait avoir un peu de répit en s’installant dans la salle d’embarquement mais que nenni ! Le vol n’est affiché qu’avec 20 minutes d’avance et comme tous les vols partent globalement de la même porte, passer la sécurité demande une bonne dose de patience. Dans la file, on remarque très vite les Indiens (ils sont collés au type de devant comme si le fait que leur ventre frôle le dos de leur voisin leur garantit un passage plus rapide sous le portique) et les Chinois (qui doivent totalement ignorer qu’il est 8h du matin et qu’on n’est pas obligés de hurler pour se parler). D’ailleurs la proportion d’Asiatiques dans cet aéroport est assez surprenante. Je me demande bien où ils vont. Les vols affichés n’ont rien de destinations franchement touristiques… Mystère…

Au moment d’embarquer, c’est le chaos total. Les hôtesses crient toutes les destinations en même temps, tout le monde se précipite pour monter dans un bus, lequel ne sait même pas où il doit aller, tout le monde traîne sur le tarmac alors qu’il fait déjà 30°C. Bref… je regarde tout ça avec amusement, ça me rappelle un peu l’Inde : si tu ne veux pas te noyer, surfe sur la vague…

Enfin nous voilà tout de même dans l’avion, exténuées. Je grignote mes derniers TUC en me disant que c’est probablement la dernière nourriture « occidentale » que j’avalerai avant un bon bout de temps. Par le hublot, j’essaye d’apercevoir mon sac en me demandant par quel miracle il pourrait bien s’être frayé un chemin vers le bon avion dans le bordel ambiant. Jusqu’à maintenant, je n’ai jamais perdu un sac, alors je compte sur ma bonne étoile et je me dis que ça ne va pas commencer aujourd’hui !!  Je me retourne sur mon siège, je réajuste le masque sur mes yeux, j’ai 4 heures devant moi, autant en profiter…

Je me réveille peu de temps avant notre descente sur Lubumbashi. Addis Abeba, Lubumbashi… pour moi qui n’ai jamais mis les pieds en Afrique, tous ces noms de villes sonnent de façon un peu mystérieuse et magique. J’ai du mal à imaginer ce qui m’attend. Par le hublot, j’aperçois parfois un très long ruban rouge qui serpente entre d’immenses étendues étonnamment vertes. Parfois un lac. Très grand lui aussi. Pas l’ombre d’une ville à perte de vue…

L’avion descend doucement et quelques habitations commencent à apparaître. Des constructions couleur sable aux toits de chaume posées sur le sable et entourées de petits murets dans les mêmes tons, le camouflage est presque parfait. Ma voisine est accrochée à son siège et récite les yeux fermés et à mi-voix une longue prière. Les roues touchent le sol après avoir presque frôlé les maisons les plus proches, ma voisine fait moult signes de croix. Merci Seigneur, me voilà en Afrique. Enfin !

En sortant sur le tarmac, c’est la perplexitude… Des tas de valises sont déjà alignées sagement sur le tarmac : faut-il les récupérer ici ? Nul ne sait… Le cerbère qui les veille jalousement aboie quelque chose sur un des Chinois qui s’en approchait. Il semblerait donc que non… En regardant un peu autour de moi, je m’aperçois qu’en fait, y a plein de gens sur ce tarmac. Les familles viennent y chercher leurs proches, garant leurs voitures à quelques mètres seulement de la piste. Cris de joie, larmes, … la totale ! Pas évident dans tout ça de repérer le bâtiment qui sert officiellement d’aéroport. Mais la flopée de drapeaux au loin semble tout de même marquer l’entrée officielle en territoire congolais. Et effectivement, c’est là que se trouve le bureau de l’immigration. Les files d’attente devant les 3 guichets avancent lentement. Après une bonne demi-heure et malgré le regard suspicieux de la guichetière dont les épaules sont bardées de médailles en tous genres, je suis autorisée à passer. Une dernière vérification de mon carnet de vaccination et me voilà devant le tapis à bagages. Si ce n’est qu’entre lui et moi, il y a 300 personnes qui hurlent à qui mieux mieux. Et mon regard cherche dans cette foule bigarrée quelqu’un qui porterait un petit panneau avec mon nom … ou un T-shirt MSF, une casquette MSF, n’importe quoi !! E. n’en mène pas plus large que moi. Soudain, un homme surgit sous notre nez : « MSF ? » Euh… oui… Il nous entraîne aussitôt un peu à l’écart et nous demande nos reçus de bagages. Il n’a aucun signe distinctif et notre instinct nous dit que ça pourrait bien sentir l’arnaque à plein nez mais comme lui aussi est un peu fatigué et que la température ambiante le ramollit sérieusement, on lui tend tout de même nos tickets. Il nous explique qu’ici, ça va être très long de récupérer nos bagages alors qu’i va s’en occuper lui-même mais qu’en attendant, il nous emmène retrouver notre chauffeur qui nous attend ailleurs. Mouais… On est en train de sortir de l’aéroport alors que nos sacs sont toujours derrière nous quand même… Après 10 minutes en plein cagnard où on comprend finalement que notre nouvel ami travaille pour l’aéroport et qu’il va vraiment s’occuper de nos bagages mais que ça serait quand même bien qu’on pense à le rémunérer pour le service, en toute discrétion bien sûr, on voit arriver G., notre chauffeur, jeep blanche et gilet MSF à l’appui. La conversation s’engage en swahili entre les 2 hommes et j’avoue que c’est avec un certain soulagement que je laisse G. prendre les rênes et gérer le sujet des bagages. G. nous propose de l’attendre à la voiture pendant qu’il retourne chercher nos sacs. On fait alors la connaissance de O., infirmier tchadien, lui aussi arrivé par le vol d’Addis et lui aussi allant à Malemba, mais qui ne voyage qu’avec une valise cabine et ne s’est pas fait repérer comme nous ! Commence alors une longue attente… Longue… Très longue… Presque 40 minutes sur le parking alors que les vendeurs ambulants nous tournent autour et qu’on refuse poliment les cacahuètes, citrons, boîtes de cirage et autres trucs non identifiables qu’on essaye de nous refourguer de façon insistante. C’est là que je comprends pourquoi il y avait tant de Chinois avec nous. Ils viennent bosser. Pas dans l’humanitaire. Non, non, non. Dans les mines. La région du Katanga est la région la plus riche du pays grâce à ses mines gigantesques qui contiennent une proportion assez fantastique des réserves mondiales de cuivre et de cobalt. Et ils maîtrisent parfaitement le swahili. Impressionnant.

Quand on voit finalement réapparaître G. et nos sacs, il est toujours en compagnie de notre ami. G. lui glisse un billet dans une poignée de mains mais visiblement, ça n’est pas assez pour lui et il nous regarde la main tendue. Je lui explique alors avec le sourire que, comme il le sait bien, on vient tout juste de descendre de l’avion, qu’on n’a pas d’argent mais qu’on apprécie vraiment son aide et qu’on le remercie bien. Tout ça en grimpant dans la voiture pendant que G. met le contact et que ma voix finit par se perdre dans le brouhaha général.

Nous voilà donc à Lubumbashi. La route de l’aéroport est un beau ruban asphalté large et bien entretenu. Quelques kilomètres nous séparent de la ville. Au fur et à mesure qu’on s’approche, on croise des minibus plus que bondés qui roulent portes ouvertes et dans un état de décrépitude variable mais toujours avancé. Ils me font penser aux collectivo d’Amérique du Sud. Mes yeux essayent d’absorber le plus possible d’informations. Les gens qui balayent la route entre les voitures, les immenses barres métalliques et plaques de tôle ondulée sur le côté, les vélos rouillés qui disparaissent sous leurs chargements, quelques bâtiments en cours de construction ou de déconstruction, on ne sait pas trop, les hommes qui marchent l’air concentré dans des costumes sombres en manches longues et cravates, une mallette au bout du bras, les femmes aux jupes colorées avec, sur la tête, des paniers ou des bassines pleines de fruits, de charbon, de clous, les policiers en uniforme bleu avec leurs casques de chantier jaunes vissés sur la tête… La ville donne l’impression d’être verte et rouge. Rouge la terre des chemins, des murs et verts les arbres et buissons qui poussent de façon plutôt anarchique partout.

On arrive enfin chez MSF : un haut mur en pierres surmonté de barbelés. Le gardien jette un œil au travers du grand portail en tôle dans lequel a été découpé un minuscule judas puis nous ouvre. Derrière les murs c’est une grande maison. Dans la cour sont garés 3 jeeps et 2 camions. Tous blancs et stickés MSF. F. est l’administratrice de la base de Lubumbashi, sri-lankaise, et nous accueille avec un grand sourire. Après avoir mis nos passeports au coffre, elle nous apprend que si E. et O. partent à Malemba dès le lendemain, moi, je reste à Lubumbashi jusqu’à mardi. Finalement, on fera le trajet en avion car ce n’est pas 2 mais 4 jours qui sont nécessaires par la route pour arriver à destination ! L’avion ne peut pas nous transporter tous les 3 puisqu’il est déjà plein de médicaments donc je prendrai le suivant. OK. Très bien. D’ici là, elle me briefera sur tout ce qui m’attend là-bas parce que depuis près de 3 semaines que l’équipe est sur place, aucun suivi administratif n’a été fait et elle me fait comprendre que j’ai du pain sur la planche !!

En attendant, F. nous propose de nous amener à « la maison », quelques centaines de mètres plus loin. Mêmes murs en pierre et mêmes barbelés. La maison a 4 chambres mais F. y habite seule en  ce moment. Rien de trop confortable, les murs sont nus et les abat-jours sont en fait des poubelles plastiques qui colorent la lumière en bleu ou rose selon les pièces. Après nous avoir fait faire le tour du propriétaire, F. nous laisse nous reposer et repart travailler. On peut enfin manger un morceau (des lasagnes… pas si exotiques que ça…), se doucher et se poser un peu. Le reste de l’après-midi s’écoule doucement en attendant son retour. Dans sa guérite, le gardien regarde la télé : un documentaire sur l’aquarium de La Rochelle. Sous mes pieds, une marée de fourmis s’étale puis disparaît aussitôt.

Quand F. revient du bureau, c’est l’heure de l’apéro ! Un petit verre de vin et quelques chips froides car conservées au frigo (trop de fourmis dans les parages…), rien de tel pour fêter notre arrivée en terre africaine ! Et puis pour le dîner, ce sera grec ! Et pas kebab, hein ! Non, non, non, un vrai grec avec caviar d’aubergines, feta, tomates séchées et tout ce qui va bien. C’est le chauffeur qui nous y emmène. La politique MSF veut qu’aucun expatrié ne conduise. On a donc une voiture et un chauffeur à  disposition 24h sur 24. Bon, c’est une grosse jeep, pas une Jaguar hein… A l’entrée du resto, un énorme panneau indique que la « communauté hellénique » de Lubumbashi décline toute responsabilité en cas d’accident sur la balançoire. Oui… y a une balançoire. Mais c’est la « communauté hellénique » qui m’impressionne. En fait, du temps de la colonisation belge, il paraîtrait que tout plein de Grecs sont venus par ici faire du commerce et que, comme ils se sont plu, ils sont restés. On commande des calamars grillés puisque O. n’en a jamais mangé. Quand il voit arriver le serveur, il ouvre de grands yeux : pas question qu’il mette dans sa bouche les petits tentacules frits !!

Et puis le resto se vide, notre bouteille de vin aussi et le chauffeur nous ramène à la maison où je me faufile rapido sous ma moustiquaire pour savourer ma première nuit africaine… Il doit y avoir un karaoké juste à côté : une fille s’époumone sur du Amel Bent… « Vi-ser la luuuuuune… » Et Dieu inventa la Boule Quiès…