Rencontre du 32ème type

Ce matin, comme tous les matins, j’arrive au bureau à 7H30.

Ce matin, comme tous les matins, je sers la main de tout le monde. Les gardiens, les chauffeurs, la radio opératrice, l’acheteur, le magasinier, les logisticiens, le cuisinier, les assistants admin, …

Ce matin, comme tous les matins, je gratifie tout le monde d’un « Ca va bien ? » et ce matin, comme tous les matins, tout le monde répond invariablement : « Un peu… »

Ce matin, comme tous les matins, je m’assois devant mon bureau, j’allume l’ordinateur et je regarde les emails se charger lentement.

Ce matin, comme tous les matins, je vais répondre à 2-3 urgences, faire 2-3 réservations d’avion, les modifier 2-3 fois, signer 2-3 demandes de congés, contresigner 2-3 factures, valider 2-3 commandes, …

Ce matin, comme tous les matins, je vais m’étonner que mon assistant mette plus de lait en poudre et de sucre dans son café que de café à proprement parler. La prochaine épidémie de ce continent sera la diabète…

Ce matin est décidément comme tous les matins. Sauf que non. Et je ne le sais pas encore mais ce matin, je vais faire une drôle de rencontre.

Il est 11H03. Le gardien rentre dans mon bureau et m’annonce que j’ai un visiteur. Jusque là, rien d’anormal. Je suis visitée en moyenne 39 fois par jour. Alors je dis : « C’est qui ? ». Là, le gardien me regarde avec des yeux ronds, hausse les épaules et répond : « Un monsieur. ». Bien. Très bien. J’ai pas vraiment la place de recevoir les visiteurs dans mon bureau, on est déjà 4 à s’y entasser. Alors allons donc voir de quoi il s’agit.

Je sors du bureau et j’aperçois près du portail 2 hommes en costume. Je regarde mon gardien. « Bah… ils sont deux, non ? ». « Si… ». Petit soupir de ma part, haussement d’épaules de la sienne. Il y a un proverbe ici qui dit : « Un homme chic n’a jamais chaud ». Moi, je dois pas être très chic, je crève de chaud tout le temps. Mais eux, visiblement, ils supportent très bien la chemise à manches longues, la veste, les souliers pointus qui brillent de mille feux et la cravate. Et on ne peut pas dire qu’ils ressemblent au visiteur lambda. Les choses prennent donc une tournure inhabituelle. Et comme tout ce qui est inhabituel, c’est un peu inquiétant.

Les deux messieurs s’avancent donc vers moi, me rejoignent sur les marches du perron et me serrent la main. Et là, s’ensuit le dialogue de sourds le plus étrange que la Terre ait jamais entendu…

– Bonjour Messieurs…

– Bonjour Madame ! Nous sommes des inspecteurs de l’INSS (l’Institut National de Sécurité Sociale). Nous venons vérifier vos preuves de paiement.

– Ah oui ? Très bien. Je peux voir votre ordre de mission ?

– Mais bien sûr ! Voilà…

– Ah oui… mais il est périmé votre ordre de mission.

– Mais non pas du t…

– Ah mais si ! Regardez, c’est marqué là : valable jusqu’au 31 mai. On est bien en novembre, non ?

– Ah non mais en fait vous voyez, on a écrit à côté « le cas échéant ». C’est pour dire que c’est valable jusqu’à la fin de notre mission.

– … !!!??? Non, je ne crois pas. Et puis c’est quand la fin de votre mission ?

– C’est quand on a fini de contrôler toutes les ONG.

– Ah bah vous êtes pas prêts d’avoir fini !! Mais vous voulez voir quoi au juste ?

– Comme vous n’avez pas payé les cotisations, on doit contrôler les preuves de paiement .

– Pardon ??? Ah mais si, on a payé nos cotisations ! Je les paye moi-même chaque mois les cotisations ! Mais ça va être compliqué. Elles sont dans ma comptabilité, les preuves de paiement. Et ma comptabilité, elle est à Kinshasa.

– Ah bon ? Ah… en tout cas, vraiment, c’est compliqué… Nous, on doit contrôler les preuves de paiement.

– Oui… mais elles sont à Kinshasa je viens de vous dire. Et puis à partir de quand vous dites qu’on n’a pas payé ?

– Ca, on ne sait pas.

– … !!?? Quoi ??? Bah alors comment vous savez qu’on n’a pas payé ???

– Ca, on nous l’a dit.

– …

– Mais vous n’avez qu’à nous montrer les preuves de paiement et puis c’est bon.

– Non mais… bon, OK. Je peux demander à Kinshasa de me les renvoyer. Mais à partir de quand vous les voulez ?

– A partir du moment où vous avez arrêté de payer.

– MAIS PUISQUE JE VOUS DIS QU’ON A JAMAIS ARRÊTE DE PAYER !!!

Là, je vous avoue, mes nerfs ont lâché. Je me suis mise à rire. De consternation, d’énervement, de « oh mon Dieu ! mais comment est-ce possible ??? ».

Mais ils se sont pas démontés. Ils sont restés droits dans leurs souliers pointus. Alors j’ai retrouvé quelques copies d’ordres de virement qui traînaient dans un classeur et qui n’étaient même pas à jour et je leur ai collées sous le nez. Ils ont regardé, ils ont tourné les pages, ils ont hoché la tête et puis ils ont dit : « OK. Merci beaucoup. On reviendra quand vous aurez reçu les preuves de Kinshasa. »

J’ai ouvert la bouche, failli dire quelque chose, puis je me suis ravisée.

On s’est serré la main et je les ai regardé partir. Au moment de franchir le portail, un des deux s’est retourné et m’a fait un signe de la main.

Je pense qu’ils sont remontés dans leur soucoupe volante de l’autre côté de la rue…

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