PCT Day 3 : Mount Laguna vortex

de Fred Canyon Campsite (mile 32) à Mount Laguna (mile 42)

Pas une goutte de condensation sur la tente ce matin. Voilà comment bien commencer la journée. Et en plus, c’est une petite journée : seulement 10 miles jusqu’à Mount Laguna.

Mount Laguna est la première petite ville sur le trail. Enfin c’est pas vraiment une ville, c’est plutôt un camping, un café, un outfitter et un general store qui fait aussi lodge et post office. Tout ça étalé sur moins de 300 mètres.

J’ai un colis à récupérer ici avec de quoi me nourrir pour les 4 prochains jours. L’idée c’était donc juste de dévorer un burger, acheter de nouvelles semelles pour remplacer celles qui se délitent dans mes chaussures, récupérer mon colis et continuer la route. Évidemment, rien ne se passe jamais comme prévu. Je suis bien allée avaler un burger, je suis bien allée acheter de nouvelles semelles mais après… je me suis laissée engloutir dans le vortex du Mount Laguna Outfitter. Il faut dire qu’il fait ultra chaud, que l’outfitter offre des bières et des sodas frais à tous les hikers et que mon groupe de nouveaux copains a décidé de passer la nuit ici. Ma motivation pour continuer à marcher toute seule fond rapidement jusqu’à disparaître totalement et on reste assis là sous le porche à boire et à papoter jusqu’à ce que le magasin ferme et qu’on se replie jusqu’au camping.

Tant qu’on est là, on en profite pour prendre une douche. Froide. Et sans savon. Mais c’est mieux que rien. Et puis on allume un feu pour se réchauffer et au fur et à mesure que la nuit tombe, les autres hikers se joignent à nous.

On resterait bien là pour toujours. Mount Laguna vortex…

PCT Day 2 : Marche ou crève 

de Lake Morena (mile 20) à Fred Canyon Campsite (mile 32)

Bah voilà, ça n’a pas loupé. 20 miles hier et aujourd’hui c’est l’enfer. J’ai mal partout, mes pieds refusent d’avancer, j’ai de l’acide lactique plein les mollets. Entre l’état général de mon corps qui comprend pas bien ce qu’il lui arrive et la condensation qui avait gelée sur ma tente, j’ai déjà mis presque 2h30 à lever le camp ce matin. Pas brillant… Au moins le soleil brille et y a des vautours dans les arbres.

Je m’étais fixé un objectif de 17 miles aujourd’hui. Je vais en faire 12. Et je vais en chier. Genre grave. Il fait chaud puis il fait trop chaud. Je porte trop d’eau puis pas assez. Je traverse un petit cours d’eau sans enlever mes chaussures, je mets plus d’une heure à les faire sécher (j’en profite pour mettre à jour le blog) et 1km plus loin, y a un autre cours d’eau. Cette fois j’enlève mes chaussures.

Entre temps , je croise 2 chasseurs avec un arc, des flèches et un casque de camouflage avec des plumes de pintade dessus. Quand je leur dis que je marche jusqu’au Canada, ils écarquillent leurs yeux et l’un d’eux pose immédiatement son sac à terre pour en sortir un pack de survie de l’armée américaine. Il me dit que je vais avoir besoin de ça. Je le remercie chaudement mais avec tout ce que j’ai déjà sur le dos, j’ai franchement pas envie de rajouter les 500 grammes de son kit.

Le paysage est chouette mais je lutte toute la journée. Toute. La. Journée. A un moment, alors que j’ai le moral dans les chaussettes et les chaussettes en bien mauvais état, je vois arriver en face de moi un monsieur qui a l’air très sympa. D’ailleurs, il me fait des grands signes. Je lève le bras pour lui répondre mais lui, il crie :  » Snake !!! ». Et effectivement, en plein milieu du chemin, à moins de 5 mètres, il y a un gros snake. Il ressemble tellement à une branche que j’aurais bien pu l’enjamber sans même m’en apercevoir… Sauf qu’il aurait sonné. Parce que la branche au milieu du chemin n’est rien d’autre qu’un gros serpent à sonnettes. Et que ces saloperies, ça sonne pour te prévenir que ça va t’attaquer et en plus, c’est bien venimeux comme il faut. Je suis donc bien contente d’avoir rencontré le gentil monsieur qui va faire fuir le gros serpent en tapant des pieds juste au bon moment…

Et puis finalement, au mile 32, il y a une rivière, plein de places pour mettre des tentes et plein de copains qui sont déjà là. Je mets à peu près 2 secondes avant de décider que ce sera tout pour aujourd’hui, merci. Vers 18h c’est presque 15 tentes qui sont éparpillées dans le sous- bois. On se prépare à dîner et puis on allume un feu pour se réchauffer et éloigner les moustiques. Et à 21h, tout le monde file se rouler en boule dans son sac de couchage.

PCT Day 1 : Et c’est parti mon kikiiii !

de Campo (mile 0) à Lake Morena (mile 20)

Les choses sérieuses ont vraiment commencé hier soir. Le dernier dîner chez Scout & Frodo, le dernier petit speech avec les recommandations d’usage (« soyez bien élevés, ne laissez pas traîner votre papier toilette dans la nature et n’enlevez pas vos chaussures au restaurant ! »), le petit poème qui met la larme à l’œil et puis remplir ses gourdes d’eau, tout préparer pour le lendemain et se coucher, les yeux rivés sur les étoiles à se dire que j’ai absolument aucune idée de ce que je suis en train de faire…

Ce matin le réveil a sonné à 5h. Dégonfler le matelas, ranger le sac de couchage, mettre son nouvel uniforme de hiker, se brosser les dents, boucler son sac et le déposer sur le perron. A 5h30 c’est l’heure du petit dej. Frodo à préparé des tonnes d’oeufs brouillés, du porridge, des fruits, des muffins, du café… la table est couverte de plats différents. Elle fait l’appel pour être sûre que tout le monde s’est bien réveillé. On sent l’excitation monter, on a tous a hâte d’y aller… A 5h50, réglés comme du papier à musique, on est tous sur le perron, prêts à grimper dans les voitures des volontaires qui vont nous emmener jusqu’à la frontière. En file indienne, on reçoit une dernière accolade de Frodo et… en voiture Simone ! Encore une heure de route avant de se retrouver into the wild !

Et puis enfin, on arrive à Campo, la petite ville à côté de laquelle se trouve le terminus sud du PCT. On se gare et on l’aperçoit, quelques mètres plus haut… le monument du terminus sud. Je l’ai tellement vu en photo que ça fait tout bizarre maintenant. Il est là, impassible, alors qu’on est une trentaine à tourner autour en poussant des petits cris d’excitation. On fait des photos, on signe le trail register histoire de dire qu’on y était et puis vers 7h30, enfin, on démarre. Et c’est parti…

Les premières heures se passent doucement, le chemin n’est pas très difficile, il y a une petite brise. Et puis doucement aussi, les pieds se mettent à chauffer. On s’arrête, on enlève nos chaussures, on mange une poignée de trail mix puis on repart. Le soleil tape de plus en plus fort et l’ombre se fait de plus en plus rare. Je passe la marque des 10 miles. Plus que 2650 ! Un peu plus tard, je fais une pause déjeuner cachée sous un buisson. Une tortilla au beurre de cacahuètes… les pauses déjeuner ne vont pas être mes préférées… puis c’est reparti. Il faut descendre jusqu’à Hauser Creek, mile 15. J’aurais pu m’arrêter là pour le premier jour mais il est encore tôt et il ne reste que 5 miles jusqu’à Lake Morena et son camping. Va pour 5 miles alors !

La fin de journée est un enfer. Il faut grimper, grimper, grimper puis redescendre, redescendre, redescendre. Je ne sens plus mes pieds, plus mes chevilles, plus mes mollets. En arrivant au camping, il y a des trail angels qui sont là avec des bières fraîches et ils font cuire des hot-dogs au feu de bois. Les trail angels, ce sont des gens qui viennent le long du trail et offrent aux hikers des boissons, à manger ou les emmènent en ville si besoin. Tout ça comme ça, par pure gentillesse. On appelle ça du trail magic.

Je monte ma tente, je me mets en pyjama, je vais rincer mes pieds aux lavabos du camping et je vais manger 2 hot-dogs. A 21h, je m’endors au chaud dans mon duvet. J’ai mal partout mais je l’ai fait. J’ai fait 20 miles, j’ai pas d’ampoules et j’ai eu mon premier trail magic. Vivement demain qu’on recommence…

Le calme avant la tempête 

C’est jeudi après-midi, il est 16h. C’est juste une belle après-midi de fin de printemps. Il fait bon, le ciel est bleu, pas un nuage à l’horizon, les oiseaux chantent dans l’arbre au-dessus de ma tête. Il y a tout de même une légère brise qui m’a obligée à remettre mon pull mais sinon, tout est parfait. Mon sac est prêt, je suis prête, c’est le calme avant la tempête.

Ca tombe bien, la tempête c’est demain. Demain, vers 7h du matin, je mettrai le premier pied sur le PCT. Je ne sais pas comment je me souviendrai des 2 derniers jours. D’abord il y a eu les longues heures de vol jusqu’à Seattle et les longues minutes avant l’atterrissage où j’ai contemplé les montagnes couvertes de neige en me répétant : « ça va aller, ça va aller, t’y seras dans 6 mois, tout aura fondu… » Puis il y a eu ce moment à la douane que j’avais tant redouté et où finalement je suis passée comme une lettre à la poste. C’était bien la peine de se faire des nœuds au cerveau ! Puis l’arrivée à San Diego, les premiers autres hikers, la fameuse voiture avant le pompon jaune et moi qui arrive à peine à garder les yeux ouverts et pourtant je veux pas en perdre une miette. Puis l’arrivée chez Scout & Frodo. J’en ai tellement entendu parler que j’ai l’impression de déjà tout savoir. Poser son sac dehors sous l’arbre, attraper une assiette, se retrouver entourée de plein d’autres gens. On est 37 à dormir ici ce soir. Ce que font Scout & Frodo est tellement énorme que c’est à peine croyable. Pendant toute la saison, ils vont accueillir chez eux, dans leur maison, plus de 700 hikers qui prendront le départ du trail. Ils vont les nourrir, leur offrir un endroit où dormir et surtout leur donner 1 million de conseils. Tout ça, gratuitement. Ils refusent qu’on leur donne de l’argent. Oui, c’est dingue. Et après avoir passé tous ces mois à planifier ce truc tout seul dans son coin, c’est comme si tout à coup, on se retrouvait catapulté sur la planète PCT. Tout le monde veut tout savoir. « Et toi, t’as quelle tente ? Quel sac de couchage ? Tu vas l’envoyer où ta première resupply box ? Tu prends une ice axe ou pas ? ».

En ce premier soir, j’assiste à mon premier shakedown. Un shakedown, c’est quand quelqu’un pose tout le contenu de son sac par terre au milieu du salon et qu’un des volontaires présent chez Scout & Frodo (oui, y a quand même des gens qui aident, faut pas pousser non plus…) t’explique que la moitié de ce que tu as pris ne va te servir à rien. Comme les volontaires sont tous des vétérans du PCT, tout le monde écoute religieusement ce qu’ils disent. Ça ressemble un peu à une séance d’humiliation publique mais si tu passes à côté du shakedown, tu rates une partie de l’expérience PCT. Ce soir, c’est le tour d’un gars qui part le lendemain matin. Pas le temps de tergiverser, faut décider tout de suite ce que tu veux garder et ce que tu veux laisser dans la hiker box. La hiker box, c’est là où tout le monde laisse les trucs qu’il ne veut pas emporter. Ça va de la paire de tongs aux coton-tiges ou à un paquet de muesli à moitié entamé. Si tu trouves un truc dans la hiker box que tu veux prendre, pas de souci, c’est fait pour. C’est un peu comme la caverne d’Ali Baba là-dedans.

Je finis par m’écrouler sur mon matelas gonflable sous l’arbre du jardin. La nuit est tombée, le vent agite les branches, c’est ma première nuit à la belle étoile et sûrement pas la dernière. J’ai encore du mal à croire que je suis bien là et que je vais vraiment faire ce pour quoi je suis venue.

A 4h du matin, je suis réveillée par l’agitation autour de moi. C’est l’heure du réveil pour ceux qui commencent aujourd’hui. Ils rangent leurs sacs de couchage, ils remplissent leurs gourdes, ils tirent les sangles de leurs sacs. A 5h, c’est le petit-dej. Ceux qui ne partent pas ce matin sont priés de rester couchés jusqu’à ce les héros du jour soient partis. A 5h50, les volontaires viennent se garer devant la maison et on charge les voitures. 28 personnes partent ce matin. Ils vont être conduits jusqu’à la frontière mexicaine à un peu plus d’une heure d’ici. Les volontaires font ça chaque matin. Ces gens sont dingues. Bien plus que nous. Moi je ne pars que vendredi, j’ai le temps.

J’ai le temps d’aller au supermarché acheter de quoi me nourrir pour les premiers jours sur le trail et aussi de m’envoyer mes premières resupply boxes. Je suis pas franchement organisée, j’ai pas vraiment fait de liste de courses, je suis complètement paumée. Je vais dans 2 supermarchés différents, je vais 2 fois à la poste, mes boxes ne sont toujours pas prêtes. Il y a les trucs que je veux envoyer à Kennedy Meadows, avant d’entrer dans la Sierra et de rencontrer la neige, comme mon bonnet, mes guêtres, ma softshell. Il y a les trucs que je veux bouncer de poste en poste. Bouncer, c’est quand tu envoies un colis en poste restante, que tu ne l’ouvres pas et que du coup, tu as le droit de le renvoyer gratuitement jusqu’à la poste restante suivante de ton choix. Toutes mes affaires sont étalées par terre autour de moi, je sais plus comment je m’appelle ni où j’habite… Le soir venu, y a tout un tas d’autres gens qui sont arrivés. Y a eu tout un tas d’autres shakedowns. Le décalage horaire me couche encore à 20h30. Mais de toute façon, personne ne fait long feu. Entre l’excitation, la fatigue, le départ aux aurores, tout le monde se glisse dans son sac de couchage avec les poules. J’ai encore une journée entière pour finir les préparatifs, j’ai le temps…

Et puis c’est le matin à nouveau. Le même rituel, les lampes frontales qui s’agitent dans la nuit, les fermetures éclairs qui zippent et dézippent. Pendant que le soleil se lève j’essaye d’établir un plan de bataille de la journée. Je commence par une douche. La dernière avant un bon moment… Puis le petit-dej et j’aide Scout à faire la vaisselle. On papote, je suis un peu intimidée, c’est un peu une superstar du PCT… Il est hyper gentil, il essaye de discuter avec tout le monde, de retenir nos noms, il ne refuse jamais de répondre à nos questions qui sont 100 fois les mêmes et pourtant il ne perd jamais son sourire. Puis je finis de scotcher mes boxes, j’écris les adresses et je vais à la poste en traînant une grosse valise avec toutes mes boxes dedans. La postière est super gentille. Faut dire que pendant 2 mois, chaque année, elle voit défiler un paquet de cinglés qui vient lui remettre leurs petits colis auxquels ils tiennent comme à la prunelle de leurs yeux. Elle me souhaite « a great hike and take care of yourself ». J’en ai presque les larmes aux yeux, c’est en train de devenir réel… Puis c’est mon tour de passer sur le grill du shakedown. Je m’en sors pas trop mal mais je me fait bien charrier sur mon excès d’électronique. Le clavier bluetooth suscite beaucoup de commentaires. On me met au défi : si je n’y touche pas pendant 2 jours d’affilée, je devrais l’abandonner. Ça va m’obliger à écrire tous les jours… J’abandonne aussi le réchaud à alcool. Trop dangereux et pas assez efficace. Je suis bonne pour un dernier tour au local outfitter pour acheter un réchaud à gaz de remplacement. Pas de grosse différence en poids finalement et je me sens plus confortable de savoir que je ne risque pas de déclencher le prochain incendie qui ravagera la Californie.

Alors voilà, mon sac est prêt, je suis prête et je profite de cette fin d’après-midi au milieu de mes nouveaux copains. Plein de gens différents. Pas beaucoup de filles ce soir. Je vais passer les 6 prochains mois avec ces gens. Et ce soir, on est tous dans le même état d’esprit : on a hâte de monter dans les voitures demain et prendre enfin notre propre photo au terminal Sud du PCT.

L’aventure peut commencer…

Demain, dès l’aube…

Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.
J’irai par la forêt, j’irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps…

Victor Hugo

Demain, dès l’aube donc, je partirai. Encore une fois. Une fois de plus, une fois de moins… on en perd le compte à la fin vous me direz… Mais cette fois-là a une saveur toute particulière.

Demain, dès l’aube, j’irai à l’aéroport. Encore une fois. Mais cette fois, ce n’est pas pour partir travailler dans une contrée exotique où, en règle générale, personne n’a l’idée d’aller. Non. Cette fois, c’est pour des vacances. Enfin des vacances… en quelque sorte puisque quand vous ne travaillez pas, les gens considèrent que vous êtes en vacances. En ce qui me concerne, j’ai un peu aboli les concepts de « travail » et de « vacances ». Je vis. Parfois, je gagne de l’argent (ça s’apparente au travail du coup), parfois j’en gagne pas (on peut donc considérer ça comme des vacances). Au cours des 6 prochains mois, je vais plutôt vider mon compte en banque (sauf si vous avez envie de le renflouer et dans ce cas, c’est , mais faut vraiment pas vous sentir obligés). Alors soit, appelons ça des vacances. Et qu’est-ce que je vais faire pendant mes vacances ? Et bah je pars marcher. Où ça ? Pourquoi ? J’ai déjà tout expliqué et . C’est donc le début d’une nouvelle aventure. Est-ce que mon sac est prêt ? Non. Est-ce que j’ai les idées claires et je sais ce qu’il me reste à faire ? Non. Est-ce que j’ai des papillons dans le ventre ? Oh que oui…

Demain, dès l’aube, je sauterai dans le grand bain. Sans mes brassards Mickey. Heureusement, dans la piscine, y a plein d’autres enfants qui, comme moi, ne savent pas s’ils vont nager ou couler à pic. On s’en fout, on verra bien. Et puis si on boit un peu la tasse, c’est pas bien grave. Comme on n’est pas vraiment dans une piscine, on pourra pas vraiment se noyer.

Ce soir, dans ma tête dansent les images que j’ai vues et revues des dizaines et des dizaines de fois pendant que je préparais ce voyage : le monument du terminus Sud, Eagle Rock., Kennedy Meadows… J’ai hâte de remplir mes yeux et mes poumons de la poussière de ce chemin, j’ai hâte de me faire des nouveaux copains, j’ai hâte d’en avoir marre, j’ai hâte de me faire peur, j’ai hâte de poser enfin le pied sur ce ruban de terre qui va m’emmener loin, très loin… Et surtout, j’ai hâte de partager tout ça avec vous ici. Même de loin, même si c’est juste de temps en temps.

Allez, je vais finir mon sac. A dans 6 mois !

Peut-être que je ne fais pas partie de la team ultralight et peut-être que ça va bien se passer…

« Et toi, c’est quoi ton base weight… ? »

Parcourir 4 240 kms avec sa maison sur son dos implique forcément de se poser quelques questions en terme de choix de matériel et d’équipements. Prenons le plus simple : la tente. Est-ce que je veux une tente ? Un simple abri ? Un hammac ? Est-ce que je tente de dormir à la belle étoile et inch’allah ? Bon, moi je choisis la tente. Parce que j’ai peur des ours et qu’une paroi de tente, c’est bien connu, ça empêche les ours de venir te renifler dans le cou au milieu de la nuit. Et puis aussi parce qu’en cas de pluie, je crois que je vais préférer être dans une tente qu’à la belle étoile. Mais la question ne s’arrête pas là, évidemment. Quelle tente ? 1 place ? 2 places ? Autoportante ? Pas autoportante ? Simple paroi ? Double paroi ? Ah non mais je vous le dis, c’est loin d’être simple !! Une fois qu’on a choisi quel type de tente on veut, il faut encore comparer les différentes marques, les différents modèles, les différents matériaux… bref, il y a de quoi y passer des heures carrées. Et on peut faire ça pour la tente mais aussi pour le sac de couchage, la veste de pluie, le réchaud, etc… Et plus le temps passe, plus la liste du matériel s’allonge… Pourtant, le maître mot de toute cette préparation c’est UL-TRA-LIGHT.

En préparant cette nouvelle aventure que va être le PCT, j’ai découvert un monde nouveau. Un monde fait de gens qui traquent le moindre gramme superflu, qui sont même capables de fabriquer eux-mêmes leur matériel, du sac à dos au réchaud en passant par le sac de couchage, et dont la question existentielle est donc… « Et toi, c’est quoi ton base weight… ? ». Ce sont les ultralight.

Faire partie de la team ultralight, c’est utiliser entre autre un nouveau vocabulaire. Le « base weight » par exemple. Traduit littéralement, le « base weight » c’est ton « poids de base ». Et non, en réalité, ce n’est pas le tien mais celui de ton sac. Celui de ton sac avec dedans tout ton matériel mais sans ce qu’on appellera les « consommables » (nourriture, eau, fuel…) et sans les vêtements que tu porteras. Pour être acceptable, ton base weight ne doit pas dépasser 15lbs. Ah oui, parce que du coup, dans la team ultralight, tu oublies le système métrique et tu te mets à compter en pounds, ounces, etc… Toujours est-il que si tu dépasses les 15lbs, t’es foutu, tu n’es plus considéré comme un ultralight. Pour rappel, 15lbs ça fait moins de 7kg. Avoir un sac qui pèse moins de 7kg avec ta tente, ton sac de couchage et des vêtements pour quand il fait froid, quand il pleut, ça demande un peu d’entraînement et surtout d’avoir choisi chaque élément extrêmement soigneusement…

Faire partie de la team utralight c’est donc entrer dans la compét’ du « mon sac est mieux fait que le tien ». Et à l’heure qu’il est, ce qui s’avérait au début être un sujet de curiosité m’agace désormais prodigieusement… C’était rigolo de regarder ce que chacun mettait dans son sac. Quels sont les choix les plus populaires, ce que les thru-hikers des années précédentes recommandaient, ce qu’ils avaient détesté… Seulement, bien que sur le papier, alléger son sac semble aller de soi, il faut savoir qu’en terme d’équipement, les 100 grammes de moins se payent généralement en centaines d’euros supplémentaires. Et tout le monde n’a donc pas les moyens de rejoindre la team ultralight. Pour autant, certains membres de cette team ont une petite tendance à penser qu’ils détiennent LA vérité et que tous ceux qui ne font pas l’effort de vendre leurs 2 reins pour s’offrir le nec plus ultra du matériel ultralight n’ont rien compris à la vie. Quant à leurs chances de finir le PCT, elles sont considérées comme nulles. C’est à se demander comment faisaient les gens qui ont fait le PCT il y a 20 ans quand l’ultralight n’existait pas…

Extraits choisis d’une conversation Facebook avec un fanatique (qu’on appellera Toothbrush Man) :
TB Man : Si tu veux ambitionner de finir il te faut un sac de max 9 kgs base weight.
Moi : Ah oui? tu crois que si mon base weight c’est 10kg je pourrais pas finir? Mon sac pèse déjà 2.15kg alors…
TB Man : Je dirais que quasi impossible, ou alors un chemin de croix. L’année dernière j’ai fait Washington et Oregon Sobo et j’ai vu quasi aucun gros sac. Faut que tu partes avec un petit sac ou que tu investisses dans un ultralight.
Moi : Ah oui? c’est très intéressant. Tu coupes le manche de ta brosse à dents?
TB Man : Oui bien sûr. Le poids de ton sac c’est le plus important.
Moi : Je crois que je peux finir le trail sans être ultralight. Rendez-vous à l’arrivée?
TB Man : Finir sans être ultralight ça relève du gros gros gros challenge, bonne chance !
Moi : Bah je serai ravie de te montrer qu’on peut y arriver ! Bonne chance à toi aussi !
TB Man : On fait tous une tentative de thru-hike, an attempt. J’ai vu personne finir avec un gros sac, c’est bien d’être humble.
Moi : Je pense qu’il faut tenter sa chance et si vraiment je trouve que le sac est un problème, je changerai.
TB Man : Oui
Moi : En attendant, je sais que mon sac est confortable à porter même avec des charges lourdes.
TB Man : Perso j’avais un Osprey de 1.6 kgs et j’ai dû changer, tu verras.
Moi : T’inquiète pas, je te tiendrai au courant !
TB Man : Je te recommande les sacs de chez ULA.
Moi : Tu as quoi comme tente ?
TB Man : Un Go Lite Shangri La, c’est un tarp (un tarp c’est juste une bâche qui sert d’abri, ça n’est pas fermé comme une tente).
Moi : J’imagine que tu considères que prendre une tente c’est n’importe quoi…
TB Man : En partie. Il y a des tentes de 1kg. Au-dessus, je pense que c’est complètement hypothéquer toute chance de finir. La première attempt c’est souvent là où on apprend tout… C’est pour ça que c’est mieux de commencer par une section. Il y a aussi la possibilité de sauter une section.
Moi : Hike your own hike… (c’est un truc qui se dit beaucoup parmi les personnes qui tentent le PCT : chacun vit son expérience à sa façon, pas de « vrais » ou de « faux » PCT)
TB Man : Pour pouvoir finir à temps, beaucoup font ça.
Moi : J’ai entendu parler de beaucoup de gens qui ont fini la première fois qu’ils ont tenté le PCT pourtant.
TB Man : Oui. Après il y a différentes façons de terminer : skipping or not skipping (skipper, c’est sauter une section parce qu’elle est trop difficile par exemple).
Moi : Je pense a beaucoup de gens qui n’ont pas skipper de section. Seulement les fire closures (parfois, une portion de trail est fermée car il y a eu un incendie et il peut être dangereux de passer par là). Et tu fais le PCT en solo?
TB Man : Oui, mais avec toute la community. C’est une vraie famille.
Moi : Et comme dans toutes les familles, y a surement des gens adorables et d’autres qu’on aime moins… L’avantage c’est que la montagne est grande.
TB Man : C’est ça. Moi j’aime marcher à mon rythme, être seul la journée puis retrouver des gens le soir et en ville. Marcher en groupe ça a beaucoup de contraintes mais c’est chouette aussi.

A aucun moment ce pauvre garçon n’a entendu le sarcasme dans mes réponses. Par contre, me dire que je n’avais aucune chance de réussir le PCT parce que j’avais un sac confortable, une tente et aucune intention de couper le manche de ma brosse à dents ne l’a absolument pas perturbé… Une des raisons pour lesquelles j’ai envie de faire le PCT est de rencontrer plein de gens différents, ouverts d’esprit, curieux et bienveillants. Heureusement, la montagne est grande et avec un peu de chance, je ne rencontrerai jamais Toothbrush Man…

Du coup, j’avais finalement considéré l’éventualité de ne pas peser mon sac du tout. Comme ça, quand on m’aurait demandé quel est mon base weight, j’aurais pu répondre : « j’en sais rien, je l’ai pas pesé… »

Hélas, je me suis assise avec une balance et j’ai commencé à peser tout ce que j’avais. Le résultat a été sans appel : adieu team ultralight, mon base weight devrait être aux alentours des 10kg. Je dis bien « devrait » parce qu’arrivé à 7kg, j’ai arrêté de compter… Mais j’ai déjà testé mon matériel, j’en suis très satisfaite et je n’ai aucunement l’intention d’en changer. Au bout du compte, le poids du sac revient à faire un compromis entre budget, expérience et confort.

Et puis qu’est-ce que tout le monde dit déjà ? Ah oui ! HIKE YOUR OWN HIKE, bordel !

Donc bon, je vais avoir un sac un peu lourd. Je vais quand même mettre un pied devant l’autre et marcher chacun de ces 4200 foutus kilomètres. Je vais sentir le poids de chacune des choses que j’emporte à chaque fois que je vais gravir ne serait-ce qu’une colline. Et ça n’en sera que plus gratifiant arrivée au sommet.

« Mais… tu ne vas jamais réussir à garder le rythme avec les autres ! » Tant mieux ! C’est MON aventure, MON PCT. Peut-être que si le soir j’ai envie de mettre mes chaussettes en poil d’opossum toutes douces pour garder mes pieds au chaud après 12 heures de misère, j’ai le droit. J’ai le droit d’emporter un clavier bluetooth pour continuer à écrire sur ce blog et partager mon aventure avec vous. J’ai le droit de ne pas avoir envie de prendre de piolet parce que je ne sais pas m’en servir de toute façon. Et même si mon sac pèse un peu plus lourd que ce que Toothbrush Man considère comme étant la limite acceptable, ça ne veut pas dire que je ne vais pas vivre un truc extraordinaire. Et peut-être que ça veut justement dire que je vais vivre un truc extraordinaire parce que je le vivrai à MA manière.

Alors peut-être que je ne fais pas partie de la team ultralight et peut-être que ça va bien se passer. Très bien se passer même…

J’suis reviendue à Montréal !

… dans un grand boeing bleu de mer…

(j’ai jamais bien compris cette histoire du boieng bleu de mer…)

Il a donc fallu que je fasse mes adieux à Flipper. Et avant même de m’en rendre compte, je me suis retrouvée sur le bord d’un trottoir de Brooklyn, tous mes sacs à mes pieds alignés en rang d’oignon, à regarder mon fidèle compagnon s’éloigner dans le hustle bustle des taxis jaunes…

Et j’y suis. New York. La dernière étape. Le temps de héler un taxi justement et de slalomer à mon tour entre les voitures, les joggeurs et le Brooklyn Bridge et me voilà « à la maison ». La maison, pour les 6 prochaines semaines, c’est un très joli studio dans le Lower East Side. Avec une vraie salle de bain rien que pour moi où tu peux te laver tous les jours et même 2 fois si ça te fait plaisir, une vraie cuisine où tu peux faire cuire des pâtes ET des saucisses en même temps (c’est dingue…) et 40m² pour laisser traîner l’intégralité du contenu de mon sac. Avec en prime un petit shop qui vend de délicieux bagels au bout de la rue et un café où tu trouves des eggs benedict qui tuent un peu plus loin… je suis à 2 doigts de me croire au paradis !

Mais avant de pouvoir s’installer vraiment et retrouver les joies simples de la vie sédentaire, il reste à régler le problème de mon visa. C’est que je n’ai plus que 2 jours avant de devenir officiellement une sans-papiers. Et bien que mon sens de l’amusement me dit que ça doit bien être le fun de se frotter aux agents de l’immigration américaine pour se faire jeter dans le premier avion direction Paris, je ne suis pas encore prête à retrouver l’odeur du camembert… Me revoilà donc à me traîner dans les rues de Manhattan avec mes sacs sur le dos. Cette fois, c’est direction la gare routière et un aller-retour express au Canada pour obtenir mon précieux sésame. Bien obligée d’emporter tout mon barda au cas où le retour ne se passerait pas exactement comme prévu. Quand je disais que je reviendrais à Montréal, je pensais pas que ça serait si rapidement…

C’est donc parti pour 7 heures de bus aller, 8 heures sur place et 7 heures de bus retour… Et clairement, une bonne petite dose d’angoisse parce que franchement, y a aucune raison que cette fois, j’obtienne le visa que je me suis déjà vue refuser 2 fois. Et d’ailleurs, ça loupe pas. Quand j’arrive devant le douanier avec mon grand sourire et mon petit passeport, il commence à froncer le sourcil. Et quand il me demande quand est-ce que j’étais aux Etats-Unis pour la dernière fois et que je réponds hier… là, j’ai carrément droit à une belle grimace. Et vas-y que j’appelle le chef et que je commence à tournicoter le passeport dans tous les sens et que ça fait des messes basses en me pointant du doigt… Bon, finalement, le chef vient me voir, m’explique que oui, bah, je suis bien gentille mais le visa de tourisme c’est 90 jours, je suis arrivée au bout et maintenant, faut que je retourne en France. Alors là, je commence à faire monter les larmes, je dis que je comprends pas, qu’un autre douanier m’a dit qu’il y aurait pas de problème, je jure de monter dans l’avion pour Paris mi-décembre et je leur agite frénétiquement le billet sous le nez pour me donner un peu de contenance. Et vas-y que ça re-chuchote en me regardant en coin, ça prend un air d’abord circonspect puis indulgent et finalement… alléluia ! d’un bon coup de tampon bien sonore, je suis à nouveau autorisée à entrer sur le territoire américain. Avec un long et gros sermon sur le fait que puisque je savais que j’allais rester plus de 3 mois, j’aurais dû demander un autre visa et même un avertissement pour pas que j’oublie de monter dans l’avion comme juré précédemment mais c’est bon ! Je vais pouvoir aller faire mon jogging dans Central Park et le long de l’East River, m’empiffrer de cookies chez Bouchon Bakery, faire des pirouettes sur la patinoire du Rockefeller Center, enchaîner les aller-retours sur le ferry de Staten Island, savourer mon Chai Latte dans mon gobelet Starbucks, essayer de surprendre les écureuils à Union Square, lécher les vitrines le long de la 5ème avenue et saluer l’Empire State comme si on était de vieux potes. Et tout ça pendant 6 semaines. En-fin !

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Photos ici.

Start spreading the news…

Ce matin, je me réveille une dernière fois au son matinal des promeneurs de chiens qui passent sur le trottoir à quelques centimètres de ma tête. Mais ce matin, c’est un peu spécial : dans quelques heures, ce sera le moment de faire mes adieux à Flipper. Après plus de 2 mois de bons et loyaux services, de longues journées dans des régions les plus variées et de nuits dans des endroits les plus insolites, notre aventure commune s’achève. Je sais pas pour lui, mais moi, ça me fait des papillons dans le ventre…

Mais avant de laisser Flipper nager vers de nouveaux horizons, je lui offre un grand ménage et surtout, je remballe tout mon barda. C’est qu’en 2 mois, on s’étale ! Et une fois tout empaqueté, je réalise qu’il y a un problème : je suis montée dans Flipper avec 3 sacs et je vais en redescendre avec 5… Mais bon, dans la vie, c’est bien connu, y a que des solutions et puis j’ai pas vraiment le temps de m’appesantir sur la multiplication des p’tits pains. Il nous reste quelques kilomètres à parcourir avant d’atteindre notre dernière étape… Manhattan.

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Et d’ailleurs, la voilà. Au détour d’un virage, alors que je n’avais pas la moindre idée de l’endroit où on était, tout à coup, à l’horizon se dessine ma skyline. Oui, c’est la mienne. Et cette vision annonce subitement quelque chose que je voyais se profiler depuis un moment déjà sans vraiment en prendre conscience : c’est la fin. La fin de ce road-trip de dingue et de ces milliers de miles de bitume avalés jour après jour mais aussi la fin de ce voyage. De tout ce voyage. Parce que New York, même si je vais y rester un petit moment, c’est la dernière étape. Le point final. De là, il ne me restera plus qu’à rentrer à Paris et la boucle sera bouclée. Et ça aussi, ça me rend tout chose… Mais comme on est pas du genre à se laisser abattre Flipper et moi, on tourne le son de l’auto-radio à fond, on se prend pour Franck Sinatra et on se met à hurler à tue-tête (enfin moi surtout)…

Start spreading the news…

I’m leaving today…

I want to be a part of it…

New York, New Yooooooork !

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