Ç’a été la journée ?

Vous le savez, j’adore mes colocs.

Bon. Là, ça fait 4 mois qu’on vit ensemble et curieusement, les petits travers des uns et des autres commencent à se faire sentir. La fatigue aidant, on peut même dire que certains commencent à être pénibles… Evidemment, on se saute pas à la gorge au premier mot de travers. On est civilisés tout de même. Enfin… encore un tout petit peu. On lève juste les yeux au ciel en soupirant de façon plus ou moins appuyée. Mais comme on est clairement de plus en plus fatigués, nos nerfs sont parfois pas bien loin de lâcher.

Y en a notamment un à qui on va bientôt décerner une médaille. Lui, c’est le mec qui, quand il te parle, pose sa main sur ton bras et t’appelle « ma grande » quand tu préfèrerais clairement qu’il te dise « Madame », qu’il te vouvoie et qu’il respecte un périmètre de 2 mètres de sécurité autour de ta personne. Mais bon. Tu n’en es pas encore à faire un esclandre pour un gros lourd. Tu le fusilles juste du regard en lui jetant un fort acide « Je suis pas ta grande… ». Jusqu’à maintenant, c’est sans effet. Mais là n’est pas le sujet. Le sujet c’est que le mec a un tic de langage. Y en a qui disent « Fuuuuuuck… » pour un oui ou pour un non. Ça nous fait marrer. Y en a qui disent « So nice this girl… » à tout bout de champ. Ça nous fait marrer aussi. Lui, chaque fois que tu le croises, il te dit : « Ç’a été la journée ? ». Ça avait commencé par nous agacer (en même temps, il fait rien pour se rendre sympathique non plus) mais depuis quelques jours, j’ai le zygomatique qui me démange quand je l’entends. J’avoue même que parfois je me mets à pouffer dans mon coin. Faut dire que la conversation peut vite ressembler à ça :

– Salut ma grande ! Ça va ?

– Oui… ça va et toi ?

(en vérité je suis déjà un peu crispée mais tout va bien…)

– Oui oui ça va… Ç’a été la journée ?

– … Ben (levage de sourcil)… Il est 9h du matin…

Mais ça ne s’arrête pas là… A 13h, je rentre à la maison pour déjeuner. On se croise au-dessus du lavabo pour se laver les mains.

– Ça va ma grande ?

– Mmmh…

(ouais… je suis toujours crispée… et 273 problèmes sont probablement tombés sur mon bureau dans la matinée alors…)

– Ç’a été la journée ?

– Mmmh…

Mais c’est toujours pas fini. Vers 18h, alors que le soleil se couche, que le ciel s’embrase et que j’ai les yeux qui se croisent à force de vérifier, revérifier et survérifier les petites lignes de la compta, je finis par fermer mon ordinateur dans un soupir, j’éteins la lumière et je fais cliqueter mon trousseau de clés dans tous les cadenas que je trouve. Le gardien me raccompagne à la maison en balayant le chemin de sa lampe torche. Faut pas marcher trop près des herbes hautes. Il peut y avoir des serpents. Quand j’arrive dans le salon, ils sont là, les quelques irréductibles qui regardent la télé. Et évidemment…

– Hey ma grande ! Ç’a été la journée ?

J’ouvre la porte du frigo et je plonge ma tête dedans. Je sais, c’est pas très poli. Là, franchement, désolée mais j’ai pas la force d’être polie. Je sais, c’est mal.

Après plusieurs semaines sur le même rythme, c’est devenu une grosse blague. Entre nous, on se balance des « Ç’a été la journée ? » à tout bout de champ. Ça nous fait marrer bien sûr. Sauf quand ça vient du principal intéressé. C’est qu’on en deviendrait presque de mauvaise foi dites donc…

Mais ce qui devait arriver arriva. Ce samedi, quand vers 13h on a ramassé nos affaires et qu’on est rentré à la maison en se déplaçant tout doucement pour ne pas transpirer 8 litres en 7 minutes et qu’arrivés devant la porte, notre ami qui venait de passer toute sa matinée sous le manguier à regarder passer les chèvres nous a adressé un signe de tête en guise de salut, j’ai craqué. Je lui ai souri et j’ai dit : « Ç’a été la journée ? ». Quand le gardien a ouvert la porte, il a trouvé une pauvre greluche en train de glousser, pliée en deux sur le sable. Je crois que c’est à ce moment qu’il a compris que mon cas était désespéré. C’est foutu, il s’est dit, le soleil a trop chauffé, les plombs ont fondu, les câbles se touchent. Il a haussé les sourcils, il m’a laissé rentrer et puis il a probablement secoué la tête en me regardant m’éloigner…

Loft Story

Ça fait maintenant 3 mois que je suis à Paoua. Que j’y travaille, que j’y habite… que c’est chez moi quoi ! Mais vous vous demandez sûrement à quoi ça ressemble une maison à Paoua… Je vais essayer de vous faire un tableau.

Alors, la maison, c’est en fait une grande parcelle rectangulaire entourée d’un mur d’enceinte de 3 mètres de haut. Sur 3 côtés sont alignées une vingtaine de chambres donnant sur une grande cour en terre battue au centre de laquelle une « petite maison » fait office de salle à manger. Dans deux coins opposés, il y a des petits bâtiments en béton avec les douches (à l’eau froide) et des toilettes (un trou dans le sol) et sur le dernier côté, il y a une pièce qui fait office de cuisine et une autre de buanderie. D’un côté de la « petite maison », il y a une paillotte et de l’autre, un grand auvent en tôle et en paille avec des canapés en mousse de matelas recyclée. Ce sont les salons en quelque sorte. Comme on est chanceux, on a l’électricité 24/24 ce qui veut dire que les ventilateurs tournent 24/24 dans chaque pièce. Je sais pas si vous visualisez très bien ce que ça donne mais globalement, c’est plutôt pas mal. Là, vous avez le décor.

Une vingtaine de chambres, ça veut pas dire qu’il y a une vingtaine de personnes qui vivent là. On est plutôt une quinzaine en permanence et quelques visiteurs qui viennent de Bangui de temps en temps. Une coloc à quinze, c’est pas loin de ressembler à une colonie de vacances. Mais une colonie de vacances où on n’a pas le droit de sortir et où tes petits copains de dortoir boivent du whisky… « Quinze adultes, zéro caméra, enfermés ensemble pendant 6 mois… »… let’s face it, ça ressemble plutôt à Loft Story. Hormis l’absence de caméras (et de piscine, évidemment…), on est donc pas loin d’une bonne télé-réalité. Sauf que personne n’orchestre les petits et grands drames qui rythment notre existence. Oh non ! Pour ça on a besoin de personne ! On se débrouille très bien tous seuls, merci !

Imaginez… du jour au lendemain, vous vous retrouvez propulsés à des milliers de kilomètres de chez vous, dans un pays au climat parfaitement inhospitalier (55 degrés entre 12 et 16h, oui, c’est ce qu’on appelle parfaitement inhospitalier), où vous avez parfois du mal à comprendre la façon de raisonner des gens (traditions, religions, coutumes, appelez ça comme vous voulez mais soyez sûrs que tout un tas de choses vous échappe…), où la nourriture est souvent loin d’être réconfortante (on mange quoi aujourd’hui ? ooooh… de la tête de cabri… chouette…), fort fort loin de votre zone de confort (aaaaAAAAAHHH ! C’est quoi ce put***  de truc qui vient de me tomber sur la tête pendant que je prends ma douche bor*** de m*** !!! Ah c’est rien ! C’est une grenouille…) et vous vous retrouvez enfermés dans ce merdier avec ces personnes que vous n’avez jamais vues de votre vie, que vous n’avez pas choisies et avec qui vous allez désormais passer les 6 prochains mois de votre vie. 6 mois. 183 jours (à la louche). 4 392 heures. Presque 265 000 minutes. Parce que oui. Vous allez passer ces 265 000 minutes avec eux. A moins que vous preniez soigneusement soin de votre réputation d’asocial et que vous restiez enfermé dans votre chambre à agoniser sous les pales de votre ventilateur. C’est votre choix. Pas le mien.

En général, quand les gens me disent que je suis super courageuse de faire ce que je fais, ça me fait ricaner bêtement. Ça pourrait presque me mettre mal à l’aise même. Je suis très très loin de me sentir courageuse. Cela étant dit, se porter volontaire pour aller passer 265 000 minutes de sa vie en compagnie de complets inconnus dans un contexte pareil, ne peut confirmer qu’une chose : je suis effectivement un peu fucked up. Mais je suis pas la seule… Laissez-moi vous dresser le portrait de quelques-uns de mes nouveaux colocs donc…

D’abord, y a le mec qui ponctue chacune de ses phrases par une chanson de Léo Ferré. Au début, il te fait marrer. C’est vrai, il raconte plein d’histoires rigolotes sur sa grand-mère (« Comme disait ma grand-mère… »), il est super cultivé, il a vécu des tas de trucs… mais au bout d’un moment (15 jours je dirais), le grand show tous les soirs à l’apéro, ça devient lassant. Et puis peut-être que d’autres gens ont des trucs intéressants à raconter. Et toi, t’aimerais bien les entendre. Si l’autre voulait bien la fermer 10 minutes…

Y aussi le mec qui traîne des pieds. Ça n’a l’air de rien comme ça. Vous pensez même peut-être que je pourrais laisser les gens qui traînent des pieds vivre leur vie comme bon leur semble. Mais avez-vous déjà vécu avec quelqu’un qui traîne les pieds tout le temps ? Genre tout. Le. Temps. Bah désolée mais c’est purement et simplement insupportable. Si vous combinez ça au fait que le gars chante de la soupe R&B à tue-tête dans sa douche à 5h du matin (je rappelle que les douches ne sont pas à l’autre bout du village), très vite, il devient la tête de turc de la communauté…

Y a la fille qui a pas tout à fait compris que porter des pantalons en lin blanc n’était pas exactement approprié au sable rouge et à la poussière ambiante. Remarquez bien que c’est la même qui est venu avec un sèche-cheveux et qui se fait un brushing tous les matins. Elle, tu la vois jamais sortir de sa chambre avec la trace de l’oreiller sur la joue et le filet de bave séché sur le menton. Oh non ! Elle, elle est capable de changer 4 fois de tenue dans la journée : la tenue du petit-déj, la tenue pour aller au bureau, la tenue pour aller au marché, la tenue pour aller boire une bière chez les voisins… Au début, tu crois qu’elle est cinglée. Gentiment cinglée mais cinglée tout de même. Mais en fait, au fil des semaines, elle finit par se mettre à la page et prend désormais son café sous la paillotte en pyjama, les yeux mi-clos et les cheveux dressés sur la tête.

Evidemment, y a le mec qui te regarde un peu trop attentivement quand tu traverses la cour pour aller prendre ta douche enroulée dans ta serviette. C’est le même que celui qui te propose tous les soirs de te masser parce que tu chouines que t’as mal partout à force de passer tes journées assise sur une chaise en bois. Il se croit fin et spirituel et toi, tu lèves juste les yeux au ciel en te demandant à quel moment il va comprendre qu’il est juste lourd.

Y a la fille qui se lève à 5h du mat pour faire 45 minutes de corde à sauter. Les gens qui ont la patate à 7h le matin, ça énerve. Entre ça, le fait qu’elle se croit obligée de te tripoter le bras quand elle te parle et le sillage de Chanel N°5 qui flotte lourdement derrière elle, elle met tout le monde d’accord : on la regarde en soupirant et en levant les yeux au ciel.

Y a le mec que t’as du mal à cerner. Il est pas très bavard, tu sens qu’il sait pas trop sur quelle planète il est tombé. Puis les semaines passent, vous passez vos soirées à discuter de choses et d’autres, vous vous rendez compte que vous avez une vision du monde pas si différente et deux mois plus tard, c’est devenu un nouvel ami.

Y a la fille qui systématiquement décide de skyper sa famille ou ses amis le dimanche aprem quand tout le monde essaye de faire la sieste et qui croit que plus les gens sont loin, plus faut hurler sur ton ordi. Les murs sont en carton et la notion de vie privée est toute relative ici…

Enfin, y a la fille qui a apporté son hamac et qui passe son dimanche dedans à tricoter. Ah… attendez… celle-là, c’est moi…

On pourrait croire que tous ces gens me sortent par les trous de nez, right ? Mais détrompez-vous ! A quelques très rares exceptions près, je les aime bien. Bien sûr qu’on se tape tous sur les nerfs. Ça serait difficile de faire autrement honnêtement. Mais on s’adapte, on se supporte, on fait des compromis et puis de temps en temps, bah, quelqu’un finit par faire une remarque un peu acide, le ton monte et y a une porte qui claque. Alors faut jouer les médiateurs, laisser les gens vider leur sac, calmer les esprits et sortir des bières du frigo. En général, les deux jours suivants, Radio Moquette diffuse deux fois plus que d’habitude. « Ah ouais ? Il a vraiment dit ça ? Noooon… Franchement, je peux pas le croire… Mais t’en fais pas, il a bientôt fini sa mission. En même temps, tu sais, ça m’étonnes pas. La semaine dernière, je l’ai entendu dire blablabla… »

Notre petite communauté vit donc dans un univers parallèle où finir un pot de Nutella ou faire remarquer à quelqu’un qu’il rit un peu trop fort après 23h peut déclencher une guerre nucléaire. La beauté de tout ça, c’est que cet univers est tout à fait temporaire. Revenons dans 6 mois et rien ne sera comme aujourd’hui. Rien ne sera plus jamais comme aujourd’hui. Ce ne seront plus les mêmes gens, plus les mêmes blagues, plus les mêmes regards en coin. Tu trouveras peut-être ça 1000 fois mieux qu’aujourd’hui. Ou peut-être 1000 fois pire. Tu te demanderas sûrement pourquoi t’as accepté de revenir. En souvenir du bon vieux temps probablement. Mais tu réaliseras très vite que ce temps n’existe plus et qu’il ne survit que dans ta mémoire et dans celle de tes compagnons de cellule du moment, dispersés désormais aux 4 coins du monde…

En attendant, c’est Loft Story. Ça m’étonne presque que personne n’ait pensé à poser des caméras et à vendre le concept. Peut-être parce que finalement, la principale raison qui fait qu’on est tous d’accord pour venir s’infliger ces 265 000 minutes de vie commune, c’est que tout ce qui se passe à Paoua, reste à Paoua…

Collection

Vous l’aurez compris, il ne se passe pas grand-chose à Paoua. Je veux dire, on bosse comme des damnés du lundi au samedi mais en dehors du bureau, on peut pas dire qu’on ait une vie sociale débordante. De toute façon, il nous est globalement interdit de sortir. Raison de sécurité. Enfin si, on peut sortir. Il y a un petit bar qui est validé. Mais la bière y est chaude et la musique tellement forte qu’on ne s’entend même pas  éternuer. Et puis il faut rentrer avant 22h. Moralité, on sort pas. En général, le soir, on s’installe dans nos petites chaises en bois dans la cour de la maison, on sirote nos bières fraîches en écoutant toujours la même musique et on papote.

Mais de quoi voulez-vous qu’on papote ? C’est que tout de même, on passe toutes nos journées à bosser avec les mêmes personnes que celles qui sont là, le soir, sur ces fameuses chaises. Autant dire qu’on n’a pas toujours des trucs faaaabuleux à se raconter. Souvent, on se raconte les petites anecdotes de la journée, les situations ubuesques dans lesquelles on s’est retrouvés, les conversations qui nous ont donné envie de pleurer de rire ou de nous arracher les cheveux, … Evidemment, on parle de ceux qui ne sont pas là. Ceux qui en sont break, ceux qui ont fini leur mission, ceux qui vont bientôt arriver, … C’est un petit monde MSF. Tout le monde connaît quelqu’un qui connaît quelqu’un… bref, on a des discussions de machine à café, quoi !

Et puis souvent, on parle de la maison. L’autre. Celle qui est à l’autre bout du monde. On se raconte nos amis, nos familles. On fantasme sur ce qu’on fera, ce qu’on mangera en rentrant. On parle du temps où on mettait des pulls et des cache-oreilles. Du temps où on n’avait pas besoin de réciter des prières pour ne pas croiser Cafardinator dans les latrines au milieu de la nuit…

Et c’est en général à ce moment-là que la magie se produit. Il faut être vigilant. Parfois, il suffit que plusieurs personnes parlent en même temps et ça peut passer inaperçu. Moi, j’ai décidé d’en faire collection. Une collection de phrases magiques. Quand j’en entends une, je la note. Mais attention, je note pas n’importe quoi. Pas juste des trucs un peu incongru. Pas juste des trucs légèrement à côté de la plaque. Non. Je ne garde que les meilleures. La crème de la crème. Celles qui continuent à me faire tomber de ma chaise des jours voire des semaines après. Allez ! Juste pour le plaisir, je vous fais cadeau des deux meilleures de cette semaine.

« Y a pas un IKEA à Bangui ? … Bah si pardi ! Juste derrière le Truffaut ! »

Je jure que c’est vrai. Quelqu’un a vraiment dit ça…

Ou encore… « Gouzé… c’est pas Amsterdam !! »

Bah non. Obviously…

Routine

Ici, les jours passent et se ressemblent. Chacun mène son petit train-train. Comme un ballet bien rôdé où chacun joue son rôle. Y a celui qui allume la cafetière le matin, celui qui ouvre les lourds volets en bois de la porte d’entrée, celui qui se douche en premier, celui (ou plutôt celle) qui range le beurre et les pots de confiture que tout le monde laisse traîner sur la table par 40 degrés à l’ombre…

Après 6 semaines dans ma brousse centrafricaine, la routine s’est installée. Lever à 6h20, puis douche, puis petit déj, puis traîner ses tongs dans le sable jusqu’au bureau, puis y régler un milliards de petits, moyens ou gros problèmes jusqu’à 13H, puis revenir à la maison pour déjeuner, essayer de faire une micro sieste jusqu’à 14H10 (ou 14h12… ou 14h15…), puis retourner au bureau pour régler encore tout un tas de problèmes à géométrie variable jusqu’ à 18H, puis rentrer boire une bière, dîner, reprendre une bière, puis une autre bière, puis une autre bière, puis prendre son courage à deux mains, se jeter sous le filet d’eau froide de la douche, se brosser les dents, et s’écrouler sur son lit. Palpitant, je sais.

Et ça, c’est le programme du lundi au vendredi. Le samedi, on travaille que le matin. L’après-midi, c’est sieste obligatoire. Et le dimanche, on fait la grasse mat jusqu’à 7h30 (youhou…), on va au marché avant qu’il fasse 50 degrés pour acheter une paire de tongs ou du tissu pour se faire fabriquer une nouvelle robe ou un nouveau pantalon et puis on se traine de fauteuils en canapés en suçant des glaçons jusqu’à ce que la température redescende sous les 40 degrés.

Il fait tellement chaud. Parcourir les 50 mètres entre la maison au bureau peut mener à une insolation. Rien ne peut se faire dans la précipitation, ça serait la déshydratation assurée. S’asseoir imprudemment sur la banquette en cuir de la voiture peut déclencher une brûlure au 2ème degré. Alors tout se fait lentement. On économise chaque geste. Même les lézards se déplacent doucement. Y a bien que le Nutella qui coule un peu trop vite.

On pourrait rapidement perdre la notion du temps ici. Heureusement, il y a le Planning : selon qui se présente à la porte de mon bureau, je peux dire quel jour on est. Le lundi on paye les fournisseurs, le mardi, les journaliers, le mercredi, pas de paiement, c’est le jour où les gens viennent me raconter leurs tracasseries (clairement, c’est mon jour préféré), le jeudi, on paye les mototaxis et le vendredi, on rattrape le retard de toute la semaine.

« Quoi ? C’est ça ton taff ? Bah dis donc ma vieille, tu dois drôlement te faire suer… »

Ça, c’est que vous pensez… Alors c’est vrai, je sue. Et drôlement même ! Mais c’est parce qu’il fait au moins 50 degrés (les graduations du thermomètre ne vont pas plus loin mais le mercure, lui, est bien au-delà) et que si je mets le ventilateur sur 2 ou 3, la tonne de paperasse qui s’entasse dans mon bureau se met à vivre sa propre vie. Je sais bien que de toute façon, un ventilateur, ça n’a jamais refroidi quoi que ce soit, que ça brasse juste de l’air, mais n’empêche, ça donne quand même l’impression que la  chaleur est plus supportable.

Et sinon, non ! toute cette petite routine n’a rien d’enquiquinant ! Oh, bien sûr, compter des centaines de billets pseudo-moisis ou jongler avec la comptabilité n’a jamais été excessivement épanouissant et c’est clairement pas pour cette raison que je fais ce job… Par contre, dealer toute la journée avec les petits problèmes des uns et des autres, les écouter me raconter leurs vies, parfois drôles, parfois dramatiques, souvent à des milliers d’années lumières de ma propre planète, proposer des solutions, aider un peu ou beaucoup, et les voir repartir avec un sourire, c’est pour ça que je suis là. Et vous savez quoi ? Compte tenu du nombre de gens qui me sourient et comme dirait quelqu’un que j’ai connu dans ma vie d’avant, je trouve que je fais plutôt du bon boulot…

Kirikou n’est pas grand…

Ça fait maintenant quelques semaines que j’ai pris mes quartiers dans la brousse centrafricaine. Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, c’est plutôt calme. Y a bien un ou deux cabris qui changent de mains de façon plus ou moins volontaire de temps en temps mais rien de bien pire. De toute façon, il fait bien trop chaud pour jouer à la guerre. Pour l’instant. Parce que soyons réalistes, tout pourrait déraper d’un moment à l’autre. La brousse grouille de petits groupes armés qui ont tellement retourné leurs vestes qu’elles sont fort trouées et qu’ils ne se rappellent plus trop dans quel camp ils jouent. Et qui s’ennuient. Alors un petit braquage par ci, un petit feu de village par là, ça maintient en forme.

A l’hôpital aussi, c’est plutôt calme. On a les grands classiques : des petits palus, des gros palus, des morsures de serpent (si les gens arrêtaient de fourrer leurs mains dans n’importe quel trou pour chasser les rats aussi…), les enfants malnutris et les accidents de motos. Et évidemment, une ou deux blessures par balle ou à l’arme blanche pour faire bonne mesure. Evidemment. Tout ça fait une petite soixantaine de patients. Comme chaque patient a droit à un accompagnant H24 à ses côtés, ça fait donc un petit paquet de monde qui vaque à ses occupations dans la cour de l’hôpital. Certains font la sieste à l’ombre des manguiers, d’autres préparent la bouillie au-dessus d’un feu de bois, d’autres encore lavent quelques vêtements dans le lavoir, ça papote, ça rigole, ça vit… Les médecins et les infirmiers vont et viennent, passant d’un bâtiment à l’autre dans leurs blouses rendues plus blanches que blanches par le soleil aveuglant. Evidemment, de temps en temps, une femme sort en hurlant, en se jetant par terre et en s’arrachant les cheveux. On n’arrive pas à sauver tout le monde.

A la nuit tombante, les gens s’installent dehors sur des nattes à même le sol. Les lits sont réservés aux patients. Les enfants se regroupent autour de leurs mères, se recroquevillent sous leurs pagnes. Le murmure de toutes leurs voix diminue au fur et à mesure que les étoiles apparaissent. L’hôpital est un lieu sûr, ils peuvent dormir sur leurs deux oreilles.

Quelquefois, le dimanche soir, si la torpeur de la journée ne nous a pas avalé tout cru, on prend la direction de l’hôpital avec un projecteur sous le bras. Ces dimanches soirs là, c’est cinéma. Devant le grand mur blanc de la pédiatrie, on déplie une grande bâche plastique par terre pour que les enfants viennent s’assoir. On apporte quelques bancs. On déroule quelques mètres de rallonge électrique. Tant d’agitation au coucher du soleil, ça attire les curieux. Les gens s’approchent, tout doucement. Ils nous regardent faire. Quand l’image apparaît enfin sur le mur et que les Mungus (c’est nous, les Mungus, les Blancs) s’assoient en tailleur, c’est le signal. Les enfants se ruent sur nous. C’est le concours de celui qui sera assis le plus près, qui tiendra une main, un genou, un pied, une mèche de cheveux, un bracelet, n’importe quoi ! On se retrouve avec une grappe de marmots soudée au corps. Par la chaleur qu’il fait, on aurait bien envie de leur dire d’aller voir un tout petit plus loin si on y est mais il faut voir leurs sourires édentés. Alors, on sue en silence.

Et puis le film commence. Un dessin animé généralement. Mais faut bien choisir. La Reine des Neiges, c’est sûrement très bien mais c’est un peu gigantesquement éloigné du contexte. Madagascar, c’est super. Mais ça parle vraiment beaucoup et beaucoup trop vite. Tout le monde ne parle pas français. Heureusement, il y a Kirikou. Kirikou qui aide sa mère à piler le manioc. Kirikou qui va chercher de l’eau avec les enfants du village. Kirikou qui court dans la brousse et qui fait hurler de rire tout le monde. Kirikou qui ne voit pas le serpent qui arrive derrière lui alors que tout l’hôpital lui hurle de s’enfuir et que les mamans se cachent les yeux. Et les enfants qui chantent en cœur « Kirikou n’est pas grand, mais il est vaillant ! Kirikou est petit, et c’est mon ami ! »

Alors oui, dans les grappes d’enfants collées à nos bras et à nos jambes, y en a quelques-uns qui n’ont pas vu l’ombre d’un savon depuis un bon moment et on suffoque, à deux doigts du malaise. Oui, ils nous tripotent les cheveux, les doigts, les orteils avec leurs petites mains qui ont traînées dieu sait où. Oui, ils viennent essuyer leurs nez morveux dans nos t-shirts poussiéreux. Oui, ils sont parfois plus intéressés par le nombre de grains de beauté sur mon bras que par les aventures de Kirikou. Oui, ils chantent, ils dansent, ils s’interpellent entre eux, ils se battent un peu parfois, au point que plus personne ne regarde l’écran. Parfois, y en a même un qui se retrouve debout dans le faisceau du projecteur sans comprendre que c’est son ombre que tout le monde se retrouve à contempler. Mais il se fait tirer bien vite en arrière par les autres qui lui crient dessus sans ménagement.

Et tout de même, c’est un chouette moment.

Faux départ…

Ayé ! Mon sac est prêt !

Ou plutôt… mes sacs sont prêts. Quoi ? Quand tu pars 6 mois au fond de la brousse, faut emporter plus qu’un tube de dentifrice et un couteau ! J’ai donc un carton plein de shampoings et autres crèmes de mocheté, mon kit de tricot pour pouvoir habiller la totalité des enfants à naître des 6 prochaines années, 14kg de chocolat, mon bien aimé hamac, la moitié de ma bibliothèque et 4 culottes. Faut savoir où sont ses priorités.

Il est minuit, le parquet de ma chambre est presque visible (ce qui n’était pas gagné il y a quelques heures encore…) et je crois que je n’ai rien oublié.

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Non… c’était pas gagné…

Quelques heures plus tard (5, à peu près), le réveil sonne. Ouh ! C’est dur… Je profite une dernière fois de la douche chaude, je range ma brosse à dents dans mon sac, je cadenasse tout. Allez ! C’est parti.

Dans la voiture, je mets le chauffage à fond. On est fin janvier et je n’ai sur le dos qu’une petite polaire. Je vais pas apporter un anorak en Centrafrique, ça serait légèrement exagéré. Alors je vais grelotter 10 minutes sur le quai du RER, ça va pas me tuer. De toute façon, avec mes 25kg sur le dos et les 10 autres au bout du bras, je prends une suée rien qu’à monter les marches de la gare.

Comme à chaque fois, je regarde défiler les gares par la fenêtre : Arcueil – Maison des Examens, Cité Universitaire, Denfert Rochereau, Gare du Nord, Sevran Beaudottes… A 6h du matin, y a pas grand-monde, les gens finissent leur nuit la joue contre la fenêtre.

Arrivée à Roissy, je jette mon barda sur un chariot à bagages et je me mets à arpenter les couloirs à grandes enjambées. Il est 6h30, l’avion est à 8h10, je suis large. Comme par hasard l’enregistrement de mon vol est au dernier comptoir du dernier hall du dernier terminal. En route, je m’arrête à une borne pour éditer ma carte d’embarquement. Comme par hasard, ça ne marche pas. De toute façon, ça marche jamais ces trucs-là. Tout au fond, je repère le comptoir 13. Y a un tas de gens devant, avec des chariots surchargés de bagages toutes enveloppées dans du plastique rouge. Juste derrière moi, y a un mec qui avance aussi avec un sac sur le dos et la dégaine typique de celui qui part en mission. De toute façon, si t’es européen et que tu vas à Bangui, c’est soit que t’es militaire, soit que t’es humanitaire. T’y vas pas pour faire du tourisme. Obviously.

J’attrape mon billet dans mon sac et je me présente la bouche en cœur à la petite dame qui est devant le comptoir… « Ah, désolée Madame, l’enregistrement est fermé maintenant… »

HEIN ???!!! QUOI ???!!!

Non mais comment ça c’est fermé ? La petite dame m’explique. « Oui, pour Bangui, l’enregistrement ferme 1h30 avant le décollage. C’est marqué sur votre billet… »

QUOI ??? Non mais depuis quand l’enregistrement ferme 1h30 avant le décollage ? Et là, il est 6h43. C’est une blague  ou quoi ?

Non. Pas du tout. Et la petite dame de continuer : « Vous comprenez, on est obligés d’être très stricts sur les horaires pour Bangui parce qu’on ne peut pas atterrir après 17h. Après, c’est la nuit et la nuit, le bidonville envahit la piste… »

Non mais DE QUOI ELLE PARLE ??? On doit atterrir à 15h45. Il va pas faire nuit à 15h45 ??!!

Le gars derrière moi tente un : « Mais je pars en mission humanitaire… Vous pouvez pas me laisser passer ? ». La petite dame est inflexible. Non. C’est pas possible. C’est trop tard. On avait qu’à lire les petites lignes en bas du contrat.

MERDE… MERDE, MERDE, MERDE et re-MERDE !!! Le prochain vol est dans 3 jours. MSF va pas me laisser poireauter 3 jours à l’aéroport !

La petite dame ferme définitivement le guide-fil devant elle. « Si quelqu’un peut récupérer vos bagages, vous pouvez toujours aller passer la sécurité, prendre le vol ce matin et vous faire envoyer vos bagages après, vous savez… »

Ouais. Bien sûr. T’as cru qu’à 5h du mat, j’avais une cohorte de volontaires prêts à m’accompagner jusqu’à Roissy pour agiter leurs mouchoirs ? Laisse tomber…

Bon. C’est la merde. Alors faisons les choses dans l’ordre. D’abord, appeler MSF pour les prévenir. Evidemment, personne ne répond, il est même pas 7h… Bien. Bien, bien, bien, bien, bien… Bon. Alors, aller au guichet Air France. Expliquer mon problème à la très gentille dame derrière le comptoir (en plus, c’est vrai, elle est très gentille). « Oh ! Vous avez la même montre que moi » elle me dit. Et bah super… ça va m’aider à monter dans l’avion, ça ? Non, hein… je m’en doutais… « Non mais vous avez quand même de la chance, comme vous avez un tarif humanitaire, je peux décaler votre réservation sur le prochain vol comme ça, vous ne perdez pas le billet ». Ah bah oui, c’est sûr, j’ai quand même de la chance… Bon, ben… décalons la réservation, on verra bien !

Donc voilà. Il est 7h20. J’ai loupé mon vol. Sur les 10 dernières années, j’ai bien dû prendre une soixantaine d’avions facile. Plusieurs fois, je suis arrivée ricrac. Comme la fois où j’avais ce vol pour New York et où je suis arrivée en courant à l’enregistrement 20 minutes avant le décollage. Où la fois en Equateur où j’avais confondu les heures de départ et d’arrivée et où je suis arrivée à l’aéroport 30 minutes avant le décollage. Je n’ai jamais loupé d’avion. Ja-mais. Jusqu’à aujourd’hui.

Bon. Je fais quoi maintenant ? Les bureaux de MSF n’ouvrent qu’à 9h. Rester à l’aéroport en attendant ne sert à rien. Je suis bonne pour rentrer à la maison. Retour à la case départ.

Plus tard dans la matinée, j’arrive à joindre MSF. Je dis à S. du Bureau des Départs que j’ai raté l’avion, que j’ai quand même décalé ma réservation, que je suis vraiment désolée mais qu’est-ce que je dois faire maintenant ? « T’inquiète » elle me dit, « t’as bien fait de reporter ton billet, comme ça, il est pas perdu, on le donnera à quelqu’un d’autre. Je vais te prendre un autre vol ce soir. Avec Royal Air Maroc. T’arriveras demain matin. Je te rappelle pour confirmer. »

Ça, c’est la double punition. Après être allée jusqu’à Roissy (et revenue) ce matin, va falloir que maintenant j’aille à Orly. Toujours en traînant mes kilos de bagages. La ligne de RER B en entier. Si ça c’est pas du tourisme… Puis la RAM… Je passe d’un Paris – Bangui direct à Paris – Casablanca – Douala – Bangui avec nuit dans l’avion… Arrrrgh ! Remarque, c’est le karma. La prochaine fois, je ferai gaffe.

Bon. Du coup, l’avion est à 20h. Même en prenant une marge de malade (quoique la RAM, elle, elle s’en fout d’être en retard, l’atterrissage est prévu à 7h du matin…), j’ai au moins 7 heures à tuer. Alors de frustration, j’avale une tablette de chocolat (oui, en entier) et à la limite du coma hyper glycémique, je décide de faire la sieste dans le canapé devant la télé. Ça commence bien, cette mission…

Mais c’est où ça, Paoua ?

Le téléphone sonne. Je reconnais le numéro, ça vient de chez MSF. Déjà ??

– Allô oui ?

– Bonjour Anne Lise, c’est J. de MSF. Tu vas bien ?

– Oui, oui. Ça va merci.

– Bon alors voilà. On a un super projet pour toi. C’est un peu challengeant… comme tu aimes, mais c’est vraiment un super projet !!

– Oui ? C’est où ?

– C’est un gros hôpital, 200 staffs, ça fait 10 ans qu’on est là-bas, c’est…

– Oui, OK, mais c’est où ?

– C’est à Paoua.

Paoua ?? Mais c’est où ça, Paoua ? Avec un nom pareil, ça pourrait bien être en Asie du Sud-Est, non ? Oh… trop bien… retrouver l’Asie, manger des pad thaï tous les jours, la lumière du soleil couchant sur le Mékong…

– C’est en RCA.

– Ah. Euh… oui ? Bah, euh… faut que je donne une réponse quand ?

– C’est pas pressé ! Prend le temps de réfléchir ! Tu peux me dire ça la semaine prochaine !

– Euh… ouais. Attends ! C’est pour combien de temps ?

– 6 mois. Non mais prend ton temps, je vais t’envoyer des documents, tu lis ça tranquillement et tu me rappelles la semaine prochaine. Mais vraiment, c’est un super projet. Et puis toi qui aimes le management, tu vas voir, c’est un peu musclé mais ça vaut vraiment le coup !

– OK, ok… (n’en fais pas trop ma grande, je commence à trouver ça louche…) Bon, ben, je regarde ça et puis je te rappelle.

– OK, super Anne Lise. A la semaine prochaine !

Et voilà comment je ne vais pas aller passer les 6 prochains mois en Asie du Sud-Est à manger des pad thaï mais comment je vais me retrouver paumée au milieu de la brousse centrafricaine, coincée entre le Tchad et le Cameroun à continuer mon étude sur les 1001 façons de consommer le manioc… Et en plus, ce sera bien challengeant, comme j’aime…

Donc, Paoua, en fait, c’est là.

Nouvelle année, nouveaux projets

C’est un mardi, il est 15h57.

C’est bientôt la fin de l’après-midi, le jour commence à tomber déjà et les gens marchent sur le trottoir, la tête un peu renfoncée dans les épaules, le regard à quelques mètres devant leurs pieds.

C’est un mardi après-midi de janvier et il fait froid. Il pleut un peu même. Le ciel est gris. Le soleil ne s’est pas montré de la journée. C’est une de ces journées de janvier qui donnent envie de rester sous sa couette avec un chat, une tasse de thé à la bergamote et une saison entière de Game of Thrones à regarder.

Et ça aurait très bien pu être le programme de ma journée. Mais non. Ce matin, j’ai enfilé 2 pulls, fait 2 tours à mon écharpe, mis mes bottes fourrées, enfoncé mon chapeau sur ma tête, enfilé mes gants, remonté le col de mon manteau et je suis sortie. Depuis ce matin, j’ai passé la journée à marcher le nez en l’air. Je suis d’abord allée chercher un sesame bagel with cream cheese chez Absolute Bagels sur Broadway. Je l’ai dévoré en me léchant les doigts et en avalant de grandes gorgées de chai tea latte brûlant et épicé tout en descendant 107th street. Puis j’ai observé les écureuils de Central Park qui se courent après dans les feuilles mouillées. Je me suis perdue, un peu. J’ai fini par retrouver le Reservoir et ses canards. La skyline que j’ai déjà vue si souvent et qui pourtant, continue de m’émerveiller. J’ai découvert un nouveau gratte-ciel que je ne connaissais pas. Il n’est pas fini. De là d’où je suis, des tiges métalliques sortent du sommet et s’élancent encore plus haut. Celui-là, il sera vraiment vachement grand. J’ai continué à naviguer d’une pelouse à l’autre, j’ai fait le tour de la Bethesda Fountain et puis tout doucement, je suis arrivée à Columbus Circle, et j’ai retrouvé les taxis jaunes, le bruit des sirènes et la foule. Au Time Warner Center, je suis passée chez Bouchon. J’ai acheté un chocolate chip cookie presqu’aussi grand qu’un freesbie. Je l’ai fourré dans mon sac et j’ai continué ma route. Toujours le nez en l’air. C’est le seul moyen d’apercevoir le ciel ici. J’ai zigzagué tout en observant les numéros des rues diminuer. J’ai vu se profiler la silhouette du Flatiron. J’y ai attrapé un ginger tea à l’Argotea à son pied  et je me suis retournée pour faire un clin d’œil à l’Empire State. Puis j’ai traversé ce qu’il restait du Farmer’s Market à Union Square. C’est plus festif au mois de juin. Les gobelets en carton recyclé fumaient entre les doigts bleus des vendeurs. J’ai marché encore. Je suis descendue toujours. J’ai longé Gramercy Park. Je n’ai pas résisté à passer devant mon ancienne adresse sur 2nd street. Ma laverie. Mon Whole Foods. Puis Broadway, again. Pas de shopping aujourd’hui, je repasserai demain peut-être. Aujourd’hui, je vais le nez au vent. J’ai fini par atteindre le City Hall. J’ai hésité, hésité puis j’ai tourné à droite. J’avais faim, je me suis attablée chez Shake Shack, un cheese-burger dégoulinant entre les doigts. En ressortant, j’ai souri. J’ai profité du contraste entre mon estomac plein et chaud et le vent froid et piquant sur mon visage qui m’arrachait des larmes. Je n’ai pas traîné, je ne voulais pas louper mon rendez-vous. Je suis descendue encore, j’y étais presque. J’entendais déjà l’océan battre les terrasses bétonnées. Parfois, je l’ai même vu, gris, agité de vaguelettes. J’ai grimpé presqu’en courant les marches du Staten Island Ferry Terminal. Oh… c’est bon. Il me restait 11 minutes avant le départ. Quand les portes se sont ouvertes, les gens se sont rués à l’intérieur. Moi je me suis assise dans la coursive, face à la fenêtre. J’ai attendu un peu que le bateau s’éloigne du quai puis je suis sortie sur la plateforme à l’arrière. Et encore une fois, je l’ai prise en pleine face. Cette vue. Manhattan. Ses 2 ponts à droite, la Freedom Tower, enfin finie, insolente malgré le ciel gris. Encore une fois, mon cœur a battu plus fort. J’ai respiré à plein poumon l’air froid et humide. Ça a fait pleurer mes yeux. J’ai aimé ça, j’ai ri, un peu.

C’est le début d’une nouvelle année et comme chaque début d’année, c’est plein de possibilités. Devant moi, au-delà du spectacle de Manhattan et des mouettes qui tourbillonnent dans le ciel gris, il y a 12 mois. 365 jours. 366 même cette fois. Enfin un tout petit peu moins déjà mais rien n’est encore joué, tout est encore là. Chaque route est juste devant et chaque jour, il faudra choisir.

Le ferry rentre dans le ventre de Manhattan et je rentre dans le ventre du métro. J’ai un peu mal aux pieds. J’en ressors presque là d’où je suis partie ce matin. Il est encore tôt, il est 15h34. Je tourne à droite, je remonte Columbus. Sur le trottoir d’en face, une jolie devanture attire mon regard. C’est un café, il y a des banquettes en cuir, de petites tables, des chaises à barreaux en bois et la lumière y est douce. Ça s’appelle Birch Coffee. Je rentre, je commande un grand cappuccino et je m’installe dans l’angle de la vitrine. J’enlève mon manteau, j’enlève mes gants, j’enlève mon chapeau, je dénoue mon écharpe. Il fait chaud, l’air sent la cannelle, je suis bien, je souris. Je regarde les gens qui marchent sur le trottoir, la tête un peu renfoncée dans les épaules, le regard à quelques mètres devant leurs pieds. Lentement, ils s’effacent et devant mes yeux, s’étalent les nouveaux projets. Tout ce qui va remplir cette nouvelle année. Les volutes de cacao s’emmêlent dans la mousse de lait et je déroule mon calendrier : la nouvelle mission MSF, les envies de voyage, peut-être travailler encore un peu et voilà, ce sera déjà 2017 et LE nouveau projet. Vous voulez que je vous raconte ? Il va falloir être patient. Ça, ce sera une autre histoire…

Petit traité de procrastination

Procrastination : tendance à remettre systématiquement au lendemain des actions.

Bon alors là, j’ai pas « remis au lendemain ». J’ai purement et simplement ignoré ce blog depuis 5 mois. J’ai rien fait. Rien écrit. Rien. Nada. Que pouic, que tchi, peau de balle !

Vous avez été gentils. Vous m’avez trouvé des excuses. Vous m’avez dit des trucs comme : « Oh ma pauvre… c’est vrai que dans ta grotte, t’as pas de connexion internet… » Ou encore : « Rholala… mais tu bosses tout le temps, c’est normal que t’aies pas le temps d’écrire sur le blog… » Vous êtes gentils.

La vérité, c’est que je suis une grosse feignasse, oui. Certes, je bosse et certes, le haut débit n’est pas encore câblé au fin fond de la brousse mais la vérité c’est que j’ai tout de même réussi à glandouiller tous les dimanches que Dieu fait et que les trois derniers mois, bah… j’étais pas du tout au fin fond de la brousse. Mais je vous ai sciemment laissé dans le doute histoire de ne pas vous laisser me mettre la pression.

Mouahahahaha ! (oui, je suis un peu démoniaque aussi mais ça, c’est une autre histoire…)

Alors pour rattraper le temps perdu, je vous fais un petit rappel des faits.

Je vous ai quittés alors que je faisais des pâtisseries à tour de bras à Lubumbashi en attendant de retourner monter un hôpital-tente en brousse. Ça a duré 3 semaines tout de même. Ça m’a laissé le temps de faire une blague culinaire : j’ai fait manger des congolais à des Congolais. Ouais… on n’est pas payé cher mais qu’est-ce qu’on rigole comme dirait l’autre !! Bref, je suis repartie à Lwamba où j’ai mené une campagne de recrutement en 10 jours tambour battant. Et puis je suis rentrée. A Paris. Cette fois, c’était fini. Mais pas vraiment non plus. Parce qu’entre temps, mes nouveaux amis MSF et moi, on avait convenu que j’allais y revenir au Congo. Bah oui, quand on aime… Alors ils m’ont laissé faire le plein de fromages, charcuteries, croissants au beurre et autres chocolats pendant 5 semaines et j’y suis retournée. Sauf que cette fois, fini le générateur qui ne fonctionne que jusqu’à 22h et les douches au sceau ! Cette fois, j’ai eu un vrai lit dans une vraie chambre et même une vraie salle de bain rien que pour moi avec de l’eau chaude qui sortait d’un robinet. Cette fois c’était luxe, calme et volupté. Cette fois, j’étais l’administratrice de la base arrière à Lubumbashi. Et qui dit Lubumbashi dit autres expats, sorties, restos, tournois de ping-pong, alcool qui coule à flot et donc, vous l’aurez compris, absolument pas de le temps de vous tenir informés de la dégénérescence chronique de mon foie et de mes neurones… Mais comme toutes les bonnes choses ont une fin, après 3 mois, je me suis rapatriée. Il était temps, c’était Noël. C’était il y a 3 semaines.

Bon. Maintenant que les choses sont claires entre nous, je voulais simplement vous dire que j’ai décidé de ne pas laisser mourir ce petit blog. Que j’ai une tonne d’histoires rocambolesques et truculentes en réserve et que si vous êtes sages, vous allez pouvoir lire tout ça au cours des prochaines semaines. Parce que tout de même, quand quelqu’un que je vois deux fois l’an me glisse discrètement à l’oreille en fin de repas : « Et… dis donc, si t’as un peu l’temps, tu pourras continuer ton blog ? Parce que moi j’aime bien te lire… », bah… je culpabilise. Si, un petit peu quand même. Et que du coup, j’ai promis de faire une bonne mise à jour avant mon prochain départ. Dans 15 jours. Va pas falloir trop procrastiner ce coup-ci…

PS : je sais que c’est pas très clair mais ça veut dire que les nouvelles histoires rigolotes sont publiées avec leurs « vraies » dates. Si vous voulez les lire, faut donc revenir en arrière…

Yo-yo

Déjà 2 semaines que je suis rentrée. Oh, on ne peut pas dire que j’ai vraiment eu le temps de m’ennuyer. Rentrer à la maison à 3 jours de Noël ne laisse pas beaucoup de place à l’ennui de façon générale. Y a le papier cadeau à dérouler, le saumon à fumer et le foie gras à tartiner. Y a aussi les pulls tout doux à ré-empiler, les siestes avec le chat tout doux pour oreiller et les litres de chocolat chaud qui embaument la maisonnée. Y a le sapin qui resplendoit, les bougies qui scintilloient et les guirlandes qui chatoient. Le tout ça au son du trop souvent sous-estimé « Mets-tu des guirland-euh … »

Dans cette nouvelle vie que je me suis créée, je mets de moins en moins de temps à m’adapter. Je retrouve mes habitudes ici aussi vite que je m’en étais faites là-bas. Y a ma salle de bain d’ici et ma salle de bain de là-bas (c’est pas tout à fait pareil…), mes vêtements d’ici et mes vêtements de là-bas (pas tout à fait pareils non plus, la faute à la météo, œuf corse…), mon chat d’ici et mon chat de là-bas (devinez lequel est obèse…). Sauf qu’ici, maintenant, je suis en vacances. Je n’ai pas de réveil, je n’ai personne à payer, pas d’avion à booker, pas de doléance à écouter la tête légèrement penchée. Tout ce que j’ai à faire, c’est profiter. De l’eau chaude, de la famille, des amis. Et souvent, tout ça se passe autour d’une table. Pas rase, la table. Encore plus souvent quand on est fin décembre ou début janvier. Y a pas besoin d’être grand sorcier pour deviner ce qui se passe…

En même temps comment veux-tu que je m’en sorte ? D’abord c’est Noël. Le concept même de Noël c’est de passer en moyenne 6 heures par jour à table pendant une semaine non stop (comment ça, j’ai rien compris ?). Et v’là le foie gras, les blinis, le saumon fumé, le tarama, la dinde, la farce de la dinde, la sauce de la dinde, les marrons, la purée de céleri (bah… qu’est-ce qu’elle fout là, celle-là ?) les fromages, le pain pour finir le fromage, le fromage pour finir le pain, les verres de vin qui vont teeeeellement bien avec, la bûche, les 13 desserts et rebelote le lendemain pour finir les restes et dix de der le jour d’après parce qu’en fait, y avait encore des restes. Puis après Noël, on est parti en vacances à la montagne. Alors certes, à la montagne on fait de grandes balades pendant des heures, on respire le grand air et tout ça mais le grand air, ça creuse, alors on se tape aussi des kilos de fromage et de charcuterie qu’on arrose de petits verres de vin (ne soyons pas mesquins, ils n’ont rien de petit ces verres…) puis on gobe un ou deux chocolats parce que c’est les vacances et qu’on est là pour se faire du bien et que la vie, c’est suffisamment difficile comme ça pour pas se priver de chocolat et puis que quand même, c’est drôlement bon.

Alors évidemment, je fais le yo-yo. 6 mois de mission, 6kg de moins. 2 semaines en France, 2kg de plus. Tu comprends pourquoi à ce rythme-là, je suis obligée de repartir rapidement.

Y a pas que sur la balance que je fais le yo-yo. Émotionnellement parlant, c’est un peu spacemountainesque aussi. Y a des jours où rien n’est plus beau que l’instant présent, les gens qui m’entourent, le vent dans les premières feuilles (oui, le temps est fou, c’est déjà le printemps), le soleil qui se couche à 17h et le cliquetis des aiguilles à tricoter le soir dans le canapé. Ma bulle est increvable. Puis y a des jours où même le monde est trop petit et où je compte les jours avant le prochain avion. Ça tombe bien, c’est demain. Mais ça, c’est une autre histoire…