Les brioches du mardi matin

C’est mardi matin. Il est 5h, Paris s’éveille à quelques milliers de kilomètres de là et moi aussi. Le réveil chantonne doucement sur l’oreiller à côté de moi et je frotte mes petits yeux encore plein de sommeil. Première pensée : « J’ai pas envie d’y aller. »

Mais d’aller où, me direz-vous, à c’t’heure ? Ben… au bureau.

A 5h ??!! Ben… oui…

Aujourd’hui, c’est mardi. Et comme tous les mardis, il faut que je m’assure que tous les passagers du vol MSF sont bien là, à l’heure, et avec tous les papiers qu’il faut. Et comme l’avion décolle à 7h, il faut quitter la base à 5h30 dernier carat. Après quoi, le flightco décline toute responsabilité quant au fait que les passagers monteraient effectivement dans le coucou et arriveraient effectivement à destination. Et comme je ne veux pas que les gens nous traînent dans les pattes pendant les 3 jours suivants ratent leur avion, je bats donc le rappel des troupes dès 5h15.

Je suis donc bien obligée de sortir de mon lit, de me passer un peu d’eau sur le visage, de me brosser les dents et d’enfiler autre chose que mon pyjama pour être vaguement présentable. Bon. Sauf la fois où j’ai loupé mon réveil, que j’ai bondi de mon lit à 5h27, que j’ai couru dans la rue en pyjama justement et que c’est avec la trace de l’oreiller fermement imprimée sur la joue droite que j’ai compté mes petits poussins avant de les jeter dans la voiture pendant qu’ils rigolaient doucement… Mais sinon, j’essaye d’être un peu présentable.

Donc, le mardi matin, je me lève à 5h, je suis au bureau à 5h15 et à 5h30, j’agite mon bras pour dire au-revoir-bon-voyage-à-bientôt à la fournée du jour.

Pis voilà. Il est 5h32, je referme le bureau et je rentre à la maison. Et je pourrais me recoucher aussi sec et redormir une bonne heure. Sauf que non. Maintenant, je suis bien réveillée. Alors faut que je trouve quelque chose à faire pour m’occuper. Mais silencieusement parce que les autres dorment encore. Enfin tous les autres sauf le chat. Qui croit que puisque je suis debout, c’est que c’est l’heure de manger. Et qui traîne donc dans mes pattes en miaulant. Et comme j’ai un cœur de pierre…

Une fois que j’ai donné à manger au chat, il est 5h40. Faut toujours que je trouve un truc à faire. Alors je m’enferme dans la cuisine et je fais ce que je fais toujours quand je m’ennuie un peu : je fais des gâteaux.

Mais faire des gâteaux au Congo c’est bien différent de ce que je peux faire à la maison. Déjà, la moitié des ingrédients est introuvable. La moindre plaquette de beurre coûte 10 dollars, la farine de blé est en rupture de stock 3 semaines sur 4 et y a pas moyen de trouver une tablette de chocolat digne de ce nom à moins de vendre un rein. C’est compliqué.

Ce qui n’est pas compliqué en revanche, c’est de trouver des poudres à gâteaux toutes prêtes. Bizarrement, ça, y en a presque tout le temps au supermarché. Et à des prix presque abordables en plus. Alors je les teste. Une par une. Mais ma préférée, c’est celle pour faire des brioches aux pépites de chocolat. En plus, si je me débrouille bien, elles sont juste cuites à 7h. Et quand je pose sur la table du petit dej une plaque entière de brioches au chocolat toutes chaudes, dans les petits yeux encore tout collés de mes colocs, c’est comme si j’étais la déesse du mardi matin. Ça vaudrait presque le coup de se lever à 5h les autres jours. Enfin… faut pas pousser, hein, non plus…

La dure vie d’humanitaire

 

Vous pensez sûrement que la vie d’humanitaire, c’est comme sur les cartes de vœux de l’Unicef : on a tous des jolis tshirts blancs avec un gros logo sur le cœur, on est couverts de poussière, la sueur nous colle les cheveux dans le cou et on sert dans nos bras des enfants sur les bras desquels courent les intraveineuses… Le tout sous un nuage de mouches et sous le regard un peu blasé des chèvres du coin. Bah figurez-vous que oui, parfois, ça peut ressembler à ça mais souvent, c’est un peu différent. Surtout en ce qui concerne l’Unicef d’ailleurs…

Tenez, moi par exemple. Laissez-moi vous racontez ce que j’ai fait le week-end dernier.

Samedi matin, comme tous les samedis matins, je suis allée faire les courses au supermarché pour que ma petite famille ne meurt pas de faim d’ici dimanche soir. Oui, parce que le week-end, on n’a pas de cuisinier et comme les cuissots de cabris ne tombent pas tout cuits du ciel dans nos assiettes, faut prévoir une alternative. Et oui, c’est un peu comme si c’était ma petite famille. Je sais que untel n’aime pas les concombres, que unetelle est végétarienne, que si j’achète des céréales, faut bien prendre celles au chocolat et pas celles aux noix… bref, le samedi matin, Maman AL pousse son caddie dans les allées climatisées du supermarché et rempli le frigo. Jusque là, pas de poussière, pas de sueur : y a des petits gars qui mettent tes achats dans des sacs plastique puis poussent ton caddie jusqu’à la voiture où ton chauffeur se charge de remplir le coffre…

Vers 11H30, j’ai enfilé mes baskets et je suis allée au Cercle Belge. Pas pour y déguster une moule-frites, bananes ! Pour y disputer un match de tennis. Vous ne saviez pas que je jouais au tennis ? Moi non plus. Mais j’ai trouvé une âme charitable pour me renvoyer la balle alors j’en profite. Bon, certes, j’envoie la balle aux 4 coins du terrain voire même sur les courts à côté et mon partenaire court l’équivalent d’un marathon et demi sous un soleil de plomb (gratitude éternelle… again…) alors va pour la poussière et la sueur mais au moins, on rigole. Surtout quand le coach-ramasseur de balles (loué avec le court alors pourquoi s’en priver ?) me dit : « Non mais Madame, faut ouvrir les yeux hein ! Faut regarder la balle ! ». C’est sûr… t’as déjà essayé de jouer au tennis les yeux fermés ? C’est tout de suite moins pratique.

Une fois que j’ai eu bien transpiré, je suis rentrée à la maison. J’ai pris une bonne douche, me suis préparé une jolie salade et suis allée la grignoter dans mon hamac sous les manguiers dans le jardin. Puis j’ai passé l’après-midi dans le même hamac à tricoter en écoutant de la musique, en somnolant  et en jouant avec le chat. Vous noterez que jusqu’ici, toujours pas l’ombre d’une intraveineuse…

Puis quand le soleil a commencé à se coucher et que les moustiques ont commencé à envahir les airs, je me suis rapatriée dans la véranda derrière les précieuses moustiquaires. C’était déjà l’heure de se préparer à sortir. Bah oui, c’est samedi soir. Et avec les autres malheureux en exil à Lubumbashi, on a pour habitude de se retrouver pour partager quelques pizzas, un nombre certain de bières et gossiper sur tout ce qui bouge. A l’exception des chèvres donc. Parce que y en a pas.

Dimanche matin, j’ai été réveillée par le chat. Cet animal a beau s’être couché comme moi à 1h du matin, il ne connaît visiblement pas le concept de grasse matinée. Et les bruyantes courses poursuites des souris dans le faux plafond le rendent dingue. Du coup, je me traîne jusqu’à la cuisine pour remplir sa gamelle de croquettes en ouvrant un demi-œil et je me recouche aussi sec. Sauf que 10 minutes plus tard, le revoilà à gratter à ma porte et à miauler à la mort. Comme j’ai tout de même un bon fond et que je ne tiens pas à ce que mes colocataires égorgent cette petite bête (oui, tout le monde sait que j’ai toujours préféré les chats aux humains…), je me relève, entrebâille la porte et laisse la boule de poils se faufiler jusque dans mon lit. Pas de bol, lui, maintenant, croit que c’est l’heure de jouer. Avec mes cheveux, mes orteils, mon nez, … J’ai beau tenté de le maîtriser en le fourrant sous mon oreiller, mon cerveau est encore un peu trop embrumé et le sien bien trop énervé. Adieu la grasse matinée… Bon, de toute façon, les effluves de bacon et de pancakes commencent à filtrer sous ma porte. C’est l’heure du brunch ! Et comme on est loin d’être perdus en brousse, la table est couverte de tout un tas de trucs délicieux et tout le monde se jette dessus comme si on revenait tout juste de Koh Lanta…

Puis vient 14H. C’est l’heure d’aller chez les voisins pour le tournoi de pétanque. Enfin y a ceux qui jouent à la pétanque et ceux qui jouent à qui videra les bouteilles de vin. Devinez quel camp j’ai choisi… Ainsi s’égrènent les heures du dimanche après-midi. De toute façon, on peut pas s’agiter plus, il fait trop chaud, on transpirerait.

Et puis quand le soleil se couche et qu’on ne voit plus où est le cochonnet (et que les bouteilles sont vides…), chacun rentre chez soi. Et pour clôturer ce petit week-end, c’est le moment où je décide de me faire couler un bain. Et d’y jeter des tas de trucs colorés qui éclatent et font plein de mousse. Le chat hésite. Lui qui joue souvent à chasser les cafards dans cette baignoire se dit que là, il s’y passe un truc pas catholique. Du coup, il reste assis dans l’angle à me regarder d’un œil suspicieux. Mais je m’en fous, j’ai un bon livre, l’eau est juste tiède et j’ai une assiette avec des restes de pancakes à portée de main…

Alors l’Unicef et ses cartes postales peuvent aller se rhabiller… la dure vie d’humanitaire ici, c’est plutôt luxe, calme et volupté. Enfin, le week-end… Parce que la semaine, c’est tout de même une toute autre histoire…

Et dites vous qu’il y a quand même une justice. Lundi matin, quand le réveil a sonné et que j’ai voulu sauter joyeusement hors de mon lit, j’ai pas pu. J’avais un lumbago. La faute au tennis pour sûr…

Mbuyu, Ngoy, Ilunga et les autres

Quand j’ai débarqué il y a 5 mois de ça dans la brousse congolaise, une des premières choses que j’ai eu à faire a été de recruter toute une nouvelle équipe. Gardiens, cuisiniers, hygiénistes, infirmiers, lavandiers, chauffeurs… tout y est passé.

Honnêtement, y avait rien de bien compliqué. Je faisais des listes. La liste de ceux qui sont sélectionnés pour les tests écrits. La liste de ceux qui sont sélectionnés pour les entretiens. La liste de ceux qui sont recrutés.

Le truc, c’est que ça me prenait du temps. Bah oui. Faire une liste de gens qui s’appellent Dupond, Lenormand ou Martin, c’est simple. Faire une liste de gens qui s’appellent Kazadi Mbwa Matumba, Tshibangu Lukusa ou Mbuza Ntambo, c’est tout de suite moins intuitif… Et encore, les écrire c’est une chose, les prononcer, c’en est clairement une autre ! Car oui, suffit pas de savoir les écrire les noms congolais, encore faut il savoir les prononcer ! C’est toujours plus pratique (et sympathique et éventuellement poli) quand tu travailles avec des gens de les appeler par leurs noms et pas… « Hé ! Toi ! Là bas… »

Alors allons-y, petit cours théorique sur les noms au Congo.

Commençons par le commencement. Les Congolais n’ont pas de prénom. Ils ont un nom (ou deux, très souvent deux d’ailleurs) et un postnom. Cette petite invention date de l’époque de Mobutu qui voulait marquer une rupture franche avec la colonisation et la mode européenne des prénoms et donc a purement et simplement supprimé les prénoms. Et les a remplacés par les postnoms. Et bien sûr, tout ce qui sonnait vaguement belge a été interdit. Adieu les Pierre, Paul, Jacques (prénoms donnés par les prêtres chrétiens européens venus évangéliser le pays), bienvenus les Mbuyu, Ngoy, Ilunga. C’est à ce moment-là que le Congo disparaît pour faire place au Zaïre d’ailleurs. Congo, ça sonne trop belge. Bon, depuis 1965, les choses se sont un peu tassées. Et si on continue à parler de postnoms, ils sont redevenus belges/français pour la plupart. Et on se retrouve avec des Kabwe Mbuyu Jean par exemple. Et encore, celui-là, il est assez classique.

Ensuite, il faut savoir qu’un père ne transmet pas son nom à son fils. Pas de façon systématique en tout cas. Rien d’obligatoire. Tu choisis les noms et postnoms de tes enfants de A à Z. Tu veux donner le nom de ta voisine à ta fille ? Vas-y, fonce ! Celui de ton meilleur pote à ton fils ? Comme tu l’sens ! Un nom que tu trouves juste joli ? Aucun problème. Très très pratique au moment où tu te demandes comment tu peux être sûre que les 13 enfants que déclare un de tes nouveaux employés sont bien les siens…

Et puis il y a ceux qui sont inspirés. Très inspirés même. Alors on a les Bienvenu (je vous raconte pas la crise de rire quand justement, je recevais les candidats en entretien avec Bienvenu et qu’il se présentait : « Bienvenu… » et que les gens répondaient : « Merci… »), les Dieu Merci, les Immaculée, les Grâce de Dieu, et mon petit préféré, les Sasuffi. Parce que oui, hein, bon, là, ça suffit.

Bien. Parlons maintenant de l’orthographe de tous ces noms. Prenons les Ngoy par exemple. Ngoy, c’est très courant au Katanga. Enfin, c’est très courant quand ça s’écrit N-G-O-Y. Parce que ça pourrait aussi s’écrire Ngoie ou juste Ngoi. Et là, on saurait que ça n’est pas un nom du coin. Oh que non ! C’t’évident enfin… Si tu t’appelles Ngoie, on sait tout de suite que tu viens du Kasaï. Et même pas besoin de l’écrire, ça s’entend. C’est subtil, certes, mais ça s’entend. ‘Fin… si t’es congolais, tu l’entends. Parce que sinon, tu peux toujours faire répéter un bon millier de fois, ça restera un mystère absolu.

Y a des noms comme ça, ils te permettent de dire directement de quelle province et même de quelle ethnie sont les gens. C’est très sérieux. Parce que ça te viendrait pas à l’idée d’appeler ton enfant Ngoie si tu es au Katanga par exemple. Sauf si tu as émigré du Kasaï mais que ta tribu vient bien de là-bas. Cela étant dit, c’est très pratique si tu veux savoir de quelle tribu est la personne qui est en face de toi. Sauf qu’avec plus de 450 tribus sur tout le territoire et autant de noms soi-disant caractéristiques, autant vous dire que moi, j’ai vite lâché l’affaire… Je me suis concentrée sur l’orthographe de ceux à qui je faisais signer des contrats et les autres, ben… je me suis excusée des dizaines de milliers de fois mais j’ai continué à les appeler par leurs prénoms. Euh… leurs postnoms je veux dire !

A la maison

Quand on vit à 7 100km de chez soi, il y a des petites choses, parfois, qui font plaisir. Trouver des « Petits Écoliers » au supermarché par exemple. Ou regarder le journal de 13H de TF1 le samedi. Si, Parfois, ça fait plaisir.

Quand on vit à 7 100km de chez soi dans un pays relativement en paix et qu’on a la chance d’avoir tout le confort moderne à la maison, on peut aussi, parfois, presque s’y croire. A la maison.

Parce que si on trouve des « Petits Écoliers » au supermarché, alors on peut aussi y trouver de la farine, des oeufs, de la levure et du lait. Et du bacon. Et de la confiture. Et du Nutella. Et du beurre de cacahuètes. Et avec tout ça quand ton coloc dit : « Dites donc, ça vous dit si dimanche matin je vous fais des pancakes ? », tu réponds : « Oh ouiiiii !!! ».

Bon, certes, les premiers sont pas cuits et les derniers sont brûlés mais ceux du milieu… c’est juste une tuerie !

Comme tu n’es pas égoïste, tu as invité tes voisins tout de même. Et comme les voisins sont polis, ils ne viennent pas les mains vides. Et chez les voisins, y a un Canadien. Et il apporte… du sirop d’érable !! Et tu connais quoi que ce soit de meilleur au monde qu’un dimanche matin qui sent le pancake au sirop d’érable ? Pour un peu, si tu fermes les yeux, tu pourrais croire que tu y es . A la maison.

Y aurait le carrelage froid sous tes pieds, le chat qui viendrait se frotter à tes jambes pour réclamer une miette de ton petit déj, des volutes qui monteraient de ta tasse de thé et les moineaux qui sautilleraient de branche en branche dans le jardin. Et la bouche pleine de pancake et une goutte de sirop d’érable au coin des lèvres, tu serais heureux.

Bon, là, le béton brut sous tes pieds est moyennement frais, le chat t’a déjà arraché la moitié de la main pour te voler ton petit dej, ton thé ne fait pas de volutes parce qu’ici, tu le bois froid (fait déjà bien trop chaud de toute façon) et dans le jardin, y a des corbeaux qui sont presque plus gros que le chat justement. Mais la bouche pleine de pancake et une goutte de sirop d’érable au coin des lèvres, t’es heureux.

Relations de bon voisinage

2h45. Du matin. Je viens de me réveiller en sursaut.

Dans la nuit, quelqu’un hurle.

C’est un homme qui pleure ou un chien qui aboie d’ailleurs ?

C’est un cri rauque, profond, un truc qui fait froid dans le dos. Et ça ne s’arrête pas.

Courage, roulons nous en boule sous les draps et enfonçons la tête sous l’oreiller !

Mais ça ne suffit pas à étouffer le bruit. Non mais vraiment, c’est un être humain ou une bête qui crie comme ça ? Oh ! J’espère que c’est pas un chien qui a attrapé notre chat…

Je sors pour voir ? Non… si y avait vraiment un truc, les gardiens seraient déjà venus me chercher…

Mais ça s’arrête pas ! C’est quoi ce bordel ?

Aaaah… c’est peut-être un deuil ! Avec les femmes qui se mettent à pleurer, à se rouler par terre et à s’arracher les cheveux ! Non mais c’est quand même bizarre parce que là, clairement, y a une seule personne et puis c’est pas des lamentations, ça ressemble à quelqu’un qui souffre. C’est ça, on dirait un cri de douleur. Y a quelqu’un qui est blessé ?

Non mais sérieux ? Ça va jamais s’arrêter ou quoi ? Pis maintenant, y a tous les chiens du quartier qui hurlent avec…

Franchement, là, ça fait 20 minutes non-stop, je vais sortir voir ce qu’il se passe. Ou pas…

3h20. Oh mon Dieu ! Quelqu’un tambourine comme un malade sur notre portail !

Bon, ma chambre étant la dernière au fond du couloir, si quelqu’un entre dans la maison, il viendra me trouver en dernier.

Mais c’est bizarre, j’entends pas les gardiens parler. En même temps, vu que ça hurle toujours, je risque pas d’entendre grand-chose…

Ah si ! j’entends la porte de la maison ! Ah non mais ça c’est T. qui va voir ce qu’il se passe justement. Je l’entends parler avec les gardiens. Bon. Il rentre. Je me trompe peut-être, c’est pas sur notre portail que ça tambourine, c’est peut-être chez le voisin.

Non mais des hurlements pareils, c’est pas possible ! Y a forcément quelqu’un qui est blessé…

3h35. Subitement, ça s’arrête. Plus de cris, plus de coups sur le portail. Je tends l’oreille pour être sûre mais non, plus rien. C’est quand même bizarre… Bon, on tirera a au clair demain, en attendant, essayons de profiter de l’heure et demi qui reste avant que le réveil ne sonne…

4h03. Bon. Bah on dirait que c’est foutu, je vais pas me rendormir… Fait ch*** !! J’peux te dire que le chien du voisin, je vais le dégommer ! Bon, allez, on respire, on compte jusqu’à 100, on se rendort… Non ? Non…

4h50. Bon. Ça sert à rien d’attendre que le réveil sonne. De toute façon, faut que je vérifie que les papiers de tout le monde sont en règle pour prendre l’avion alors autant s’habiller et se laver les dents tout de suite…

5h10. Je sors de la maison. Et je demande aux gardiens :

– Bonjour ! Dites donc, c’était quoi ce bordel cette nuit ?
– Ah ! Oui… Bah en fait, tu vois, le gardien de la maison d’en face, cette nuit, il était avec une fille.
– Non mais OK mais qui est-ce qui hurlait comme ça ?
– Bah en fait, tu vois, le gardien, il était dans la rue avec la fille et puis il rentré dans la maison et il a fermé le portail. Et il a laissé la fille dehors.
– Alors c’est elle qui criait ? Mais pourquoi ?
– Bah parce que tu vois, il l’a pas payée…
– Aaaah…
– Ouais, voilà…
– Non mais après, elle est venue frapper chez nous, non ? Pourquoi ?
– Bah tu vois, comme elle faisait beaucoup de bruit, on a ouvert un tout petit peu pour voir ce qu’il se passait. Mais vraiment un tout petit peu. Sauf qu’elle nous a vus. Alors elle est venue vers la maison pour demander de l’aide. Mais nous, on sait qu’on n’a pas le droit de laisser rentrer les gens dans la parcelle alors on a fermé le portail. Mais comme elle nous avait vus, elle a frappé à la porte. Et puis comme c’est une fille qui est sourde et muette, elle pouvait pas entendre qu’on lui disait de partir.
– Ah parce que vous la connaissez ???
– Bah, c’est une fille qui vient souvent par ici. Parce que d’habitude, elle travaille dans la maison qui est un peu plus loin dans la rue. Tu sais ? Celle avec le toit vert…
– Oui je vois. Mais comment ça, elle y « travaille » ?
– Bah, c’est une pute. Et la maison avec le toit vert, c’est une maison de putes.
– Ah oui ? Mais c’est de mieux en mieux…
– Y a beaucoup de filles. Et des garçons aussi.
– Formidable… Et elle a fini par partir alors ? Parce que, au bout d’un moment, ça s’est arrêté…
– Ah bah oui, elle est partie. Parce que tu vois, comme elle faisait beaucoup de bruit, y a un gars qui est venu depuis le bout de la rue. Et puis, il a commencé à lui faire des histoires. Et elle, elle continuait à crier. Alors, il a pris son sac à mains et il s’est enfuit avec.
– Nooon !!??
– Si, si. Et puis la fille, bah… elle lui a couru après. C’est pour ça que ça s’est arrêté.
– … Non mais sans déconner…
– Mais tu sais, c’est pas la première fois que ce gardien il paye pas les filles. C’est pas bien.
– Ah bah non, c’est sûr, c’est pas bien ! Mais bon, c’est un bon samaritain quand même ! Parce que c’est quand même grâce à lui que ça s’est arrêté ! Non mais, la prochaine fois, vous venez me chercher et moi, je vais la payer la fille, hein ! Parce que là, je dors pas depuis 2h45 ! J’ai cru qu’il se passait des trucs horribles moi ! Franchement, si c’est juste une histoire de putes, j’te jure, je vais la payer !
– Ah non mais Anne Lise, tu peux pas faire ça ! Après, toutes les putes, elles vont venir ici…
– Non mais je déconnais les gars, je déconnais…

Y a des jours, ou plutôt des nuits, c’est pas facile quand même.

La justice populaire a eu lieu…

La condition d’expatrié dans un pays comme le Congo fait que tu vis un peu dans un cocon. On te dit que Lubumbashi, c’est plutôt safe mais de toute façon, t’as un chauffeur à ta dispo 24 heures sur 24 et puis le week end, tu fréquentes d’autres expats qui, pour la plupart, bossent pour des ONG et qui donc, vivent globalement comme toi, dans des quartiers résidentiels où chaque maison est entourée d’un mur de 3 mètres de haut lui-même couvert de 50cms de barbelés et gardée de jour comme de nuit. Bien sûr, t’as entendu parler de ces quartiers coupe-gorges où même les gens qui y vivent ne veulent pas rester dehors après le coucher du soleil. C’est là qu’habite une partie des gens avec qui tu travailles d’ailleurs. Mais personne, même pas toi-même, n’a vraiment envie que t’ailles y traîner.

Laissez-moi vous parler de Maman M.

Maman M. c’est un personnage. Elle a la quarantaine, 3 enfants, pas de mari et travaille pour MSF depuis plus de 20 ans. Les Belges, les Hollandais, les Français… elle a vu défiler toutes les sections à Lubumbashi les unes après les autres. Elle est notre coordinatrice médicale. Elle chapote toutes les équipes médicales présentes sur le terrain et elle est également en contact avec le ministère de la santé et toutes les autres organisations diverses et variées qui sont impliquées dans nos projets. De temps en temps, elle va aussi sur le terrain notamment pour les missions d’exploration. Avant de décider de s’installer quelque part, on envoie toujours une petite équipe en premier pour récolter des données médicales, faire une estimation des besoins logistiques, etc… Autant dire que Maman M., elle enfile pas des perles. Elle a un sacré caractère et se laisse pas marcher sur le bout des pieds mais elle est toujours de bonne humeur et on entend son grand rire d’un bout à l’autre du bureau. Bref, Maman M., elle est chouette.

Lundi matin, Maman M. est arrivée au bureau sans voix. Littéralement. En rigolant je lui dit : «  Bah t’as trop fêté ce week-end ou quoi ? » Elle ne sourit pas. Elle me dit ou plutôt chuchote : « Je t’expliquerai plus tard. » Et effectivement, plus tard, elle est venue m’expliquer.

Dimanche matin, alors qu’elle s’était levée à 5h pour ranger la maison et faire du ménage pendant que ses enfants dormaient, elle aperçoit un homme qui se faufile le long du mur de sa maison vers la porte de derrière. L’homme a un fusil en bandoulière. 6 mois plus tôt, la maison a déjà été cambriolée. Maman M. n’était pas là, elle était sur le terrain, en brousse. Mais ses enfants, eux, étaient là. Et ils se sont retrouvés avec des armes pointées sur la tête pendant que les voleurs retournaient les placards. Ils ont entre 8 et 14 ans. Autant dire qu’ils sont déjà un peu traumatisés. Bref, Maman M. se dit que le scénario se répète alors elle court vers la porte de derrière et elle s’y cramponne. L’homme tire sur la porte, la secoue. Il comprend que Maman M. est de l’autre côté au moment où elle se met à hurler de toutes ses forces pour alerter les voisins. « Au voleur ! Au voleur ! ». Quand il comprend qu’il ne va pas réussir à entrer, l’homme prend peur. Il s’enfuit, saute par-dessus le muret qui entoure la parcelle où est construite la maison et se met à courir dans la rue. Mais Maman M. continue de hurler et les voisins sont déjà sortis de chez eux. Et eux aussi se mettent à crier. « Au voleur ! Au voleur ! » Bientôt, c’est toute la rue qui est au courant et les gens commencent à courir après le voleur. Il a beau être armé, visiblement, ça n’effraie personne. D’ailleurs, bientôt, il se fait rattraper et attraper. Quelques policiers qui traînaient dans le coin sont alertés par le bruit et viennent voir ce qu’il se passe. On leur explique : l’homme qui a essayé de s’introduire chez Maman M., la maison qui a déjà été cambriolée, l’arme… Les policiers comprennent et s’écartent.

« Et là, les gens lui ont attaché des pneus et… la justice populaire a eu lieu. Moi, j’ai pas regardé. » La voix de Maman M. tremble un peu. La justice populaire ? Ça veut dire quoi ça ? Je crois que j’ai déjà compris mais j’arrive pas à croire que c’est bien ce que je pense. « Bah… ils l’ont brûlé. »

Mes yeux s’écarquillent. Quoi ? Mais comme ça ? En pleine rue ? Avec les policiers à côté ? Maman M. m’explique. Quand on attrape un voleur, c’est comme ça. On le brûle. Ça sert d’exemple pour ceux qui seraient tentés de faire la même chose. Et les policiers laissent faire parce qu’il y a tellement de gens qui veulent brûler le type que si ils s’y opposent, ils mettent un peu leurs propres vies en danger… D’ailleurs, le dimanche soir, ils ont parlé de cette histoire aux infos à la télé.

Puis les autres gens au bureau se mettent à me raconter que oui, oui, c’est vrai, d’ailleurs ce mois-ci, dans tel quartier, y a eu 3 personnes qui ont été brûlées comme ça. Mais c’est quand même moins qu’avant. Ca s’améliore quoi. Et puis c’est tout de même mieux que encore avant. Encore avant, on emmenait les coupables au stade et puis on leur mettait une balle dans la tête. Comme ça. La justice populaire quoi.

Moi j’en reste sans voix. Je veux dire, je savais qu’on était dans un pays où il y a des conflits armés depuis des générations, que dans chaque famille il y a au moins une personne qui a été blessée par balle ou qui s’est faite tuer, par accident ou pas, que quand les gens se menacent de mort c’est pas juste des mots en l’air bref, que le niveau de violence quotidienne n’a rien à voir avec ce que je connais mais là… wow… ça fait un drôle d’effet quand même. C’est surtout le fait que tout le monde trouve ça normal qui fait drôle.

La justice populaire a eu lieu. Et mon cocon s’est un peu fissuré.

Oui merci !

Travailler à l’étranger ça veut dire plein de choses, en général tout et n’importe quoi.

Dans mon cas, ça veut dire chasser les mouches et les chauve-souris qui pensent que mon bureau est un endroit suffisamment accueillant pour qu’elles s’y sentent chez elles, partager ma cuisine et ma salle de bains avec quelques-uns de mes collègues, aller au bureau en tongs et en pyjama (rien que ça, ça pourrait me convaincre de ne jamais revenir), ne pas pouvoir imprimer ce que je veux quand je veux parce qu’il y a des coupures de courant, et sortir de ma zone de confort. A tout point de vue.

D’abord parce que climatiquement, c’est pas confortable tous les jours : quand il fait 35°C dès 9h du matin, tu sais que tu vas transpirer rien qu’à agiter les doigts sur ton clavier et goutter au-dessus des contrats n’est pas exactement du dernier chic. Ensuite, parce que j’ai beau aimer les challenges, ingurgiter le code du travail congolais en 3 jours relève globalement de l’impossible et il m’arrive donc régulièrement de ne pas savoir sur quel pied danser (ça compte les samedis dans les jours de congés ou pas ?). Et puis enfin parce que travailler avec des gens de 12 nationalités différentes, avec leurs 12 cultures différentes chacune avec leurs codes et leurs références, ça génère parfois quelques incompréhensions.

Par-dessus tout, y a la langue. Alors oui, on travaille en français et oui, théoriquement, le français je maîtrise mais n’oublions pas que le Congo, fût un temps, c’était belge et que donc, les Congolais, ils ne parlent pas français, ils parlent belge. Alors je fais attention, j’essaie de m’adapter. Par exemple quand j’annonce à mon interlocuteur que je vais le payer 495 dollars et qu’il me regarde avec des yeux de merlan frit. Bah au bout de la 8ème fois, je finis par me souvenir que 495 pour lui, ça se dit pas quatre cent quatre-vingt-quinze mais quatre cent nonante cinq. Même réaction quand je donne mon numéro de téléphone qui est plein de septante et de nonante…

Mais des fois, c’est encore plus compliqué. On ne met pas la même chose ou la même idée derrière le même mot. Ça donne lieu à conversations fabuleuses. Par exemple quand je demande au logisticien de la base s’il nous reste des duvets parce qu’on se gèle la nuit et qu’il me rapporte une couverture en peau de singe…

– Ah OK, cool, merci. Je pensais plutôt à un duvet mais un duvet parce que ça, ça va pas tenir bien chaud…
– Non mais en fait… c’est quoi un duvet ? C’est comme une blanquette ?
– … ??? Une… blanquette ??? Mais ça, c’est même pas du belge ! C’est de l’anglais non ?
– Bah je sais pas moi. Une blanquette c’est ce qu’on met sur un lit pour avoir plus chaud.
– Ah ouais, c’est ça, une blanquette, c’est une couverture en fait…
– Oui on peut aussi dire une couverture si tu veux. Mais du coup, un duvet, c’est quoi ?
– Bah un duvet, c’est le truc qu’on emporte quand on va faire du camping, qu’on dort sous la tente…
– Aaaah ! Mais ça, c’est un sac de couchage !
– Bah oui ! Un sac de couchage, un duvet, c’est pareil quoi !
– Duvet. C’est rigolo comme mot ça… Duvet. Mais y a personne qui dit ça ici…

Et puis des expressions rigolotes, ici, c’est pas ce qui manque. Une de mes préférées c’est quand quelqu’un veut dire qu’il est d’accord avec toi. Il te sort un joli : « Je n’en disconviens pas… » Y a aussi « Merci pour la parole » quand en réunion quelqu’un est invité à s’exprimer. Un peu protocolaire mais sympa. Puis y a aussi « Bon service ! » quand la personne que tu reçois prend congé ou « … en tout cas, vraiment » qui ponctue pas mal de phrases même si ça n’a aucun sens ou encore « Je souffre la souffrance » qui se suffit à elle-même. Mais la meilleure et de loin, c’est « Oui merci ! ». Celle-là, elle est magnifique. Elle sert à tout. Elle peut occasionnellement servir à dire « Oui merci ! » (genre « Tu veux un café ? » « Oui merci ! ») mais elle sert surtout quand tu sais pas quoi répondre. Voire que t’as même pas compris la question.

Là encore, y a les évidentes : « Comment tu t’appelles ? » « Oui merci ! » ou « T’as combien d’enfants ? » « Oui merci ! » ou « Non mais ça va pas être possible ! » « Oui merci ! »

Et puis y a les plus délicates : « T’as compris ce que je t’ai dit ? » « Oui merci ! » Le « merci » te met la puce à l’oreille. Immédiatement…

Des « Oui merci ! », j’en entends pas loin de 200 par jour. Chaque fois, je suis obligée de me poser la question. D’analyser l’expression de mon interlocuteur et d’essayer de deviner si c’est « oui merci ! » ou « oh mon dieu, j’ai rien compris mais dans le doute… » La plupart du temps, je n’en disconviens pas, j’ai du mal à pas rire… En tout cas, vraiment !

Comment j’ai découvert que Maman D. ne buvait pas le Paic Citron

Ça fait maintenant un peu plus de 2 semaines que je suis à Lubumbashi. J’ai pris possession des lieux comme on dit. Y a mon bureau, ma maison, ma chambre rien qu’à moi et Maman D. pour gérer tout ça.

Maman D., elle est super. Elle fait la lessive plus vite que son ombre (tu mets ton t-shirt au sale le matin, le soir il est lavé, séché, repassé et déposé devant ta chambre), elle me gronde si je fais la vaisselle le week end et que je la laisse pas traîner dans l’évier pour qu’elle s’en occupe le lundi matin et surtout, elle a gardé précieusement ma recette de gâteau au chocolat et elle en fait un tous les mercredis. Ah oui, parce qu’en plus du ménage et de la lessive, Maman D. nous fait aussi la cuisine. Tous les jours du lundi au vendredi. Le week end, on est obligés de se débrouiller tout seuls. Du coup, on mange pas. Ou alors on va au resto si on a vraiment faim. Mais en général, comme elle sait qu’on est des grosses feignasses, elle s’arrange pour qu’on ait des restes. Bref, Maman D., elle est super…

Le week end dernier justement, j’ai voulu faire la vaisselle. Sauf qu’on n’avait plus de liquide vaisselle. Je suis donc allée acheter une bouteille de Paic Citron. Je vous rassure, j’étais pas motivée au point de sortir uniquement pour acheter mon liquide vaisselle mais je voulais manger du fromage et comme j’ai pas encore le numéro du livreur de fromages, il a fallu aller faire des courses. Bref, dimanche, j’ai donc déposé sur le rebord de l’évier une bouteille toute neuve de Paic Citron. Toute neuve, donc toute pleine. Je vous prends pas pour des imbéciles, je sais que vous savez qu’une bouteille toute neuve est de facto toute pleine mais c’est un détail qui a son importance pour la suite.

Lundi matin, je suis donc partir au boulot après avoir jeté un dernier regard à ma bouteille de Paic Citron. Enfin, j’ai posé la tasse, ma cuillère, le bol du mixer, son couvercle et un couteau au fond de l’évier. Oui, le matin je me fais un milk-shake à la banane. Tous les matins. Oui. Bah faut avouer que quand c’est pas toi qui fais la vaisselle, t’as tendance à pas être trop regardant sur le nombre d’ustensiles de cuisine que t’utilises. Et lundi soir, quand je suis rentrée, … stupeur ! ma bouteille de Paic Citron était vidée de moitié. Consternation. Interrogation. Mais que s’est-il donc passé ? Elle le boit ou quoi le Paic Citron Maman D. ? Elle le revend ? C’est quoi le deal ? Je veux pas mettre le nez dans ses petites affaires mais je vais pas lui fournir 3 bouteilles de Paic la semaine non plus !! Je me dis donc que le lendemain matin, je vais me permettre de lui demander des explications.

Et le lendemain matin, à 7h15, je saute à la gorge de Maman D.

– Euh ??? Maman D. ? Qu’est-ce qu’il s’est passé avec le liquide vaisselle ? J’ai acheté la bouteille dimanche !
– Bah… on n’a plus de lessive. Alors je l’ai mis dans le lave-linge.
– … Pardon ???
– Bah oui. On n’a plus de lessive. Alors je l’ai mis…
– Oui non mais j’ai compris ! Mais… Maman D., faut pas faire la lessive au Paic Citron !! En plus s’il pleut, on va se mettre à mousser vu la quantité que t’as mise !!
– Bon bah faut que t’achètes de la lessive alors.
– … Bah oui hein… on va faire comme ça…

Maman D., elle est super. Déconcertante mais super. Et mes petites culottes sentent le citron.

La fois où je me suis prise pour Bono, Mick Jagger et les Beatles réunis

Ça fait 3 semaines que je tourne en rond à Lubumbashi. 3 semaines. Ça n’a l’air de rien comme ça et en plus on pourrait se dire : « Non mais elle est rigolote celle-là, elle est payée à rien faire et elle se plaint en plus ! » Et bah ouais. Je suis rigolote et je vous suggère d’essayer de passer 3 semaines à rien faire de vos journées quand tout le monde autour de vous bosse de 8h à 20h. Vous allez vous retrouver à faire des gâteaux tous les matins et lire le seul livre de la bibliothèque tous les après-midis. On verra bien si vous trouvez pas le temps long…

Tout ça pour dire qu’après 3 semaines, ça y est, l’heure du départ a sonné. Aujourd’hui, je remonte dans l’avion direction Malemba. Et là, cher lecteur, tu te dis : « Malemba ? Mais pourquoi faire ? Je croyais que tout était plié à Malemba ! » Et je réponds : « Félicitations ! Tu as bien suivi ! Mais figure-toi qu’il n’y a pas d’aéroport à Lwamba ! » Bon. Certes, qualifier la piste de Malemba d’aéroport, c’est légèrement complètement exagéré mais ne compliquons pas l’histoire dès maintenant. Toujours est-il que pour aller à Lwamba, il faut donc passer par Malemba. Et de Malemba, il faudra encore une demi-journée de voiture. Bah quoi, c’est au moins à 100kms !

J’ai donc refait mon sac avec allégresse et ce matin, je trépigne d’impatience. Mais on ne décolle pas avant midi. Je trépigne donc en silence pour pas énerver tout le monde. Des fois qu’il en reste que je n’ai pas déjà énervés au cours des 21 jours précédents. Je trépigne d’autant plus que je vais rester quelques jours à Malemba. Parce qu’en fait, on a gardé un petit bout de base qui sert de stock et d’hébergement aux gens qui sont en transit entre Malemba, Lwamba et Mukanga. Et que ce petit bout de base est géré par mes copains chauffeurs et que ça me fait bien plaisir de les retrouver.

On finit par y aller. Je remonte d’abord dans le gros coucou qui vole jusqu’à Manono puis dans le tout petit coucou qui me ramène chez moi. Quoi ? Malemba c’est un peu chez moi. D’ailleurs, les gens présents à l’aéroport ce joli jeudi de juillet ne s’y trompent pas. Quand je m’extirpe de l’avion, la foule en délire se met à hurler mon nom. « Anne Li-seuh ! Anne Lis-euh ! » J’te jure… Lennon et Mc Cartney en descendant de leur jet à Paris en 1964, ils ont pas eu le quart de la moitié de mon succès. Les enfants se jettent sur moi, les adultes viennent me serrer la main, Papa P., le responsable de l’aéroport, m’embrasse comme du bon pain…

Là, vous vous dîtes : « Ca y est, on l’a perdue, elle se prend pour Bono, elle va commencer à mettre des lunettes jaunes et se raser le crâne… » Mais je vous rassure. Si la foule m’acclame, c’est pas pour mon talent. C’est parce que tout le monde sait que c’est moi qui ait la clé du coffre. Alors faut raison et cheveux garder et relativiser un peu.

On a beau me promettre que mon élection à la députation est gagnée d’avance, je crains que mes éventuels électeurs n’aient des cœurs d’artichauts. Et que la prochaine Muzungu qui paiera les salaires en dollars sonnants et trébuchants aura, elle aussi, toutes ses chances…

Tant pis pour les lunettes jaunes ! Je suis pourtant sûre que ça m’irait super bien…

Vacances lushoises

Me voici revenue à la civilisation depuis près de dix jours maintenant. Le moins qu’on puisse dire, c’est que ça fait mal aux fesses. Littéralement. C’est que ça se mérite la civilisation ! Pour y revenir, faut d’abord se faire 24 heures de piste. Et comme on n’a pas le droit de rouler de nuit, ce sera donc deux fois 12 heures. De petits chemins caillouteux. De pistes pleines de nids de poule. Ou d’autruche plutôt. Le tout entassés à quatre à l’arrière de la jeep avec les valises et les cartons de poisson séché. La voiture est tellement pleine qu’on a décidé de se passer du kit de désembourbement. Ouais… on est des malades, on se dit que de toute façon, c’est la saison sèche, y a aucun risque…

Deux jours donc, ballotée comme un sac de patates. On pourrait croire que puisqu’il faut deux jours, c’est que Malemba est à des milliers de kilomètres de Lubumbashi. Mais non. C’est à 430 kms. C’est vous dire l’état des pistes. Le premier jour, on roule 12 heures. On s’arrête à peine pour les « pauses humanitaires ». C’est comme ça qu’on dit « j’ai envie de faire pipiiiii !!! » chez MSF. Manger ou boire, t’oublies. D’abord parce que t’as la nausée toute la journée et que si t’essayes de boire, faut arrêter la voiture sinon tu risques de t’étouffer. Quand on finit par arriver à Mitwaba à 18h, je ne sens plus mes fesses. Et quand le chauffeur coupe le contact et annonce dans un soupir « 190… », je sens que je suis à deux doigts de pleurer… 190, c’est bien le nombre de kilomètres qu’on a fait dans la journée, oui oui…

On est tellement morts qu’après avoir avalé une poignée de riz et de sombe, on file se coucher. On passe la nuit au monastère de Mitwaba. C’est plutôt spartiate mais dormir sur des planches de bois après avoir passé deux mois à creuser la mousse de mon matelas, ça ressemble presqu’au paradis…

Le lendemain, dès 6h, c’est belote, rebelote et dix de der… Sauf que là, je perds mon fessier au bout de 45 minutes. Autant vous dire qu’à 19h, … bref, tout ça pour dire que c’est douloureux…

Et puis voilà, on arrive enfin à Lubum et comme je suis officiellement en « break », j’ai le droit de passer la semaine dans un hôtel 4 étoiles. Ma chambre est immense, la salle de bain fait la taille de mon ancien appartement et j’ai une vue direct sur la piscine. Alors oui, hein, je vous entends déjà… « Ouais, bah bravo Madame la grande humanitaire, on se la coule douce, hein ! » Bon. Alors mettons les choses au point tout de suite : un hôtel 4 étoiles à Lubumbashi, ça veut dire que des cafards de 20kgs rampent sous ta porte toute la nuit, qu’il n’y a que 3 des 15 jets de la douche qui laisse couler un filet d’eau (tiède en plus) et que comme partout ailleurs, tu n’as l’électricité que 4 heures par jour. Bah oui, qu’est-ce que vous croyez ? C’est pas facile tous les jours…

Et puis j’ai beau être officiellement en vacances, je suis au bureau de 8h à 18h. Voire plus si affinités. Avoir changé de boulot pour bosser 4 fois plus et être payée 4 fois moins, en voilà une idée qu’elle est originale !! Mais attention, hein, je me plains pas. La vérité, c’est que j’adore ça. Je m’amuse. Oui, je sais, j’ai des problèmes…

Bon, je m’amuse bien pendant quelques jours et puis, comme je n’ai pas grand-chose à faire ici, je commence à m’ennuyer sévère. Du coup, je fais des gâteaux que j’apporte au bureau. Forcément, très vite, je me fais plein de nouveaux amis. Et avec mes nouveaux amis, le samedi, on va à Kamalondo. Kamalondo, c’est le quartier des bars et des petits restos de michopo qui s’anime à la tombée de la nuit. Le michopo c’est de la chèvre découpée en petits morceaux, salée, épicée et grillée sous tes yeux, mélangée avec des petits oignons et que tu grignotes en avalant des litres de bière. Bon esprit quoi !

Y a quelques années, les expatriés n’avaient pas le droit de mettre les pieds à Kamalondo. Trop populaire, trop de petites ruelles, pas assez de lumière, … Mais aujourd’hui, c’est sans problème. C’est même hyyyyper sympa. Du coup, je me dis que je pourrais bien passer un peu plus de temps que prévu dans le coin…

Enfin pour l’instant, ce qui est prévu c’est que je reparte à Lwamba. Quand ? Mystère et boule de gomme, nul ne sait… Faut que la logistique se mette en ordre de marche et elle est déjà bien occupée avec le démarrage de Mukanga. Certains jours, je vois passer des montagnes de papier toilette (1500 rouleaux pour 2 mois… aurait-on prévu une recrudescence de choléra ou quoi ?), des batteries de casseroles, des kilos de paracétamol… Moi, j’attends sagement mon tour. Patiemment. Ou presque…