A la maison

Quand on vit à 7 100km de chez soi, il y a des petites choses, parfois, qui font plaisir. Trouver des « Petits Écoliers » au supermarché par exemple. Ou regarder le journal de 13H de TF1 le samedi. Si, Parfois, ça fait plaisir.

Quand on vit à 7 100km de chez soi dans un pays relativement en paix et qu’on a la chance d’avoir tout le confort moderne à la maison, on peut aussi, parfois, presque s’y croire. A la maison.

Parce que si on trouve des « Petits Écoliers » au supermarché, alors on peut aussi y trouver de la farine, des oeufs, de la levure et du lait. Et du bacon. Et de la confiture. Et du Nutella. Et du beurre de cacahuètes. Et avec tout ça quand ton coloc dit : « Dites donc, ça vous dit si dimanche matin je vous fais des pancakes ? », tu réponds : « Oh ouiiiii !!! ».

Bon, certes, les premiers sont pas cuits et les derniers sont brûlés mais ceux du milieu… c’est juste une tuerie !

Comme tu n’es pas égoïste, tu as invité tes voisins tout de même. Et comme les voisins sont polis, ils ne viennent pas les mains vides. Et chez les voisins, y a un Canadien. Et il apporte… du sirop d’érable !! Et tu connais quoi que ce soit de meilleur au monde qu’un dimanche matin qui sent le pancake au sirop d’érable ? Pour un peu, si tu fermes les yeux, tu pourrais croire que tu y es . A la maison.

Y aurait le carrelage froid sous tes pieds, le chat qui viendrait se frotter à tes jambes pour réclamer une miette de ton petit déj, des volutes qui monteraient de ta tasse de thé et les moineaux qui sautilleraient de branche en branche dans le jardin. Et la bouche pleine de pancake et une goutte de sirop d’érable au coin des lèvres, tu serais heureux.

Bon, là, le béton brut sous tes pieds est moyennement frais, le chat t’a déjà arraché la moitié de la main pour te voler ton petit dej, ton thé ne fait pas de volutes parce qu’ici, tu le bois froid (fait déjà bien trop chaud de toute façon) et dans le jardin, y a des corbeaux qui sont presque plus gros que le chat justement. Mais la bouche pleine de pancake et une goutte de sirop d’érable au coin des lèvres, t’es heureux.

Relations de bon voisinage

2h45. Du matin. Je viens de me réveiller en sursaut.

Dans la nuit, quelqu’un hurle.

C’est un homme qui pleure ou un chien qui aboie d’ailleurs ?

C’est un cri rauque, profond, un truc qui fait froid dans le dos. Et ça ne s’arrête pas.

Courage, roulons nous en boule sous les draps et enfonçons la tête sous l’oreiller !

Mais ça ne suffit pas à étouffer le bruit. Non mais vraiment, c’est un être humain ou une bête qui crie comme ça ? Oh ! J’espère que c’est pas un chien qui a attrapé notre chat…

Je sors pour voir ? Non… si y avait vraiment un truc, les gardiens seraient déjà venus me chercher…

Mais ça s’arrête pas ! C’est quoi ce bordel ?

Aaaah… c’est peut-être un deuil ! Avec les femmes qui se mettent à pleurer, à se rouler par terre et à s’arracher les cheveux ! Non mais c’est quand même bizarre parce que là, clairement, y a une seule personne et puis c’est pas des lamentations, ça ressemble à quelqu’un qui souffre. C’est ça, on dirait un cri de douleur. Y a quelqu’un qui est blessé ?

Non mais sérieux ? Ça va jamais s’arrêter ou quoi ? Pis maintenant, y a tous les chiens du quartier qui hurlent avec…

Franchement, là, ça fait 20 minutes non-stop, je vais sortir voir ce qu’il se passe. Ou pas…

3h20. Oh mon Dieu ! Quelqu’un tambourine comme un malade sur notre portail !

Bon, ma chambre étant la dernière au fond du couloir, si quelqu’un entre dans la maison, il viendra me trouver en dernier.

Mais c’est bizarre, j’entends pas les gardiens parler. En même temps, vu que ça hurle toujours, je risque pas d’entendre grand-chose…

Ah si ! j’entends la porte de la maison ! Ah non mais ça c’est T. qui va voir ce qu’il se passe justement. Je l’entends parler avec les gardiens. Bon. Il rentre. Je me trompe peut-être, c’est pas sur notre portail que ça tambourine, c’est peut-être chez le voisin.

Non mais des hurlements pareils, c’est pas possible ! Y a forcément quelqu’un qui est blessé…

3h35. Subitement, ça s’arrête. Plus de cris, plus de coups sur le portail. Je tends l’oreille pour être sûre mais non, plus rien. C’est quand même bizarre… Bon, on tirera a au clair demain, en attendant, essayons de profiter de l’heure et demi qui reste avant que le réveil ne sonne…

4h03. Bon. Bah on dirait que c’est foutu, je vais pas me rendormir… Fait ch*** !! J’peux te dire que le chien du voisin, je vais le dégommer ! Bon, allez, on respire, on compte jusqu’à 100, on se rendort… Non ? Non…

4h50. Bon. Ça sert à rien d’attendre que le réveil sonne. De toute façon, faut que je vérifie que les papiers de tout le monde sont en règle pour prendre l’avion alors autant s’habiller et se laver les dents tout de suite…

5h10. Je sors de la maison. Et je demande aux gardiens :

– Bonjour ! Dites donc, c’était quoi ce bordel cette nuit ?
– Ah ! Oui… Bah en fait, tu vois, le gardien de la maison d’en face, cette nuit, il était avec une fille.
– Non mais OK mais qui est-ce qui hurlait comme ça ?
– Bah en fait, tu vois, le gardien, il était dans la rue avec la fille et puis il rentré dans la maison et il a fermé le portail. Et il a laissé la fille dehors.
– Alors c’est elle qui criait ? Mais pourquoi ?
– Bah parce que tu vois, il l’a pas payée…
– Aaaah…
– Ouais, voilà…
– Non mais après, elle est venue frapper chez nous, non ? Pourquoi ?
– Bah tu vois, comme elle faisait beaucoup de bruit, on a ouvert un tout petit peu pour voir ce qu’il se passait. Mais vraiment un tout petit peu. Sauf qu’elle nous a vus. Alors elle est venue vers la maison pour demander de l’aide. Mais nous, on sait qu’on n’a pas le droit de laisser rentrer les gens dans la parcelle alors on a fermé le portail. Mais comme elle nous avait vus, elle a frappé à la porte. Et puis comme c’est une fille qui est sourde et muette, elle pouvait pas entendre qu’on lui disait de partir.
– Ah parce que vous la connaissez ???
– Bah, c’est une fille qui vient souvent par ici. Parce que d’habitude, elle travaille dans la maison qui est un peu plus loin dans la rue. Tu sais ? Celle avec le toit vert…
– Oui je vois. Mais comment ça, elle y « travaille » ?
– Bah, c’est une pute. Et la maison avec le toit vert, c’est une maison de putes.
– Ah oui ? Mais c’est de mieux en mieux…
– Y a beaucoup de filles. Et des garçons aussi.
– Formidable… Et elle a fini par partir alors ? Parce que, au bout d’un moment, ça s’est arrêté…
– Ah bah oui, elle est partie. Parce que tu vois, comme elle faisait beaucoup de bruit, y a un gars qui est venu depuis le bout de la rue. Et puis, il a commencé à lui faire des histoires. Et elle, elle continuait à crier. Alors, il a pris son sac à mains et il s’est enfuit avec.
– Nooon !!??
– Si, si. Et puis la fille, bah… elle lui a couru après. C’est pour ça que ça s’est arrêté.
– … Non mais sans déconner…
– Mais tu sais, c’est pas la première fois que ce gardien il paye pas les filles. C’est pas bien.
– Ah bah non, c’est sûr, c’est pas bien ! Mais bon, c’est un bon samaritain quand même ! Parce que c’est quand même grâce à lui que ça s’est arrêté ! Non mais, la prochaine fois, vous venez me chercher et moi, je vais la payer la fille, hein ! Parce que là, je dors pas depuis 2h45 ! J’ai cru qu’il se passait des trucs horribles moi ! Franchement, si c’est juste une histoire de putes, j’te jure, je vais la payer !
– Ah non mais Anne Lise, tu peux pas faire ça ! Après, toutes les putes, elles vont venir ici…
– Non mais je déconnais les gars, je déconnais…

Y a des jours, ou plutôt des nuits, c’est pas facile quand même.

La justice populaire a eu lieu…

La condition d’expatrié dans un pays comme le Congo fait que tu vis un peu dans un cocon. On te dit que Lubumbashi, c’est plutôt safe mais de toute façon, t’as un chauffeur à ta dispo 24 heures sur 24 et puis le week end, tu fréquentes d’autres expats qui, pour la plupart, bossent pour des ONG et qui donc, vivent globalement comme toi, dans des quartiers résidentiels où chaque maison est entourée d’un mur de 3 mètres de haut lui-même couvert de 50cms de barbelés et gardée de jour comme de nuit. Bien sûr, t’as entendu parler de ces quartiers coupe-gorges où même les gens qui y vivent ne veulent pas rester dehors après le coucher du soleil. C’est là qu’habite une partie des gens avec qui tu travailles d’ailleurs. Mais personne, même pas toi-même, n’a vraiment envie que t’ailles y traîner.

Laissez-moi vous parler de Maman M.

Maman M. c’est un personnage. Elle a la quarantaine, 3 enfants, pas de mari et travaille pour MSF depuis plus de 20 ans. Les Belges, les Hollandais, les Français… elle a vu défiler toutes les sections à Lubumbashi les unes après les autres. Elle est notre coordinatrice médicale. Elle chapote toutes les équipes médicales présentes sur le terrain et elle est également en contact avec le ministère de la santé et toutes les autres organisations diverses et variées qui sont impliquées dans nos projets. De temps en temps, elle va aussi sur le terrain notamment pour les missions d’exploration. Avant de décider de s’installer quelque part, on envoie toujours une petite équipe en premier pour récolter des données médicales, faire une estimation des besoins logistiques, etc… Autant dire que Maman M., elle enfile pas des perles. Elle a un sacré caractère et se laisse pas marcher sur le bout des pieds mais elle est toujours de bonne humeur et on entend son grand rire d’un bout à l’autre du bureau. Bref, Maman M., elle est chouette.

Lundi matin, Maman M. est arrivée au bureau sans voix. Littéralement. En rigolant je lui dit : «  Bah t’as trop fêté ce week-end ou quoi ? » Elle ne sourit pas. Elle me dit ou plutôt chuchote : « Je t’expliquerai plus tard. » Et effectivement, plus tard, elle est venue m’expliquer.

Dimanche matin, alors qu’elle s’était levée à 5h pour ranger la maison et faire du ménage pendant que ses enfants dormaient, elle aperçoit un homme qui se faufile le long du mur de sa maison vers la porte de derrière. L’homme a un fusil en bandoulière. 6 mois plus tôt, la maison a déjà été cambriolée. Maman M. n’était pas là, elle était sur le terrain, en brousse. Mais ses enfants, eux, étaient là. Et ils se sont retrouvés avec des armes pointées sur la tête pendant que les voleurs retournaient les placards. Ils ont entre 8 et 14 ans. Autant dire qu’ils sont déjà un peu traumatisés. Bref, Maman M. se dit que le scénario se répète alors elle court vers la porte de derrière et elle s’y cramponne. L’homme tire sur la porte, la secoue. Il comprend que Maman M. est de l’autre côté au moment où elle se met à hurler de toutes ses forces pour alerter les voisins. « Au voleur ! Au voleur ! ». Quand il comprend qu’il ne va pas réussir à entrer, l’homme prend peur. Il s’enfuit, saute par-dessus le muret qui entoure la parcelle où est construite la maison et se met à courir dans la rue. Mais Maman M. continue de hurler et les voisins sont déjà sortis de chez eux. Et eux aussi se mettent à crier. « Au voleur ! Au voleur ! » Bientôt, c’est toute la rue qui est au courant et les gens commencent à courir après le voleur. Il a beau être armé, visiblement, ça n’effraie personne. D’ailleurs, bientôt, il se fait rattraper et attraper. Quelques policiers qui traînaient dans le coin sont alertés par le bruit et viennent voir ce qu’il se passe. On leur explique : l’homme qui a essayé de s’introduire chez Maman M., la maison qui a déjà été cambriolée, l’arme… Les policiers comprennent et s’écartent.

« Et là, les gens lui ont attaché des pneus et… la justice populaire a eu lieu. Moi, j’ai pas regardé. » La voix de Maman M. tremble un peu. La justice populaire ? Ça veut dire quoi ça ? Je crois que j’ai déjà compris mais j’arrive pas à croire que c’est bien ce que je pense. « Bah… ils l’ont brûlé. »

Mes yeux s’écarquillent. Quoi ? Mais comme ça ? En pleine rue ? Avec les policiers à côté ? Maman M. m’explique. Quand on attrape un voleur, c’est comme ça. On le brûle. Ça sert d’exemple pour ceux qui seraient tentés de faire la même chose. Et les policiers laissent faire parce qu’il y a tellement de gens qui veulent brûler le type que si ils s’y opposent, ils mettent un peu leurs propres vies en danger… D’ailleurs, le dimanche soir, ils ont parlé de cette histoire aux infos à la télé.

Puis les autres gens au bureau se mettent à me raconter que oui, oui, c’est vrai, d’ailleurs ce mois-ci, dans tel quartier, y a eu 3 personnes qui ont été brûlées comme ça. Mais c’est quand même moins qu’avant. Ca s’améliore quoi. Et puis c’est tout de même mieux que encore avant. Encore avant, on emmenait les coupables au stade et puis on leur mettait une balle dans la tête. Comme ça. La justice populaire quoi.

Moi j’en reste sans voix. Je veux dire, je savais qu’on était dans un pays où il y a des conflits armés depuis des générations, que dans chaque famille il y a au moins une personne qui a été blessée par balle ou qui s’est faite tuer, par accident ou pas, que quand les gens se menacent de mort c’est pas juste des mots en l’air bref, que le niveau de violence quotidienne n’a rien à voir avec ce que je connais mais là… wow… ça fait un drôle d’effet quand même. C’est surtout le fait que tout le monde trouve ça normal qui fait drôle.

La justice populaire a eu lieu. Et mon cocon s’est un peu fissuré.

Oui merci !

Travailler à l’étranger ça veut dire plein de choses, en général tout et n’importe quoi.

Dans mon cas, ça veut dire chasser les mouches et les chauve-souris qui pensent que mon bureau est un endroit suffisamment accueillant pour qu’elles s’y sentent chez elles, partager ma cuisine et ma salle de bains avec quelques-uns de mes collègues, aller au bureau en tongs et en pyjama (rien que ça, ça pourrait me convaincre de ne jamais revenir), ne pas pouvoir imprimer ce que je veux quand je veux parce qu’il y a des coupures de courant, et sortir de ma zone de confort. A tout point de vue.

D’abord parce que climatiquement, c’est pas confortable tous les jours : quand il fait 35°C dès 9h du matin, tu sais que tu vas transpirer rien qu’à agiter les doigts sur ton clavier et goutter au-dessus des contrats n’est pas exactement du dernier chic. Ensuite, parce que j’ai beau aimer les challenges, ingurgiter le code du travail congolais en 3 jours relève globalement de l’impossible et il m’arrive donc régulièrement de ne pas savoir sur quel pied danser (ça compte les samedis dans les jours de congés ou pas ?). Et puis enfin parce que travailler avec des gens de 12 nationalités différentes, avec leurs 12 cultures différentes chacune avec leurs codes et leurs références, ça génère parfois quelques incompréhensions.

Par-dessus tout, y a la langue. Alors oui, on travaille en français et oui, théoriquement, le français je maîtrise mais n’oublions pas que le Congo, fût un temps, c’était belge et que donc, les Congolais, ils ne parlent pas français, ils parlent belge. Alors je fais attention, j’essaie de m’adapter. Par exemple quand j’annonce à mon interlocuteur que je vais le payer 495 dollars et qu’il me regarde avec des yeux de merlan frit. Bah au bout de la 8ème fois, je finis par me souvenir que 495 pour lui, ça se dit pas quatre cent quatre-vingt-quinze mais quatre cent nonante cinq. Même réaction quand je donne mon numéro de téléphone qui est plein de septante et de nonante…

Mais des fois, c’est encore plus compliqué. On ne met pas la même chose ou la même idée derrière le même mot. Ça donne lieu à conversations fabuleuses. Par exemple quand je demande au logisticien de la base s’il nous reste des duvets parce qu’on se gèle la nuit et qu’il me rapporte une couverture en peau de singe…

– Ah OK, cool, merci. Je pensais plutôt à un duvet mais un duvet parce que ça, ça va pas tenir bien chaud…
– Non mais en fait… c’est quoi un duvet ? C’est comme une blanquette ?
– … ??? Une… blanquette ??? Mais ça, c’est même pas du belge ! C’est de l’anglais non ?
– Bah je sais pas moi. Une blanquette c’est ce qu’on met sur un lit pour avoir plus chaud.
– Ah ouais, c’est ça, une blanquette, c’est une couverture en fait…
– Oui on peut aussi dire une couverture si tu veux. Mais du coup, un duvet, c’est quoi ?
– Bah un duvet, c’est le truc qu’on emporte quand on va faire du camping, qu’on dort sous la tente…
– Aaaah ! Mais ça, c’est un sac de couchage !
– Bah oui ! Un sac de couchage, un duvet, c’est pareil quoi !
– Duvet. C’est rigolo comme mot ça… Duvet. Mais y a personne qui dit ça ici…

Et puis des expressions rigolotes, ici, c’est pas ce qui manque. Une de mes préférées c’est quand quelqu’un veut dire qu’il est d’accord avec toi. Il te sort un joli : « Je n’en disconviens pas… » Y a aussi « Merci pour la parole » quand en réunion quelqu’un est invité à s’exprimer. Un peu protocolaire mais sympa. Puis y a aussi « Bon service ! » quand la personne que tu reçois prend congé ou « … en tout cas, vraiment » qui ponctue pas mal de phrases même si ça n’a aucun sens ou encore « Je souffre la souffrance » qui se suffit à elle-même. Mais la meilleure et de loin, c’est « Oui merci ! ». Celle-là, elle est magnifique. Elle sert à tout. Elle peut occasionnellement servir à dire « Oui merci ! » (genre « Tu veux un café ? » « Oui merci ! ») mais elle sert surtout quand tu sais pas quoi répondre. Voire que t’as même pas compris la question.

Là encore, y a les évidentes : « Comment tu t’appelles ? » « Oui merci ! » ou « T’as combien d’enfants ? » « Oui merci ! » ou « Non mais ça va pas être possible ! » « Oui merci ! »

Et puis y a les plus délicates : « T’as compris ce que je t’ai dit ? » « Oui merci ! » Le « merci » te met la puce à l’oreille. Immédiatement…

Des « Oui merci ! », j’en entends pas loin de 200 par jour. Chaque fois, je suis obligée de me poser la question. D’analyser l’expression de mon interlocuteur et d’essayer de deviner si c’est « oui merci ! » ou « oh mon dieu, j’ai rien compris mais dans le doute… » La plupart du temps, je n’en disconviens pas, j’ai du mal à pas rire… En tout cas, vraiment !

Comment j’ai découvert que Maman D. ne buvait pas le Paic Citron

Ça fait maintenant un peu plus de 2 semaines que je suis à Lubumbashi. J’ai pris possession des lieux comme on dit. Y a mon bureau, ma maison, ma chambre rien qu’à moi et Maman D. pour gérer tout ça.

Maman D., elle est super. Elle fait la lessive plus vite que son ombre (tu mets ton t-shirt au sale le matin, le soir il est lavé, séché, repassé et déposé devant ta chambre), elle me gronde si je fais la vaisselle le week end et que je la laisse pas traîner dans l’évier pour qu’elle s’en occupe le lundi matin et surtout, elle a gardé précieusement ma recette de gâteau au chocolat et elle en fait un tous les mercredis. Ah oui, parce qu’en plus du ménage et de la lessive, Maman D. nous fait aussi la cuisine. Tous les jours du lundi au vendredi. Le week end, on est obligés de se débrouiller tout seuls. Du coup, on mange pas. Ou alors on va au resto si on a vraiment faim. Mais en général, comme elle sait qu’on est des grosses feignasses, elle s’arrange pour qu’on ait des restes. Bref, Maman D., elle est super…

Le week end dernier justement, j’ai voulu faire la vaisselle. Sauf qu’on n’avait plus de liquide vaisselle. Je suis donc allée acheter une bouteille de Paic Citron. Je vous rassure, j’étais pas motivée au point de sortir uniquement pour acheter mon liquide vaisselle mais je voulais manger du fromage et comme j’ai pas encore le numéro du livreur de fromages, il a fallu aller faire des courses. Bref, dimanche, j’ai donc déposé sur le rebord de l’évier une bouteille toute neuve de Paic Citron. Toute neuve, donc toute pleine. Je vous prends pas pour des imbéciles, je sais que vous savez qu’une bouteille toute neuve est de facto toute pleine mais c’est un détail qui a son importance pour la suite.

Lundi matin, je suis donc partir au boulot après avoir jeté un dernier regard à ma bouteille de Paic Citron. Enfin, j’ai posé la tasse, ma cuillère, le bol du mixer, son couvercle et un couteau au fond de l’évier. Oui, le matin je me fais un milk-shake à la banane. Tous les matins. Oui. Bah faut avouer que quand c’est pas toi qui fais la vaisselle, t’as tendance à pas être trop regardant sur le nombre d’ustensiles de cuisine que t’utilises. Et lundi soir, quand je suis rentrée, … stupeur ! ma bouteille de Paic Citron était vidée de moitié. Consternation. Interrogation. Mais que s’est-il donc passé ? Elle le boit ou quoi le Paic Citron Maman D. ? Elle le revend ? C’est quoi le deal ? Je veux pas mettre le nez dans ses petites affaires mais je vais pas lui fournir 3 bouteilles de Paic la semaine non plus !! Je me dis donc que le lendemain matin, je vais me permettre de lui demander des explications.

Et le lendemain matin, à 7h15, je saute à la gorge de Maman D.

– Euh ??? Maman D. ? Qu’est-ce qu’il s’est passé avec le liquide vaisselle ? J’ai acheté la bouteille dimanche !
– Bah… on n’a plus de lessive. Alors je l’ai mis dans le lave-linge.
– … Pardon ???
– Bah oui. On n’a plus de lessive. Alors je l’ai mis…
– Oui non mais j’ai compris ! Mais… Maman D., faut pas faire la lessive au Paic Citron !! En plus s’il pleut, on va se mettre à mousser vu la quantité que t’as mise !!
– Bon bah faut que t’achètes de la lessive alors.
– … Bah oui hein… on va faire comme ça…

Maman D., elle est super. Déconcertante mais super. Et mes petites culottes sentent le citron.

La fois où je me suis prise pour Bono, Mick Jagger et les Beatles réunis

Ça fait 3 semaines que je tourne en rond à Lubumbashi. 3 semaines. Ça n’a l’air de rien comme ça et en plus on pourrait se dire : « Non mais elle est rigolote celle-là, elle est payée à rien faire et elle se plaint en plus ! » Et bah ouais. Je suis rigolote et je vous suggère d’essayer de passer 3 semaines à rien faire de vos journées quand tout le monde autour de vous bosse de 8h à 20h. Vous allez vous retrouver à faire des gâteaux tous les matins et lire le seul livre de la bibliothèque tous les après-midis. On verra bien si vous trouvez pas le temps long…

Tout ça pour dire qu’après 3 semaines, ça y est, l’heure du départ a sonné. Aujourd’hui, je remonte dans l’avion direction Malemba. Et là, cher lecteur, tu te dis : « Malemba ? Mais pourquoi faire ? Je croyais que tout était plié à Malemba ! » Et je réponds : « Félicitations ! Tu as bien suivi ! Mais figure-toi qu’il n’y a pas d’aéroport à Lwamba ! » Bon. Certes, qualifier la piste de Malemba d’aéroport, c’est légèrement complètement exagéré mais ne compliquons pas l’histoire dès maintenant. Toujours est-il que pour aller à Lwamba, il faut donc passer par Malemba. Et de Malemba, il faudra encore une demi-journée de voiture. Bah quoi, c’est au moins à 100kms !

J’ai donc refait mon sac avec allégresse et ce matin, je trépigne d’impatience. Mais on ne décolle pas avant midi. Je trépigne donc en silence pour pas énerver tout le monde. Des fois qu’il en reste que je n’ai pas déjà énervés au cours des 21 jours précédents. Je trépigne d’autant plus que je vais rester quelques jours à Malemba. Parce qu’en fait, on a gardé un petit bout de base qui sert de stock et d’hébergement aux gens qui sont en transit entre Malemba, Lwamba et Mukanga. Et que ce petit bout de base est géré par mes copains chauffeurs et que ça me fait bien plaisir de les retrouver.

On finit par y aller. Je remonte d’abord dans le gros coucou qui vole jusqu’à Manono puis dans le tout petit coucou qui me ramène chez moi. Quoi ? Malemba c’est un peu chez moi. D’ailleurs, les gens présents à l’aéroport ce joli jeudi de juillet ne s’y trompent pas. Quand je m’extirpe de l’avion, la foule en délire se met à hurler mon nom. « Anne Li-seuh ! Anne Lis-euh ! » J’te jure… Lennon et Mc Cartney en descendant de leur jet à Paris en 1964, ils ont pas eu le quart de la moitié de mon succès. Les enfants se jettent sur moi, les adultes viennent me serrer la main, Papa P., le responsable de l’aéroport, m’embrasse comme du bon pain…

Là, vous vous dîtes : « Ca y est, on l’a perdue, elle se prend pour Bono, elle va commencer à mettre des lunettes jaunes et se raser le crâne… » Mais je vous rassure. Si la foule m’acclame, c’est pas pour mon talent. C’est parce que tout le monde sait que c’est moi qui ait la clé du coffre. Alors faut raison et cheveux garder et relativiser un peu.

On a beau me promettre que mon élection à la députation est gagnée d’avance, je crains que mes éventuels électeurs n’aient des cœurs d’artichauts. Et que la prochaine Muzungu qui paiera les salaires en dollars sonnants et trébuchants aura, elle aussi, toutes ses chances…

Tant pis pour les lunettes jaunes ! Je suis pourtant sûre que ça m’irait super bien…

Vacances lushoises

Me voici revenue à la civilisation depuis près de dix jours maintenant. Le moins qu’on puisse dire, c’est que ça fait mal aux fesses. Littéralement. C’est que ça se mérite la civilisation ! Pour y revenir, faut d’abord se faire 24 heures de piste. Et comme on n’a pas le droit de rouler de nuit, ce sera donc deux fois 12 heures. De petits chemins caillouteux. De pistes pleines de nids de poule. Ou d’autruche plutôt. Le tout entassés à quatre à l’arrière de la jeep avec les valises et les cartons de poisson séché. La voiture est tellement pleine qu’on a décidé de se passer du kit de désembourbement. Ouais… on est des malades, on se dit que de toute façon, c’est la saison sèche, y a aucun risque…

Deux jours donc, ballotée comme un sac de patates. On pourrait croire que puisqu’il faut deux jours, c’est que Malemba est à des milliers de kilomètres de Lubumbashi. Mais non. C’est à 430 kms. C’est vous dire l’état des pistes. Le premier jour, on roule 12 heures. On s’arrête à peine pour les « pauses humanitaires ». C’est comme ça qu’on dit « j’ai envie de faire pipiiiii !!! » chez MSF. Manger ou boire, t’oublies. D’abord parce que t’as la nausée toute la journée et que si t’essayes de boire, faut arrêter la voiture sinon tu risques de t’étouffer. Quand on finit par arriver à Mitwaba à 18h, je ne sens plus mes fesses. Et quand le chauffeur coupe le contact et annonce dans un soupir « 190… », je sens que je suis à deux doigts de pleurer… 190, c’est bien le nombre de kilomètres qu’on a fait dans la journée, oui oui…

On est tellement morts qu’après avoir avalé une poignée de riz et de sombe, on file se coucher. On passe la nuit au monastère de Mitwaba. C’est plutôt spartiate mais dormir sur des planches de bois après avoir passé deux mois à creuser la mousse de mon matelas, ça ressemble presqu’au paradis…

Le lendemain, dès 6h, c’est belote, rebelote et dix de der… Sauf que là, je perds mon fessier au bout de 45 minutes. Autant vous dire qu’à 19h, … bref, tout ça pour dire que c’est douloureux…

Et puis voilà, on arrive enfin à Lubum et comme je suis officiellement en « break », j’ai le droit de passer la semaine dans un hôtel 4 étoiles. Ma chambre est immense, la salle de bain fait la taille de mon ancien appartement et j’ai une vue direct sur la piscine. Alors oui, hein, je vous entends déjà… « Ouais, bah bravo Madame la grande humanitaire, on se la coule douce, hein ! » Bon. Alors mettons les choses au point tout de suite : un hôtel 4 étoiles à Lubumbashi, ça veut dire que des cafards de 20kgs rampent sous ta porte toute la nuit, qu’il n’y a que 3 des 15 jets de la douche qui laisse couler un filet d’eau (tiède en plus) et que comme partout ailleurs, tu n’as l’électricité que 4 heures par jour. Bah oui, qu’est-ce que vous croyez ? C’est pas facile tous les jours…

Et puis j’ai beau être officiellement en vacances, je suis au bureau de 8h à 18h. Voire plus si affinités. Avoir changé de boulot pour bosser 4 fois plus et être payée 4 fois moins, en voilà une idée qu’elle est originale !! Mais attention, hein, je me plains pas. La vérité, c’est que j’adore ça. Je m’amuse. Oui, je sais, j’ai des problèmes…

Bon, je m’amuse bien pendant quelques jours et puis, comme je n’ai pas grand-chose à faire ici, je commence à m’ennuyer sévère. Du coup, je fais des gâteaux que j’apporte au bureau. Forcément, très vite, je me fais plein de nouveaux amis. Et avec mes nouveaux amis, le samedi, on va à Kamalondo. Kamalondo, c’est le quartier des bars et des petits restos de michopo qui s’anime à la tombée de la nuit. Le michopo c’est de la chèvre découpée en petits morceaux, salée, épicée et grillée sous tes yeux, mélangée avec des petits oignons et que tu grignotes en avalant des litres de bière. Bon esprit quoi !

Y a quelques années, les expatriés n’avaient pas le droit de mettre les pieds à Kamalondo. Trop populaire, trop de petites ruelles, pas assez de lumière, … Mais aujourd’hui, c’est sans problème. C’est même hyyyyper sympa. Du coup, je me dis que je pourrais bien passer un peu plus de temps que prévu dans le coin…

Enfin pour l’instant, ce qui est prévu c’est que je reparte à Lwamba. Quand ? Mystère et boule de gomme, nul ne sait… Faut que la logistique se mette en ordre de marche et elle est déjà bien occupée avec le démarrage de Mukanga. Certains jours, je vois passer des montagnes de papier toilette (1500 rouleaux pour 2 mois… aurait-on prévu une recrudescence de choléra ou quoi ?), des batteries de casseroles, des kilos de paracétamol… Moi, j’attends sagement mon tour. Patiemment. Ou presque…

Malemba… c’est fini… et dire que c’était la ville de ma première vacci…

Ça y est.

Après 2 mois tout pile dans la champestre bourgade de Malemba, il est désormais temps de faire son paquetage. La vacci, c’est fini, il n’y a plus qu’une petite dizaine de patients à l’hôpital et l’équipe s’est déjà réduite comme une peau de chagrin. Il ne nous reste qu’à annoncer officiellement le jour de fermeture du centre de traitement. Après concertation, ce sera le 30 juin. Le fait que ce soit également le jour de la fête nationale n’est que pure coïncidence.

Depuis quelques jours donc, on fait les cartons. On prépare également le grand déménagement. Parce que la rougeole a décidé d’aller voir ailleurs si on y était et qu’on compte bien y être. On va donc l’attaquer sur deux fronts simultanément. Les deux fronts sont respectivement Mukanga et Lwamba, deux zones de santé autour de Malemba.

C’est Mukanga va ouvrir les hostilités en premier. Mukanga, c’est de l’autre côté. De toute façon, c’est pas compliqué, tout est de l’autre côté. Chaque fois que tu demandes « Et ça ? C’est où ? », on te répond invariablement «De l’autre côté… ». De l’autre côté, très bien, mais de l’autre côté de quoi ? De l’autre côté du lac dans ce cas. Deux heures de pirogue ou 12 heures de piste. Au choix. On choisit donc de tout charger sur des barques. Des barquettes plutôt. Faut donc faire fabriquer des caisses en bois pour promener nos congélos et autres générateurs monstres sans risque. La base se remet donc à fourmiller. Ça scie, ça cloue, ça range, ça emballe, ça scotche, ça étiquette… Moi pendant ce temps, j’essaye de payer mes dernières factures, mes derniers journaliers, préparer mes derniers salaires. Tout doit être soldé avant de partir et le départ est prévu dès le 1er juillet, faut donc pas traîner.

J’ai un peu de mal à réaliser que je vais quitter Malemba. Depuis 2 mois maintenant, c’est chez moi. Y a ma maison, ma chambre, mon bureau, ma chauve-souris qui se suspend maintenant carrément au-dessus de ma tête, mon hôpital, mon petit vendeur de tissus, mon bar, les gens qui me reconnaissent partout où je vais… toute cette petite routine qui s’est installée tout doucement sans que j’y fasse trop attention et que je vais bientôt quitter pour probablement ne plus jamais y revenir. Ça fait un peu bizarre.

Tout le monde sait qu’on s’en va. C’est pas une surprise, tous les contrats de travail s’arrêtent au 30 juin. Mais depuis quelques jours, tout le monde vient nous voir avec des airs de conspirateur pour savoir quand exactement on sera à Mukanga. C’est que tout le monde veut continuer à travailler avec nous là-bas et essaye de plaider sa cause. Sauf que… Sauf qu’à Mukanga, y a le chef Kayumba. Et que le chef Kayumba, il nous a déjà prévenus : si on veut pas avoir de problèmes, vaudrait mieux qu’on embauche les gens de Mukanga et pas qu’on déboule avec notre armée de chauffeurs, gardiens et autres. Même si on les aime bien. Et même si on sait qu’à Mukanga qui est un trou encore plus paumé que Malemba, on va avoir du mal à trouver des infirmiers compétents. Bon, nous, des problèmes, on n’en veut pas. Alors on va jouer le jeu. On va essayer de recruter le plus localement possible. On fait donc passer le message à tout le monde : on n’emmènera personne avec nous mais si les gens veulent venir tenter leur chance à Mukanga, on examinera leurs candidatures comme celles de tous les autres.

Puis y a ceux qui commencent à demander : « Non mais toi, tu vas à Mukanga ou bien à Lwamba ? Non parce que moi, je veux aller là où tu vas. » Et bien ça mon p’tit bonhomme, c’est une bonne question. En fait, jusqu’à la semaine dernière, je devais aller à Mukanga. Mais ça vient de changer. Finalement, y a un autre « admin » qui est arrivé et c’est lui qui va aller ouvrir le projet. Moi, je vais rentrer gentiment à Lubumbashi et attendre patiemment qu’on me réexpédie à Lwamba. Combien de temps ? Nul ne sait… Va falloir constituer l’équipe, préparer le matériel nécessaire et transporter le tout sur place. Ça risque donc de prendre quelques jours. D’autant plus que là, tout le monde s’occupe d’abord de Mukanga alors…

Bon, de toute façon, pour l’instant, j’ai tellement de paperasses à trier, classer, tamponner, signer, ranger que je me préoccupe pas tellement de ce qui vient ensuite. En ce 30 juin, nous remettons donc les clés de l’hôpital au Médecin Chef de Zone. Les clés, les patients restants et quelques cartons de médicaments pour assurer le traitement des derniers cas. Pour ça, on a organisé une cérémonie officielle. Tout ce que l’administration de Malemba compte de directeurs, de chefs de cabinet, d’administrateurs généraux et autres titres ronflants est là. Assis sur des petits bancs en bois à l’ombre du manguier, on écoute poliment les discours de remerciements des uns et des autres. La Société Civile remercie MSF d’être intervenu pour aider le Ministère de la Santé à gérer cette épidémie, la Zone de Santé remercie MSF d’avoir envoyé autant d’équipes pour les aider à prendre en charge les patients et vacciner les enfants, MSF remercie tout le monde pour leur précieuse coopération et moi je pense « Précieuse ? Au sens financier du terme ouais… »

Et puis la nuit tombe, je commence à émerger de mon tas de factures, mes cartons se remplissent et mon bureau se vide. Au loin j’entends les sifflets, la musique, les gens qui chantent. Moi je n’en ai finalement rien vu mais c’est pas un jour ordinaire le 30 juin. C’est la fête de l’Indépendance. Et les gens fêtent. Vraiment.

Je jette un dernier coup d’œil à mon bureau, je verrouille le cadenas, je monte dans la voiture… ça y est, Malemba, c’est fini. Ma première mission, mon premier projet. Terminé, au suivant ! J’ai à peine dit au revoir à ceux que je ne reverrai plus, les gardiens, les cuisinières, tous ceux qui sont devenus pourtant si familiers en si peu de temps…

Je jette mes affaires dans mon sac rapidement et je file rejoindre le reste de l’équipe pour boire une dernière bière dans notre bar… Ce soir c’est bondé, les gens dansent, chantent, ils ont clairement commencé la soirée bien bien avant moi… On ne sait plus bien ce que l’on célèbre : la fin de la mission, l’Indépendance…

Sur le chemin du retour, je contemple une dernière fois le ciel étoilé de Malemba. Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la savane, je grimperai dans la jeep et je retournerai à Lubumbashi. Malemba me manque déjà.

Le long fleuve Congo

A Malemba, la vie s’écoule comme le long fleuve Congo. Douce et paisible en surface, parfois sombre et violente en profondeur.

Le matin, quand on vient à pieds au bureau à travers les ruelles ensablées, on voit les mamans qui papotent entre voisines, font frire quelques patates douces sur un brasero, font sauter sur leurs genoux leurs petits derniers. On voit les papas qui sont assis à l’ombre des manguiers, papotent entre voisins, sculptent un morceau de bois, moulent la terre pour en faire des briques. On voit les enfants qui jouent dans le sable et qui, dès qu’ils vous aperçoivent, vous courent après la morve au nez, les mains encore pleines de terre et crient « Kazungu ! Kazungu ! ». Tout ce petit monde vous salue de grands gestes et vous couvre de sourires. Des sourires qu’on rend tout en essayant de prononcer trois mots en kiluba ce qui les fait carrément éclater de rire.

Des sourires on en voit encore toute la journée : les journaliers qui viennent travailler et vous remercient de les avoir embauchés, la cuisinière qui se moque gentiment de vous quand elle essaye de vous apprendre à cuire le foufou, les motards qui viennent se faire payer leurs courses et comme ce sont toujours les mêmes, on a fini par devenir potes. Les heures s’écoulent, la chaleur devient écrasante, même les mouches ralentissent leur vol mais les sourires sont encore vifs et éclatants.

Des sourires, il y en a aussi à l’hôpital. Quand on passe la porte et qu’on lance un « wakamapoï !!! » à la cantonade. Qu’on croise le regard d’un parent dont l’enfant est sorti d’affaire. Quand on joue avec un autre bambin posé dans une bassine dans la cour qui éclabousse tout ce qui l’entoure. Le soleil décline, les ombres s’allongent, les poules se remettent en quête de miettes à picorer. Les sourires sont toujours immenses et éblouissants.

Et pourtant, parfois, il y aurait de quoi pleurer. De fatigue quand après plusieurs jours et malgré tous nos efforts un de ces minuscules enfants s’éteint, épuisé par la rougeole, le palu, la malnutrition, parfois les trois combinés. D’incompréhension quand on sait que sans l’intervention de MSF, des centaines d’enfants n’auraient pas survécu à cette épidémie. De rage quand on sait qu’il serait pourtant facile d’éradiquer cette maladie si les pouvoirs publics avaient quelques moyens supplémentaires. De désespoir quand on se dit qu’il y a tellement à faire pour améliorer les conditions de vie qu’il faudrait des siècles et des montagnes d’énergie pour faire une vraie différence.

D’ailleurs, de temps en temps, on entend des gens pleurer. Mais ce sont uniquement les sanglots d’une mère qui a perdu son enfant et qui se jette au sol de douleur ou encore les pleureuses qui défilent en tête des cortèges funéraires qu’on voit marcher vers le cimetière 4 à 5 fois par jour. Ici, la mort fait partie du quotidien. Les gens ne la cachent pas, les gens l’acceptent presque. Ici, c’est comme ça.

Ici, les gens sont forts. Un peu fatalistes, terriblement dignes et incroyablement forts. Et se prendre en plein visage le sourire d’une mère qui se moque de tes balbutiements en kiluba tandis que, dans ses bras, son enfant se bat pour respirer et pourrait bien abandonner à chaque seconde, c’est comme rouler sous une vague. Ça te coupe le souffle, ça te secoue tellement que tu ne sais plus où est la surface et ça te recrache sur la plage, un peu sonné.

A Malemba, la vie s’écoule comme le long fleuve Congo. Douce et paisible en surface, parfois sombre et violente en profondeur.

La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules

  • Sentir la lessive quand tu passes ta tête dans ton t-shirt et mentalement remercier Maman Léonie de frotter de tout son cœur à longueur de journées.
  • Connaître les noms, prénoms et postnoms des 63 personnes que tu as embauchées un mois plus tôt.
  • Voir Papa Dieudonné arriver avec un demi seau d’eau chaude quand tu vas prendre ta douche, ta frontale vissée sur le front.
  • Ne pas entendre les rats courir au-dessus de ta tête pendant toute une nuit (exceptionnellement rare) (ou alors, t’es dans le coma, faut s’inquiéter).
  • Faire un footing avec une grappe d’enfants qui court plus vite que toi et qui n’est même pas essoufflée quand toi, t’as abandonné toute dignité au bout de 300 mètres.
  • Réussir à garder ta chambre fraîche un dimanche et s’y réfugier après le déjeuner.
  • Faire rigoler les mamans de l’hôpital avec mes trois mots de kiluba.
  • Avaler une longue gorgée de bière bien fraîche après avoir transpiré huit heures d’affilée. Ca y est, j’ai enfin compris.
  • Faire un apéro saucisson / fromage avec un saucisson fondu et un camembert qui court tout seul.
  • Souffler sur un gros cafard qui se promène dans la douche et se prendre pour un héros.
  • Papouiller le chat qui traîne à la maison et ne même pas avoir peur de choper des puces. Ou des vers. Ou n’importe quelle cochonnerie que cet animal diabolique pourrait bien transporter.
  • Soulever les couvercles des casseroles posées sur la table et découvrir une plâtrée de guacamole. Alléluia !!
  • Aller au bureau à pieds et avoir 6 enfants qui sortent à peine de leurs couches pendus à chaque main. Et jouer à « kaputshu ».
  • Sourire, sourire et encore sourire. Mon dieu j’ai jamais eu les zygomatiques aussi musclés…
  • S’échapper mentalement quelques heures dans les montagnes de la Sierra Nevada en plongeant dans un vrai bon bouquin.
  • Entendre les gens t’appeler « Bonjour Maman !! » où que tu ailles, te saluer et te faire de grands sourires. Et répondre à tout le monde. Sans exception.
  • Donner son nom à un nouveau-né.

La vérité, on n’est pas heureux, là ?