A Lannister always pays his debts…

Je suis une série-addict, ce n’est un secret pour personne. Je crois que ça remonte au lycée. Quand je rentrais en fin d’après-midi, je me vautrais dans le canapé devant Sunset Beach. Ouais. Sunset Beach. Si vous n’en avez jamais entendu parler, c’est normal. C’est un genre de Feux de l’Amour en pire. Le lendemain matin, on discutai sans fin de l’épisode de la veille dans la cour du lycée. Puis y a eu la Trilogie du Samedi (je vous parle d’un temps que les moins de 20 ans…). A l’époque, j’avais pas encore la permission de minuit et les samedis soirs en compagnie de Buffy étaient de loin mes soirées préférées. Le temps a passé et les séries aussi. Hartley Cœur à Vif, Ally McBeal, Sex & The City… puis Friends bien sûr… Bien sûr, il a fallu se mettre à l’anglais pour pouvoir regarder tout ça en VO. C’était bien plus cool. Et il fallait être cool.

Aujourd’hui, dans mes phases d’hibernation, je suis tout à fait capable de passer 17 heures d’affilée à binge-watcher des saisons entières de Vikings, Suits, Homeland ou House of Cards. Je vais avaler 3 aspirines pour combattre la migraine menaçante puis je tomberai de sommeil sur mon écran mais personne ne m’empêchera de voir le season finale de Game of Thrones. Pour ne rien laisser au hasard, je me suis même fait un petit fichier Excel où je note tout ce que je regarde et quand seront diffusés les prochains épisodes. Oui, je suis maniaque et non, je me soigne pas, j’apprends aux autres à vivre avec.

J’ai des goûts plutôt éclectiques en la matière. Comme tout le monde, j’ai adoré Breaking Bad (je me suis d’ailleurs retrouvée avec la batterie de mon van à plat après avoir passé une nuit entière l’ordinateur branché sur l’allume-cigare…), je voue un culte à House of Cards (mais pourquoi est-il aussi méchaaaaaaaannnnnnnnnt… ?), je vendrais ma mère pour Game of Thrones (après la diffusion des 2 premières saisons, j’étais incapable d’attendre gentiment la suite, je me suis mise à dévorer les livres). Je suis évidemment  une fan des grands classiques : 24H Chrono, Desperate Housewives, How I Met Your Mother, The Office… Mais je m’autorise aussi des trucs bien moins avouables… Nashville, Awkard, American Wives… Que celui qui n’a jamais scotché devant un épisode de Gossip Girl me jette la première pierre. Et bizarrement, je suis passée à travers des succès notoirement intergalactiques : Mad Men, Dexter, Lost… Un je finirai bien par regarder tout ça, pendant ces longues soirées d’hiver où il n’y a rien de mieux à faire que rester sous un plaid avec un chat sur les genoux.

Mais revenons à nos moutons. Je suis toujours à Paoua. Certes internet est arrivé jusqu’au fond de la brousse mais le signal est à peine suffisant pour traîner sur Facebook alors c’est même pas la peine de penser à streamer quoi que ce soit. Ce qui tombe plutôt mal puisque je venais tout juste de voir le premier épisode de la 5ème saison de Game of Thrones quand j’ai dû partir. Me voilà donc privée de Game of Thrones jusqu’à mon retour en France. Et pendant ce temps, tous mes prétendus « amis » menacent de me spoiler… Game of Thrones c’est clairement ma préférée. Aucune morale, les gentils meurent avant les méchants, les méchants sont pas toujours aussi méchants qu’ils y paraissent et puis y a des dragons. J’écrirais bien une petite lettre à l’auteur pour lui demander de se grouiller d’écrire la suite de l’histoire avant de mourir (sérieusement, personne ne rajeunit et me laisser avec ce goût d’inachevé serait proprement scandaleux…) mais je ne sais pas encore comment formuler ça sans paraître offensante. Je n’arrive pas encore à décider quel est mon personnage préféré. Mais mon cœur balance du côté Lannister. Je sais, ils sont affreux. Pas un pour rattraper l’autre. Mais ils sont à mourir de rire. Comme quoi, finalement, c’est peut-être vraiment pas la beauté qui compte… Et la devise des Lannister c’est quoi ? « A Lannister always pays his debts ». Ce qui nous ramène à Paoua et à ce qui se passe ici ces derniers temps…

Je vous ai déjà beaucoup parlé des gens qui vivent ici et avec qui je travaille. Vous savez qu’ils sont globalement plutôt sympas à de très rares exceptions près et que bien qu’on ne danse pas la lambada sur les tables tous les soirs (personne ne fait ça de toute façon), l’ambiance est plutôt bonne. Malheureusement, on ne peut pas rester dans notre petit vase clos. On se doit de communiquer avec le monde extérieur. Et le monde extérieur commence à Bangui où se trouve la Coordination. Mais qui sont ces gens me direz-vous ? Et bien à Bangui, il y a des gens qui coordonnent les différents projets installés dans tout le pays. Ils coordonnent, ce sont des Coordinateurs et ils travaillent dans un bureau qu’on appelle la Coordination. Plus simplement, ces gens sont nos patrons. Et comme dans toute relation normale avec son patron, y a des fois ça va et des fois, bah… ça va pas. Bon, la plupart du temps, les phases de « ça va pas », ça dure pas très longtemps et c’est généralement parce qu’on s’entend pas très bien. Littéralement. Faut dire qu’avec 2 mails téléchargés par heure et un réseau téléphonique moins efficace que des signaux de fumée, ça aide pas. Mais parfois, le « ça va pas » se prolonge, le malentendu prend un tour d’incompréhension et la fatigue aidant, ça dégénère en conflit. Normalement, le conflit reste au niveau professionnel : on n’est pas d’accord sur une décision, une orientation, une procédure… bref, un truc qui concerne concrètement le projet et on reste chacun sur ses positions espérant faire plier l’autre partie à la longue. Au bout d’un moment, l’un des deux cède et fait la tronche mais on en reste là. Il arrive aussi de façon plus extraordinaire que le conflit prenne une tournure plus personnelle. C’est là que tout part en cacahuètes. Et c’est exactement là que je me trouve. Tout ça n’est parti que d’un petit incident, une divergence d’opinion. C’est devenu un orage puis une tempête puis un ouragan et c’est désormais une guerre nucléaire. Evidemment je ne raconterai pas les détails ici et je ne citerai aucun nom. Je ne viens pas régler mes comptes et je ne viens pas me faire plaindre non plus. Mais s’il y a bien une chose qui me met hors de moi c’est la mauvaise foi et le mensonge dans l’intention de nuire à quelqu’un. Quelqu’un qu’on ne connaît pas par-dessus le marché. J’ai déjà quelques années d’expérience derrière moi (je sais, on dirait pas, j’ai l’air si jeune…) et il m’est déjà arrivé de ne pas être d’accord avec mon patron. Mais aucun de mes patrons n’a jamais dérapé et essayé de me nuire de façon personnelle. Ja-mais. Avant aujourd’hui. Alors j’ai peut-être l’air gentille comme ça, mais au fond, je n’ai qu’une chose à dire… A Lannister always pays his debts

PS : Pas de méprise. MSF, en tant qu’organisation n’est malheureusement pas à l’abri de recruter un ou deux gros cons. C’est comme ça, ça arrive. Heureusement, c’est loin, très loin d’être la majorité…

Ç’a été la journée ?

Vous le savez, j’adore mes colocs.

Bon. Là, ça fait 4 mois qu’on vit ensemble et curieusement, les petits travers des uns et des autres commencent à se faire sentir. La fatigue aidant, on peut même dire que certains commencent à être pénibles… Evidemment, on se saute pas à la gorge au premier mot de travers. On est civilisés tout de même. Enfin… encore un tout petit peu. On lève juste les yeux au ciel en soupirant de façon plus ou moins appuyée. Mais comme on est clairement de plus en plus fatigués, nos nerfs sont parfois pas bien loin de lâcher.

Y en a notamment un à qui on va bientôt décerner une médaille. Lui, c’est le mec qui, quand il te parle, pose sa main sur ton bras et t’appelle « ma grande » quand tu préfèrerais clairement qu’il te dise « Madame », qu’il te vouvoie et qu’il respecte un périmètre de 2 mètres de sécurité autour de ta personne. Mais bon. Tu n’en es pas encore à faire un esclandre pour un gros lourd. Tu le fusilles juste du regard en lui jetant un fort acide « Je suis pas ta grande… ». Jusqu’à maintenant, c’est sans effet. Mais là n’est pas le sujet. Le sujet c’est que le mec a un tic de langage. Y en a qui disent « Fuuuuuuck… » pour un oui ou pour un non. Ça nous fait marrer. Y en a qui disent « So nice this girl… » à tout bout de champ. Ça nous fait marrer aussi. Lui, chaque fois que tu le croises, il te dit : « Ç’a été la journée ? ». Ça avait commencé par nous agacer (en même temps, il fait rien pour se rendre sympathique non plus) mais depuis quelques jours, j’ai le zygomatique qui me démange quand je l’entends. J’avoue même que parfois je me mets à pouffer dans mon coin. Faut dire que la conversation peut vite ressembler à ça :

– Salut ma grande ! Ça va ?

– Oui… ça va et toi ?

(en vérité je suis déjà un peu crispée mais tout va bien…)

– Oui oui ça va… Ç’a été la journée ?

– … Ben (levage de sourcil)… Il est 9h du matin…

Mais ça ne s’arrête pas là… A 13h, je rentre à la maison pour déjeuner. On se croise au-dessus du lavabo pour se laver les mains.

– Ça va ma grande ?

– Mmmh…

(ouais… je suis toujours crispée… et 273 problèmes sont probablement tombés sur mon bureau dans la matinée alors…)

– Ç’a été la journée ?

– Mmmh…

Mais c’est toujours pas fini. Vers 18h, alors que le soleil se couche, que le ciel s’embrase et que j’ai les yeux qui se croisent à force de vérifier, revérifier et survérifier les petites lignes de la compta, je finis par fermer mon ordinateur dans un soupir, j’éteins la lumière et je fais cliqueter mon trousseau de clés dans tous les cadenas que je trouve. Le gardien me raccompagne à la maison en balayant le chemin de sa lampe torche. Faut pas marcher trop près des herbes hautes. Il peut y avoir des serpents. Quand j’arrive dans le salon, ils sont là, les quelques irréductibles qui regardent la télé. Et évidemment…

– Hey ma grande ! Ç’a été la journée ?

J’ouvre la porte du frigo et je plonge ma tête dedans. Je sais, c’est pas très poli. Là, franchement, désolée mais j’ai pas la force d’être polie. Je sais, c’est mal.

Après plusieurs semaines sur le même rythme, c’est devenu une grosse blague. Entre nous, on se balance des « Ç’a été la journée ? » à tout bout de champ. Ça nous fait marrer bien sûr. Sauf quand ça vient du principal intéressé. C’est qu’on en deviendrait presque de mauvaise foi dites donc…

Mais ce qui devait arriver arriva. Ce samedi, quand vers 13h on a ramassé nos affaires et qu’on est rentré à la maison en se déplaçant tout doucement pour ne pas transpirer 8 litres en 7 minutes et qu’arrivés devant la porte, notre ami qui venait de passer toute sa matinée sous le manguier à regarder passer les chèvres nous a adressé un signe de tête en guise de salut, j’ai craqué. Je lui ai souri et j’ai dit : « Ç’a été la journée ? ». Quand le gardien a ouvert la porte, il a trouvé une pauvre greluche en train de glousser, pliée en deux sur le sable. Je crois que c’est à ce moment qu’il a compris que mon cas était désespéré. C’est foutu, il s’est dit, le soleil a trop chauffé, les plombs ont fondu, les câbles se touchent. Il a haussé les sourcils, il m’a laissé rentrer et puis il a probablement secoué la tête en me regardant m’éloigner…

Loft Story

Ça fait maintenant 3 mois que je suis à Paoua. Que j’y travaille, que j’y habite… que c’est chez moi quoi ! Mais vous vous demandez sûrement à quoi ça ressemble une maison à Paoua… Je vais essayer de vous faire un tableau.

Alors, la maison, c’est en fait une grande parcelle rectangulaire entourée d’un mur d’enceinte de 3 mètres de haut. Sur 3 côtés sont alignées une vingtaine de chambres donnant sur une grande cour en terre battue au centre de laquelle une « petite maison » fait office de salle à manger. Dans deux coins opposés, il y a des petits bâtiments en béton avec les douches (à l’eau froide) et des toilettes (un trou dans le sol) et sur le dernier côté, il y a une pièce qui fait office de cuisine et une autre de buanderie. D’un côté de la « petite maison », il y a une paillotte et de l’autre, un grand auvent en tôle et en paille avec des canapés en mousse de matelas recyclée. Ce sont les salons en quelque sorte. Comme on est chanceux, on a l’électricité 24/24 ce qui veut dire que les ventilateurs tournent 24/24 dans chaque pièce. Je sais pas si vous visualisez très bien ce que ça donne mais globalement, c’est plutôt pas mal. Là, vous avez le décor.

Une vingtaine de chambres, ça veut pas dire qu’il y a une vingtaine de personnes qui vivent là. On est plutôt une quinzaine en permanence et quelques visiteurs qui viennent de Bangui de temps en temps. Une coloc à quinze, c’est pas loin de ressembler à une colonie de vacances. Mais une colonie de vacances où on n’a pas le droit de sortir et où tes petits copains de dortoir boivent du whisky… « Quinze adultes, zéro caméra, enfermés ensemble pendant 6 mois… »… let’s face it, ça ressemble plutôt à Loft Story. Hormis l’absence de caméras (et de piscine, évidemment…), on est donc pas loin d’une bonne télé-réalité. Sauf que personne n’orchestre les petits et grands drames qui rythment notre existence. Oh non ! Pour ça on a besoin de personne ! On se débrouille très bien tous seuls, merci !

Imaginez… du jour au lendemain, vous vous retrouvez propulsés à des milliers de kilomètres de chez vous, dans un pays au climat parfaitement inhospitalier (55 degrés entre 12 et 16h, oui, c’est ce qu’on appelle parfaitement inhospitalier), où vous avez parfois du mal à comprendre la façon de raisonner des gens (traditions, religions, coutumes, appelez ça comme vous voulez mais soyez sûrs que tout un tas de choses vous échappe…), où la nourriture est souvent loin d’être réconfortante (on mange quoi aujourd’hui ? ooooh… de la tête de cabri… chouette…), fort fort loin de votre zone de confort (aaaaAAAAAHHH ! C’est quoi ce put***  de truc qui vient de me tomber sur la tête pendant que je prends ma douche bor*** de m*** !!! Ah c’est rien ! C’est une grenouille…) et vous vous retrouvez enfermés dans ce merdier avec ces personnes que vous n’avez jamais vues de votre vie, que vous n’avez pas choisies et avec qui vous allez désormais passer les 6 prochains mois de votre vie. 6 mois. 183 jours (à la louche). 4 392 heures. Presque 265 000 minutes. Parce que oui. Vous allez passer ces 265 000 minutes avec eux. A moins que vous preniez soigneusement soin de votre réputation d’asocial et que vous restiez enfermé dans votre chambre à agoniser sous les pales de votre ventilateur. C’est votre choix. Pas le mien.

En général, quand les gens me disent que je suis super courageuse de faire ce que je fais, ça me fait ricaner bêtement. Ça pourrait presque me mettre mal à l’aise même. Je suis très très loin de me sentir courageuse. Cela étant dit, se porter volontaire pour aller passer 265 000 minutes de sa vie en compagnie de complets inconnus dans un contexte pareil, ne peut confirmer qu’une chose : je suis effectivement un peu fucked up. Mais je suis pas la seule… Laissez-moi vous dresser le portrait de quelques-uns de mes nouveaux colocs donc…

D’abord, y a le mec qui ponctue chacune de ses phrases par une chanson de Léo Ferré. Au début, il te fait marrer. C’est vrai, il raconte plein d’histoires rigolotes sur sa grand-mère (« Comme disait ma grand-mère… »), il est super cultivé, il a vécu des tas de trucs… mais au bout d’un moment (15 jours je dirais), le grand show tous les soirs à l’apéro, ça devient lassant. Et puis peut-être que d’autres gens ont des trucs intéressants à raconter. Et toi, t’aimerais bien les entendre. Si l’autre voulait bien la fermer 10 minutes…

Y aussi le mec qui traîne des pieds. Ça n’a l’air de rien comme ça. Vous pensez même peut-être que je pourrais laisser les gens qui traînent des pieds vivre leur vie comme bon leur semble. Mais avez-vous déjà vécu avec quelqu’un qui traîne les pieds tout le temps ? Genre tout. Le. Temps. Bah désolée mais c’est purement et simplement insupportable. Si vous combinez ça au fait que le gars chante de la soupe R&B à tue-tête dans sa douche à 5h du matin (je rappelle que les douches ne sont pas à l’autre bout du village), très vite, il devient la tête de turc de la communauté…

Y a la fille qui a pas tout à fait compris que porter des pantalons en lin blanc n’était pas exactement approprié au sable rouge et à la poussière ambiante. Remarquez bien que c’est la même qui est venu avec un sèche-cheveux et qui se fait un brushing tous les matins. Elle, tu la vois jamais sortir de sa chambre avec la trace de l’oreiller sur la joue et le filet de bave séché sur le menton. Oh non ! Elle, elle est capable de changer 4 fois de tenue dans la journée : la tenue du petit-déj, la tenue pour aller au bureau, la tenue pour aller au marché, la tenue pour aller boire une bière chez les voisins… Au début, tu crois qu’elle est cinglée. Gentiment cinglée mais cinglée tout de même. Mais en fait, au fil des semaines, elle finit par se mettre à la page et prend désormais son café sous la paillotte en pyjama, les yeux mi-clos et les cheveux dressés sur la tête.

Evidemment, y a le mec qui te regarde un peu trop attentivement quand tu traverses la cour pour aller prendre ta douche enroulée dans ta serviette. C’est le même que celui qui te propose tous les soirs de te masser parce que tu chouines que t’as mal partout à force de passer tes journées assise sur une chaise en bois. Il se croit fin et spirituel et toi, tu lèves juste les yeux au ciel en te demandant à quel moment il va comprendre qu’il est juste lourd.

Y a la fille qui se lève à 5h du mat pour faire 45 minutes de corde à sauter. Les gens qui ont la patate à 7h le matin, ça énerve. Entre ça, le fait qu’elle se croit obligée de te tripoter le bras quand elle te parle et le sillage de Chanel N°5 qui flotte lourdement derrière elle, elle met tout le monde d’accord : on la regarde en soupirant et en levant les yeux au ciel.

Y a le mec que t’as du mal à cerner. Il est pas très bavard, tu sens qu’il sait pas trop sur quelle planète il est tombé. Puis les semaines passent, vous passez vos soirées à discuter de choses et d’autres, vous vous rendez compte que vous avez une vision du monde pas si différente et deux mois plus tard, c’est devenu un nouvel ami.

Y a la fille qui systématiquement décide de skyper sa famille ou ses amis le dimanche aprem quand tout le monde essaye de faire la sieste et qui croit que plus les gens sont loin, plus faut hurler sur ton ordi. Les murs sont en carton et la notion de vie privée est toute relative ici…

Enfin, y a la fille qui a apporté son hamac et qui passe son dimanche dedans à tricoter. Ah… attendez… celle-là, c’est moi…

On pourrait croire que tous ces gens me sortent par les trous de nez, right ? Mais détrompez-vous ! A quelques très rares exceptions près, je les aime bien. Bien sûr qu’on se tape tous sur les nerfs. Ça serait difficile de faire autrement honnêtement. Mais on s’adapte, on se supporte, on fait des compromis et puis de temps en temps, bah, quelqu’un finit par faire une remarque un peu acide, le ton monte et y a une porte qui claque. Alors faut jouer les médiateurs, laisser les gens vider leur sac, calmer les esprits et sortir des bières du frigo. En général, les deux jours suivants, Radio Moquette diffuse deux fois plus que d’habitude. « Ah ouais ? Il a vraiment dit ça ? Noooon… Franchement, je peux pas le croire… Mais t’en fais pas, il a bientôt fini sa mission. En même temps, tu sais, ça m’étonnes pas. La semaine dernière, je l’ai entendu dire blablabla… »

Notre petite communauté vit donc dans un univers parallèle où finir un pot de Nutella ou faire remarquer à quelqu’un qu’il rit un peu trop fort après 23h peut déclencher une guerre nucléaire. La beauté de tout ça, c’est que cet univers est tout à fait temporaire. Revenons dans 6 mois et rien ne sera comme aujourd’hui. Rien ne sera plus jamais comme aujourd’hui. Ce ne seront plus les mêmes gens, plus les mêmes blagues, plus les mêmes regards en coin. Tu trouveras peut-être ça 1000 fois mieux qu’aujourd’hui. Ou peut-être 1000 fois pire. Tu te demanderas sûrement pourquoi t’as accepté de revenir. En souvenir du bon vieux temps probablement. Mais tu réaliseras très vite que ce temps n’existe plus et qu’il ne survit que dans ta mémoire et dans celle de tes compagnons de cellule du moment, dispersés désormais aux 4 coins du monde…

En attendant, c’est Loft Story. Ça m’étonne presque que personne n’ait pensé à poser des caméras et à vendre le concept. Peut-être parce que finalement, la principale raison qui fait qu’on est tous d’accord pour venir s’infliger ces 265 000 minutes de vie commune, c’est que tout ce qui se passe à Paoua, reste à Paoua…

Routine

Ici, les jours passent et se ressemblent. Chacun mène son petit train-train. Comme un ballet bien rôdé où chacun joue son rôle. Y a celui qui allume la cafetière le matin, celui qui ouvre les lourds volets en bois de la porte d’entrée, celui qui se douche en premier, celui (ou plutôt celle) qui range le beurre et les pots de confiture que tout le monde laisse traîner sur la table par 40 degrés à l’ombre…

Après 6 semaines dans ma brousse centrafricaine, la routine s’est installée. Lever à 6h20, puis douche, puis petit déj, puis traîner ses tongs dans le sable jusqu’au bureau, puis y régler un milliards de petits, moyens ou gros problèmes jusqu’à 13H, puis revenir à la maison pour déjeuner, essayer de faire une micro sieste jusqu’à 14H10 (ou 14h12… ou 14h15…), puis retourner au bureau pour régler encore tout un tas de problèmes à géométrie variable jusqu’ à 18H, puis rentrer boire une bière, dîner, reprendre une bière, puis une autre bière, puis une autre bière, puis prendre son courage à deux mains, se jeter sous le filet d’eau froide de la douche, se brosser les dents, et s’écrouler sur son lit. Palpitant, je sais.

Et ça, c’est le programme du lundi au vendredi. Le samedi, on travaille que le matin. L’après-midi, c’est sieste obligatoire. Et le dimanche, on fait la grasse mat jusqu’à 7h30 (youhou…), on va au marché avant qu’il fasse 50 degrés pour acheter une paire de tongs ou du tissu pour se faire fabriquer une nouvelle robe ou un nouveau pantalon et puis on se traine de fauteuils en canapés en suçant des glaçons jusqu’à ce que la température redescende sous les 40 degrés.

Il fait tellement chaud. Parcourir les 50 mètres entre la maison au bureau peut mener à une insolation. Rien ne peut se faire dans la précipitation, ça serait la déshydratation assurée. S’asseoir imprudemment sur la banquette en cuir de la voiture peut déclencher une brûlure au 2ème degré. Alors tout se fait lentement. On économise chaque geste. Même les lézards se déplacent doucement. Y a bien que le Nutella qui coule un peu trop vite.

On pourrait rapidement perdre la notion du temps ici. Heureusement, il y a le Planning : selon qui se présente à la porte de mon bureau, je peux dire quel jour on est. Le lundi on paye les fournisseurs, le mardi, les journaliers, le mercredi, pas de paiement, c’est le jour où les gens viennent me raconter leurs tracasseries (clairement, c’est mon jour préféré), le jeudi, on paye les mototaxis et le vendredi, on rattrape le retard de toute la semaine.

« Quoi ? C’est ça ton taff ? Bah dis donc ma vieille, tu dois drôlement te faire suer… »

Ça, c’est que vous pensez… Alors c’est vrai, je sue. Et drôlement même ! Mais c’est parce qu’il fait au moins 50 degrés (les graduations du thermomètre ne vont pas plus loin mais le mercure, lui, est bien au-delà) et que si je mets le ventilateur sur 2 ou 3, la tonne de paperasse qui s’entasse dans mon bureau se met à vivre sa propre vie. Je sais bien que de toute façon, un ventilateur, ça n’a jamais refroidi quoi que ce soit, que ça brasse juste de l’air, mais n’empêche, ça donne quand même l’impression que la  chaleur est plus supportable.

Et sinon, non ! toute cette petite routine n’a rien d’enquiquinant ! Oh, bien sûr, compter des centaines de billets pseudo-moisis ou jongler avec la comptabilité n’a jamais été excessivement épanouissant et c’est clairement pas pour cette raison que je fais ce job… Par contre, dealer toute la journée avec les petits problèmes des uns et des autres, les écouter me raconter leurs vies, parfois drôles, parfois dramatiques, souvent à des milliers d’années lumières de ma propre planète, proposer des solutions, aider un peu ou beaucoup, et les voir repartir avec un sourire, c’est pour ça que je suis là. Et vous savez quoi ? Compte tenu du nombre de gens qui me sourient et comme dirait quelqu’un que j’ai connu dans ma vie d’avant, je trouve que je fais plutôt du bon boulot…

Kirikou n’est pas grand…

Ça fait maintenant quelques semaines que j’ai pris mes quartiers dans la brousse centrafricaine. Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, c’est plutôt calme. Y a bien un ou deux cabris qui changent de mains de façon plus ou moins volontaire de temps en temps mais rien de bien pire. De toute façon, il fait bien trop chaud pour jouer à la guerre. Pour l’instant. Parce que soyons réalistes, tout pourrait déraper d’un moment à l’autre. La brousse grouille de petits groupes armés qui ont tellement retourné leurs vestes qu’elles sont fort trouées et qu’ils ne se rappellent plus trop dans quel camp ils jouent. Et qui s’ennuient. Alors un petit braquage par ci, un petit feu de village par là, ça maintient en forme.

A l’hôpital aussi, c’est plutôt calme. On a les grands classiques : des petits palus, des gros palus, des morsures de serpent (si les gens arrêtaient de fourrer leurs mains dans n’importe quel trou pour chasser les rats aussi…), les enfants malnutris et les accidents de motos. Et évidemment, une ou deux blessures par balle ou à l’arme blanche pour faire bonne mesure. Evidemment. Tout ça fait une petite soixantaine de patients. Comme chaque patient a droit à un accompagnant H24 à ses côtés, ça fait donc un petit paquet de monde qui vaque à ses occupations dans la cour de l’hôpital. Certains font la sieste à l’ombre des manguiers, d’autres préparent la bouillie au-dessus d’un feu de bois, d’autres encore lavent quelques vêtements dans le lavoir, ça papote, ça rigole, ça vit… Les médecins et les infirmiers vont et viennent, passant d’un bâtiment à l’autre dans leurs blouses rendues plus blanches que blanches par le soleil aveuglant. Evidemment, de temps en temps, une femme sort en hurlant, en se jetant par terre et en s’arrachant les cheveux. On n’arrive pas à sauver tout le monde.

A la nuit tombante, les gens s’installent dehors sur des nattes à même le sol. Les lits sont réservés aux patients. Les enfants se regroupent autour de leurs mères, se recroquevillent sous leurs pagnes. Le murmure de toutes leurs voix diminue au fur et à mesure que les étoiles apparaissent. L’hôpital est un lieu sûr, ils peuvent dormir sur leurs deux oreilles.

Quelquefois, le dimanche soir, si la torpeur de la journée ne nous a pas avalé tout cru, on prend la direction de l’hôpital avec un projecteur sous le bras. Ces dimanches soirs là, c’est cinéma. Devant le grand mur blanc de la pédiatrie, on déplie une grande bâche plastique par terre pour que les enfants viennent s’assoir. On apporte quelques bancs. On déroule quelques mètres de rallonge électrique. Tant d’agitation au coucher du soleil, ça attire les curieux. Les gens s’approchent, tout doucement. Ils nous regardent faire. Quand l’image apparaît enfin sur le mur et que les Mungus (c’est nous, les Mungus, les Blancs) s’assoient en tailleur, c’est le signal. Les enfants se ruent sur nous. C’est le concours de celui qui sera assis le plus près, qui tiendra une main, un genou, un pied, une mèche de cheveux, un bracelet, n’importe quoi ! On se retrouve avec une grappe de marmots soudée au corps. Par la chaleur qu’il fait, on aurait bien envie de leur dire d’aller voir un tout petit plus loin si on y est mais il faut voir leurs sourires édentés. Alors, on sue en silence.

Et puis le film commence. Un dessin animé généralement. Mais faut bien choisir. La Reine des Neiges, c’est sûrement très bien mais c’est un peu gigantesquement éloigné du contexte. Madagascar, c’est super. Mais ça parle vraiment beaucoup et beaucoup trop vite. Tout le monde ne parle pas français. Heureusement, il y a Kirikou. Kirikou qui aide sa mère à piler le manioc. Kirikou qui va chercher de l’eau avec les enfants du village. Kirikou qui court dans la brousse et qui fait hurler de rire tout le monde. Kirikou qui ne voit pas le serpent qui arrive derrière lui alors que tout l’hôpital lui hurle de s’enfuir et que les mamans se cachent les yeux. Et les enfants qui chantent en cœur « Kirikou n’est pas grand, mais il est vaillant ! Kirikou est petit, et c’est mon ami ! »

Alors oui, dans les grappes d’enfants collées à nos bras et à nos jambes, y en a quelques-uns qui n’ont pas vu l’ombre d’un savon depuis un bon moment et on suffoque, à deux doigts du malaise. Oui, ils nous tripotent les cheveux, les doigts, les orteils avec leurs petites mains qui ont traînées dieu sait où. Oui, ils viennent essuyer leurs nez morveux dans nos t-shirts poussiéreux. Oui, ils sont parfois plus intéressés par le nombre de grains de beauté sur mon bras que par les aventures de Kirikou. Oui, ils chantent, ils dansent, ils s’interpellent entre eux, ils se battent un peu parfois, au point que plus personne ne regarde l’écran. Parfois, y en a même un qui se retrouve debout dans le faisceau du projecteur sans comprendre que c’est son ombre que tout le monde se retrouve à contempler. Mais il se fait tirer bien vite en arrière par les autres qui lui crient dessus sans ménagement.

Et tout de même, c’est un chouette moment.

Faux départ…

Ayé ! Mon sac est prêt !

Ou plutôt… mes sacs sont prêts. Quoi ? Quand tu pars 6 mois au fond de la brousse, faut emporter plus qu’un tube de dentifrice et un couteau ! J’ai donc un carton plein de shampoings et autres crèmes de mocheté, mon kit de tricot pour pouvoir habiller la totalité des enfants à naître des 6 prochaines années, 14kg de chocolat, mon bien aimé hamac, la moitié de ma bibliothèque et 4 culottes. Faut savoir où sont ses priorités.

Il est minuit, le parquet de ma chambre est presque visible (ce qui n’était pas gagné il y a quelques heures encore…) et je crois que je n’ai rien oublié.

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Non… c’était pas gagné…

Quelques heures plus tard (5, à peu près), le réveil sonne. Ouh ! C’est dur… Je profite une dernière fois de la douche chaude, je range ma brosse à dents dans mon sac, je cadenasse tout. Allez ! C’est parti.

Dans la voiture, je mets le chauffage à fond. On est fin janvier et je n’ai sur le dos qu’une petite polaire. Je vais pas apporter un anorak en Centrafrique, ça serait légèrement exagéré. Alors je vais grelotter 10 minutes sur le quai du RER, ça va pas me tuer. De toute façon, avec mes 25kg sur le dos et les 10 autres au bout du bras, je prends une suée rien qu’à monter les marches de la gare.

Comme à chaque fois, je regarde défiler les gares par la fenêtre : Arcueil – Maison des Examens, Cité Universitaire, Denfert Rochereau, Gare du Nord, Sevran Beaudottes… A 6h du matin, y a pas grand-monde, les gens finissent leur nuit la joue contre la fenêtre.

Arrivée à Roissy, je jette mon barda sur un chariot à bagages et je me mets à arpenter les couloirs à grandes enjambées. Il est 6h30, l’avion est à 8h10, je suis large. Comme par hasard l’enregistrement de mon vol est au dernier comptoir du dernier hall du dernier terminal. En route, je m’arrête à une borne pour éditer ma carte d’embarquement. Comme par hasard, ça ne marche pas. De toute façon, ça marche jamais ces trucs-là. Tout au fond, je repère le comptoir 13. Y a un tas de gens devant, avec des chariots surchargés de bagages toutes enveloppées dans du plastique rouge. Juste derrière moi, y a un mec qui avance aussi avec un sac sur le dos et la dégaine typique de celui qui part en mission. De toute façon, si t’es européen et que tu vas à Bangui, c’est soit que t’es militaire, soit que t’es humanitaire. T’y vas pas pour faire du tourisme. Obviously.

J’attrape mon billet dans mon sac et je me présente la bouche en cœur à la petite dame qui est devant le comptoir… « Ah, désolée Madame, l’enregistrement est fermé maintenant… »

HEIN ???!!! QUOI ???!!!

Non mais comment ça c’est fermé ? La petite dame m’explique. « Oui, pour Bangui, l’enregistrement ferme 1h30 avant le décollage. C’est marqué sur votre billet… »

QUOI ??? Non mais depuis quand l’enregistrement ferme 1h30 avant le décollage ? Et là, il est 6h43. C’est une blague  ou quoi ?

Non. Pas du tout. Et la petite dame de continuer : « Vous comprenez, on est obligés d’être très stricts sur les horaires pour Bangui parce qu’on ne peut pas atterrir après 17h. Après, c’est la nuit et la nuit, le bidonville envahit la piste… »

Non mais DE QUOI ELLE PARLE ??? On doit atterrir à 15h45. Il va pas faire nuit à 15h45 ??!!

Le gars derrière moi tente un : « Mais je pars en mission humanitaire… Vous pouvez pas me laisser passer ? ». La petite dame est inflexible. Non. C’est pas possible. C’est trop tard. On avait qu’à lire les petites lignes en bas du contrat.

MERDE… MERDE, MERDE, MERDE et re-MERDE !!! Le prochain vol est dans 3 jours. MSF va pas me laisser poireauter 3 jours à l’aéroport !

La petite dame ferme définitivement le guide-fil devant elle. « Si quelqu’un peut récupérer vos bagages, vous pouvez toujours aller passer la sécurité, prendre le vol ce matin et vous faire envoyer vos bagages après, vous savez… »

Ouais. Bien sûr. T’as cru qu’à 5h du mat, j’avais une cohorte de volontaires prêts à m’accompagner jusqu’à Roissy pour agiter leurs mouchoirs ? Laisse tomber…

Bon. C’est la merde. Alors faisons les choses dans l’ordre. D’abord, appeler MSF pour les prévenir. Evidemment, personne ne répond, il est même pas 7h… Bien. Bien, bien, bien, bien, bien… Bon. Alors, aller au guichet Air France. Expliquer mon problème à la très gentille dame derrière le comptoir (en plus, c’est vrai, elle est très gentille). « Oh ! Vous avez la même montre que moi » elle me dit. Et bah super… ça va m’aider à monter dans l’avion, ça ? Non, hein… je m’en doutais… « Non mais vous avez quand même de la chance, comme vous avez un tarif humanitaire, je peux décaler votre réservation sur le prochain vol comme ça, vous ne perdez pas le billet ». Ah bah oui, c’est sûr, j’ai quand même de la chance… Bon, ben… décalons la réservation, on verra bien !

Donc voilà. Il est 7h20. J’ai loupé mon vol. Sur les 10 dernières années, j’ai bien dû prendre une soixantaine d’avions facile. Plusieurs fois, je suis arrivée ricrac. Comme la fois où j’avais ce vol pour New York et où je suis arrivée en courant à l’enregistrement 20 minutes avant le décollage. Où la fois en Equateur où j’avais confondu les heures de départ et d’arrivée et où je suis arrivée à l’aéroport 30 minutes avant le décollage. Je n’ai jamais loupé d’avion. Ja-mais. Jusqu’à aujourd’hui.

Bon. Je fais quoi maintenant ? Les bureaux de MSF n’ouvrent qu’à 9h. Rester à l’aéroport en attendant ne sert à rien. Je suis bonne pour rentrer à la maison. Retour à la case départ.

Plus tard dans la matinée, j’arrive à joindre MSF. Je dis à S. du Bureau des Départs que j’ai raté l’avion, que j’ai quand même décalé ma réservation, que je suis vraiment désolée mais qu’est-ce que je dois faire maintenant ? « T’inquiète » elle me dit, « t’as bien fait de reporter ton billet, comme ça, il est pas perdu, on le donnera à quelqu’un d’autre. Je vais te prendre un autre vol ce soir. Avec Royal Air Maroc. T’arriveras demain matin. Je te rappelle pour confirmer. »

Ça, c’est la double punition. Après être allée jusqu’à Roissy (et revenue) ce matin, va falloir que maintenant j’aille à Orly. Toujours en traînant mes kilos de bagages. La ligne de RER B en entier. Si ça c’est pas du tourisme… Puis la RAM… Je passe d’un Paris – Bangui direct à Paris – Casablanca – Douala – Bangui avec nuit dans l’avion… Arrrrgh ! Remarque, c’est le karma. La prochaine fois, je ferai gaffe.

Bon. Du coup, l’avion est à 20h. Même en prenant une marge de malade (quoique la RAM, elle, elle s’en fout d’être en retard, l’atterrissage est prévu à 7h du matin…), j’ai au moins 7 heures à tuer. Alors de frustration, j’avale une tablette de chocolat (oui, en entier) et à la limite du coma hyper glycémique, je décide de faire la sieste dans le canapé devant la télé. Ça commence bien, cette mission…

Le blues de la dernière semaine

C’est la dernière semaine. Dimanche prochain, je serai dans l’avion pour Paris. Alors y a tout un tas de dernières fois et chacun de mes gestes appelle la nostalgie.

C’est le dernier dimanche soir. Vous savez ? Comme un dimanche soir. Cette grosse flemme du dimanche soir. Le chat qui joue sur mes genoux avec une petite pelote de laine échevelée. Ouvrir le frigo, contempler le contenu, pousser un soupir et refermer le frigo. Pas envie de faire à manger. Juste traîner. Regarder un film et s’endormir au milieu, bercée par la respiration du chat qui dort déjà depuis un moment.

Puis c’est le dernier lundi matin. « Wakamapoïïïïïï tout le monde !! Ça a été le week end ? Sapulanga ? Biyampé !!»

Puis c’est le dernier mardi matin. Le dernier départ de l’avion. Le dernier lever à 5h. Ceux qui partent ce matin, je ne les reverrai pas. Ils démarrent leur aventure et je finis la mienne. Une petite pincée de jalousie je crois. Et les dernières brioches.

Puis c’est le dernier mercredi matin. Le dernier jeudi matin. Et le dernier vendredi matin. Les derniers emails, les derniers bookings, la dernière expédition à la banque, les premières photos souvenirs.

Puis c’est le dernier vendredi soir. Les premiers au-revoir à tous ceux que je ne reverrai plus ce week-end. Je réalise que ce sont plutôt des adieux. J’ai une petite boule dans la gorge. On se serre dans les bras, on se met des tapes dans le dos, on rigole un peu pour masquer l’émotion. Mais elle est bien là.

Puis c’est le dernier samedi. Le dernier caddie à la caisse de l’Hper Psaro. Commencer à faire sa valise. Tout plier, tout ranger, tout vider. Puis le dernier après-midi dans le hamac avec le chat. Les mangues qui commencent tout juste à être mûres. Jusqu’à quand aurait-il fallu rester pour voir les branches crouler sous le poids des fruits juteux et sucrés ? Puis enfin le dernier coucher de soleil.  Puis la dernière soirée, la dernière pizza au restaurant du zoo avec les copains qui sont devenus si proches si vite et qui vont disparaître, certains pour toujours. Les dernières bières, les derniers éclats de rire. Puis le dernier retour à la maison. La voiture qui glisse dans la ville plongée dans le noir. La radio qui grésille. Ce soir, tout est plus aigu, tout est plus doux, tout est plus.

Puis c’est la dernière nuit. Le chat qui saute sur le lit. Lui, il ne sait pas. Il me regarde mais il ne sait pas que c’est fini. Que c’est la dernière fois qu’il va se pelotonner contre moi et rêver de chasse aux souris. Remarquez bien qu’il s’en fout sûrement. Vu la taille de son cerveau, ça m’étonnerait que le concept d’adieu à jamais résonne quelque part…

Et puis c’est le dernier dimanche matin. La dernière douche, ranger les dernières choses qui traînent. La dernière fois que je shoote le chat qui traîne dans mes pieds. La dernière fois que je lui donne ses croquettes pendant que je me prépare la dernière omelette bacon-fromage-tomates et les derniers toasts. La dernière vaisselle. Le chat est déjà retourné sur le lit. Normalement, on fait la sieste tous les deux. Là, il comprend pas très bien pourquoi je m’agite. Ni pourquoi je le serre si fort. Ni pourquoi je quitte la chambre en traînant cette grosse valise.

Puis les derniers adieux. Au revoir tous ceux qui étaient devenus le quotidien. Au revoir ceux qui restent encore quelques semaines, quelques mois, ceux qui seront toujours là. Bien sûr qu’on se reverra, le monde est petit. Les dernières photos souvenirs, le sourire un peu crispé.

On pourrait croire que je n’ai aucune envie de quitter cette ville. C’est faux. Je suis contente de rentrer. Chez moi. Voir les miens. Mais ces derniers jours avaient un fort goût de « plus jamais ». Et c’est toujours triste les « plus jamais ».

Sur la route qui m’amène à l’aéroport, j’essaye de graver une dernière fois sur mes rétines les images de cette ville qui était devenue ma ville, les odeurs, les couleurs, les bruits. Il ne restera aucune trace de mon passage dans cette chambre, dans cette maison, dans ce bureau, dans cette ville. Pourtant, en moi, il va rester l’écho de tout ça. Dans ma mémoire, il va rester les images, les odeurs, les couleurs, les bruits. Et les sourires. Alors je souris aussi.

Cette page-là est finie mais la suivante est encore blanche. Et il est temps d’y écrire de nouvelles histoires.

T’as des tongs, tu rentres pas…

 

C’est un fait, j’ai les pieds plats. Déjà qu’avant, ma voûte plantaire n’était pas exactement le trait le plus marqué de mon caractère mais maintenant que ça fait près de 8 mois que je marche en tongs tous les jours que Dieu fait, ça ne s’arrange pas. On pourrait disserter à propos de mes pieds pendant des heures, les connaisseurs savent que le sujet est inépuisable. Heureusement, ça n’est pas le sujet de notre histoire. Non. Le sujet de notre histoire, c’est plutôt ce qu’on met dessous. Des tongs donc. Ou des gougounes si vous vous brossez les dents au sirop d’érable.

Resituons le contexte. Vous vivez depuis plusieurs mois maintenant dans une mégapole africaine. La population y est métissée : Noirs, Blancs, Jaunes, et toutes les couleurs de l’arc en ciel en découlant. La population y est très pauvre. Ou très riche. Ou très entre les deux. Tout le monde a des smartphones mais l’asphalte ne couvre pas les axes secondaires. Tout le monde mange au resto : un steak à 60 dollars ou une boule de manioc à 20 centimes. Y a des chiens, des vaches, des chèvres et des gens qui font les poubelles. Y a des voitures de sport garées devant le Karavia Hotel. Y a de tout, tout le temps, partout. Mais s’il y a une chose qui est constante, c’est la météo. En tout cas, depuis 8 mois, ça ne change pas. Tu te lèves, le ciel est bleu. Tu vas au boulot, le ciel est bleu. Tu rentres déjeuner, le ciel est bleu. Le soleil se couche, le ciel est… flamboyant. J’exagère à peine. Le nombre d’averses se compte sur les doigts d’une main de lépreux. Et puisque la température moyenne flirte avec les 30 degrés, tu te poses pas trop de questions quant à ce que tu vas enfiler avant de sortir de la maison le matin. Ta bonne vieille paire de gougounes bien sûr !!! (NDLR : On va arrêter d’utiliser le mot « gougounes ». J’adore nos amis québécois mais tout de même, c’est ridicule…)

Bon, la conséquence de tout ça, c’est que t’as les pieds plats. Mais tu t’en fous, c’est quand même monstre confortable… Du coup, tes tatanes, tu te les traînes du moment où tu poses un pied hors de ton lit de bon matin jusqu’au moment où, ivre de fatigue ou ivre tout court et normalement une fois que le soleil est couché, tu te crashes sur ton matelas. Tu vis dans ta paire de tongs et tu es un homme heureux.

Du coup, quand le samedi soir on te dit : « Tu viens ? On va traîner à Kamalondo… », tu réponds : « Ouais ! Bien sûr ! », tu sautes dans la voiture et tu repasses pas par chez toi mettre des escarpins (t’façon, tu sais plus marcher en escarpins, ça sert à rien).

Mais la question n’est pas là. La question c’est… mais c’est quoi ça, Kamalondo ? Alors, là, la réponse est très simple : Kamalondo c’est LE quartier de Lubum où on sort. Je veux dire où tout le monde sort. Tout. Le. Monde. Les jeunes, les vieux, les riches, les pauvres… tout le monde. Bon. C’est pas exactement vrai. Tu verras jamais de Chinois à Kamalondo. Et puis, tu vois très très peu de Blancs aussi. Mais c’est bien ça qui fait que Kamalondo est Kamalondo. C’est un dédale de petites rues où s’alignent les petits bars et entre chaque bar, y a des vendeurs de michopos, ces petits morceaux de viande de chèvre marinée, grillée et bien épicée. Alors quand tu viens avec tes potes le samedi soir à Kamalondo, tu te dégotes une table devant un bar, tu ramasses quelques chaises, tu commandes ta bière et tu vas te chercher quelques michopos à grignoter. Puis toi et tes potes, vous passez la soirée à vous regarder dans le blanc des yeux parce que de toute façon, la musique est bien trop forte pour que tu n’entendes ne serait-ce que ton voisin… Une fois que vous avez bu une ou deux bières (je rappelle qu’ici, la bière standard fait 75cl alors 2, c’est déjà bien…), vous décidez généralement d’aller danser. Vous pourriez très bien danser autour voir sur votre table mais vous êtes déjà souls de bière et de rumba congolaise alors vous décidez d’aller dans un club. Et comme vous ne vous refusez rien, vous allez dans le plus classe de la ville. Ça tombe bien, il est dans la rue juste derrière. Ça s’appelle Ngwasuma VIP. Ouais. VIP. Et pour que tu comprennes bien que quand t’es là-dedans, t’es pas n’importe qui, c’est le seul endroit de la ville où on vend des bières de 33cl. Que tu payes 4 fois plus cher que celles que tu as bues une demi-heure plus tôt. Ça pourrait donc s’appeler le Pigeon VIP mais non. C’est Ngwasuma. Comme tu l’as compris, chez Ngwasuma, on ne laisse pas rentrer n’importe qui. Faut préserver la réputation de l’endroit, c’est normal. Et c’est là que se produit le drame… Tu le vois venir, non ? Bah ouais… t’as des tongs… Et chez Ngwasuma, t’as des tongs, tu rentres pas… Oh que non… La première fois, tu crois que c’est un peu une blague. La boîte est à moitié vide, tu vois les serveurs roupiller derrière le bar, tu te dis que si tu négocies avec les videurs (ils sont 2, on sait jamais…) et que tu te fends de ton plus joli sourire, tu vas bien réussir à les convaincre. Et pendant que t’es là à papillonner des cils comme pas permis en chouinant : « Allez… S’il vous plaît… », entre derrière toi un groupe de sapeurs.

Peut-être que tu n’as jamais entendu parler des sapeurs. Les sapeurs, ce sont les rois de la sape. Ceux qui s’habillent non pas pour ne pas déambuler nus comme des vers mais pour en mettre plein la vue. Ils sont clinquants, rutilants, brillants de la tête aux pieds. Et à leurs pieds, justement, tu remarques les chaussures les plus pointues, les plus cirées et les plus extravagantes que la mode ait créées. Toi, dans ton jean qui a maintenant près de 2 tailles de trop, ton t-shirt qui n’a plus de forme et tes tongs  en plastique, bah… t’as presque honte. Tu lèves une dernière fois ton regard implorant sur le videur qui, derrière ses bras croisés ostensiblement sur ses pectoraux démesurés et les yeux cachés derrière ses lunettes de soleil (oui, oui, il fait nuit noire mais un videur n’est pas un videur sans lunettes de soleil) t’assène un tonitruant : « No flip-flops !! » Alors, tes flip-flops et toi, vous tournez lamentablement les talons et vous partez à la recherche de la voiture.

Nan mais tu t’es cru à Cavalaire au Tropicana ou quoi ? Ici, t’as des tongs, tu rentres pas !!

Où l’on parle de religion

 

Comme vous le savez, ou peut-être pas, on ne plaisante pas avec la religion en Afrique. Moi, tant que chacun laisse son voisin libre de croire ce qu’il veut, je me fous bien de ce que les gens croient. Je n’impose ma vision des choses à personne et personne ne me convaincra qu’il y a un œil quelque part dans l’univers qui nous surveille et nous jugera une fois qu’on les aura fermés, les yeux, pour la dernière fois. Ici, on trouve de tout : des chrétiens de tous poils (et même de poil dont vous n’avez jamais entendu parler comme l’église du 32ème parallèle…), des musulmans de toutes les couleurs et même des juifs (mais pas beaucoup, c’est vrai). Et puis mixées avec la religion, on trouve les croyances, le vaudou, les traditions, la sorcellerie… Bref, niveau spiritualité, y a de quoi s’occuper. Evidemment comme chacun pense détenir la vérité, ça mène invariablement à des conflits, des tueries, des massacres, des guerres… Ce qui est inconcevable par contre, c’est de ne pas croire. En Dieu, aux esprits, à ce qu’on voudra mais si vous dites que vous ne croyez en rien voire pire que vous croyez qu’il n’y a rien, on va vous regarder au mieux avec consternation, au pire avec horreur.

Laissez-moi vous raconter une petite anecdote à ce sujet…

L’autre jour, je vais à l’aéroport récupérer un passeport qu’un de mes gentils newbies à laisser là. Je ne vous ai jamais raconté cette histoire ? C’en est une bonne aussi mais je vous la raconterai une autre fois. Bref, je vais à l’aéroport. Je me faufile jusqu’au bureau du Chef de poste de la Direction Générale de la Migration. Moi, si j’étais Chef de poste de la Direction Générale de la Migration, je serai pas une petite rigolote. Il est 11H30. J’avais rendez-vous à 11H mais je me suis adaptée à l’heure congolaise… D’ailleurs, M. le Chef de poste, il est pas encore là. Alors j’attends.

Un bon quart d’heure plus tard, il fait son entrée. Tonitruante. Il ouvre la porte en verre à toute volée (c’est peut-être pour ça qu’elle est toute bardée de scotch…), se retourne, aboie d’une voix de stentor des ordres en swahili sur une bande de petits gars que je ne vois pas mais que j’imagine tremblants et suants (fait chaud dans c’pays…) et il se tourne vers moi, me jauge et tout à coup, se fend d’un immense sourire. Tout sanglé dans son costume amidonné, il est beau comme un camion. Il enlève son képi, me serre la main et me dit : « Ma chère mademoiselle, asseyez-vous… ». Moi, les camions, j’ai jamais pu résister : je suis charmée.

Alors je lui explique ce qui m’amène. Le petit nouveau qui n’avait pas assez d’argent sur lui au moment de payer le visa, le passeport qui est resté en otage, le besoin absolument impérieux que j’ai de récupérer ledit passeport pour me mettre en conformité avec la loi et faire voyager son propriétaire… Il a l’air attentif, il hoche la tête… « Pas de problème mademoiselle. Si vous avez apporté de quoi payer le visa, on va vous le délivrer tout de suite… ». Je le savais qu’il était charmant.

« Bon. Sauf que tout de suite, c’est pas vraiment possible vu que le chancelier, il est pas là. Et le chancelier, c’est lui qui a le tampon. Et pas de tampon, pas de visa. Et pas de visa…, pas de visa.» Ah. Bah on va l’attendre alors, non ? « Oui oui, comme vous voulez. Restez ici, il va venir. » Très bien. Le camion ressort après m’avoir à nouveau serré la main. Le bureau est climatisé, la chaise est rembourrée, je suis prête à attendre. Alors j’attends.

Un bon 45 minutes plus tard, je ronfle, la tête renversée sur le dossier avec un léger filet de bave qui sèche sur mon menton, quand la porte s’ouvre sur le chancelier. Comparé au camion, c’est une Coccinelle. Rouillée. Il envoie pas de la bûchette, quoi… Mais bon, c’est lui qui va arranger mes affaires alors je me colle un sourire aimable et j’attends tranquillement qu’il sorte ses petits stylos de son cartable. Visiblement, lui aussi a décidé d’être aimable. Très aimable même. « Mais bonjour petite mademoiselle ! Vous venez me voir ? Comme c’est gentil… » Ouais. C’est ça. Je suis gentille et j’ai besoin d’un tampon, d’une signature et d’un reçu de paiement. Alors fissa, et que ça saute, ça fait déjà presque 2 heures que je suis là… Et pendant que le chancelier aligne ses crayons, fait apparaître le tampon tant convoité et sort du fatras improbable qui couvre son bureau le passeport que je suis venue récupérer…

– Tu sais… on peut se tutoyer, hein ?

– Bah…

– Oui parce que tu es mon amie… on peut être amis, hein ?

– Bah…

– Non ? Tu veux pas qu’on soit amis ?

– Si, si…

– Ah ! Bah on peut se tutoyer alors ! Tu sais, mon amie, moi, je veux voyager en Europe.

– Ah oui ? Bah c’est possible ça.

– Oui je sais. Mais je veux pas voyager en Europe. Je veux aller en Europe, trouver une Blanche, me marier et faire des enfants.

-… Ah… oui… Mais tu sais, tu peux aller en Europe, trouver une Blanche mais t’es pas obligé de te marier pour faire des enfants.

– Quoi ? Ah mais vous, les blancs, vous êtes compliqués… Mais pourquoi vous voulez pas vous marier ? Toi, par exemple, tu es mariée ?

– Bah oui, tiens ! Moi, par exemple ! Et bah non, moi, je suis pas mariée !

– Mais pourquoi ? Ton père, il te dit pas qu’il faut te marier ?

– Ah bah ça, ça serait bien la meilleure !! Non ! Il me dit rien du tout !

– Ah la la… Vraiment… Vous, les Blancs, vous êtes compliqués… Mais pourquoi tu veux pas te marier ? Tu veux pas avoir d’enfants ?

– Présentement, non, je ne veux pas avoir d’enfant. Mais même si je voulais, je suis pas obligée de me marier pour ça.

– Ah mais si ! Tu sais, c’est important !

– Bah… pas pour moi.

– Ah non, vraiment, vous êtes compliqués… Moi, je veux me marier. Parce que c’est important. Pour ma famille. Et puis pour Dieu aussi.

– Ah… pour Dieu…

– Bah oui. Tu pries dans quelle église toi ? Pentecôtiste ? Baptiste ?

– Ah moi, je ne vais pas à l’église.

Jusque-là, la conversation était plutôt sur un ton cordial voire badin. J’aurais accepté de l’épouser dans la minute et de lui faire 4 enfants dans les 5 d’après que je n’aurais pas pu lui faire plus plaisir… Mais quand j’ai dit que je n’allais pas à l’église, il a relevé la tête du passeport sur lequel il était en train d’appliquer un buvard pour faire sécher l’encre du fameux visa et son sourcil droit s’est mis à tressauter.

– Ah bon ? Mais… tu es musulmane ?

– Euh… non…

– Ah bon ? Mais tu pries où alors ?

– Bah… je ne prie pas.

– Mais… tu crois en Jésus quand même ?

– Ah bah non, justement, tu vois. Je ne crois pas en Jésus.

– Mais… mais… mais… alors… tu es… SATAN !!!

Là, clairement, l’envie de m’épouser lui était passée. Il était consterné. J’ai éclaté de rire. Qu’on me trouve parfois légèrement machiavélique, d’accord. Mais Satan, quand même, faut pas pousser !

– Non, non ! Je ne suis pas Satan ! Simplement, je ne crois pas en Dieu. C’est comme ça.

– Mais… c’est pas possible ! Tu dois croire en Jésus !

– Bah non. Je ne « dois » pas croire en Jésus. Ecoute, je respecte le fait que toi, tu y crois. Mais moi, je n’y crois pas. C’est tout. Puis tu sais, en Europe, y a beaucoup de gens qui n’y croit pas.

– Oui mais ça c’est parce que ce sont des Arabes !

– Ah non ! Pas seulement ! Y a aussi plein de Blancs qui ne croient pas en Dieu et qui ne  vont pas à l’église.

– Mais… enfin… c’est pas possible ! Je ne te crois pas.

– Mais si ! Je te jure ! C’est vrai !

– Mais comment ? Je veux dire… c’est quand même vous, les Blancs, qui nous avez apporté Dieu en Afrique !!

Là, c’était mon tour d’être décontenancée. Je savais que depuis un moment, j’étais en terrain glissant mais là, qu’est-ce que je pouvais lui répondre ? Que d’ici 3 ou 4 siècles, on pouvait espérer que les religions en Afrique seraient un tout petit moins importantes, que les démocraties seraient un tout petit plus fortes et que 1000 colombes allaient répandre la paix sur Terre ?

Alors j’ai trop rien répondu. On a continué à bavasser gentiment. Mais chaque fois que quelqu’un entrait dans ce fichu bureau, mon nouvel ami s’exclamait : « Hé ! Je te présente Anne Lise, ma nouvelle amie ! Elle ne croit pas en Dieu ! » Et le nouvel arrivant ouvrait de grands yeux et me disait : « Mais non ! C’est pas vrai… On fond de toi… tu crois, hein ? »

Deux heures plus tard (oui, il m’a fallu 4 heures pour obtenir un visa… 4 heures et 90 dollars…), je suis ressortie de l’aéroport. Et je me suis dit que la prochaine fois qu’on me poserait la question, je répondrai sûrement que je suis catholique. Classique pour un Européen. C’est pas que l’idée d’incarner Satan ne me plaise pas un peu… je l’avoue, ça me fait un peu rigoler, mais quand même, dans un pays où on brûle les gens pour sorcellerie, je suis pas sûre que ce soit une bonne blague…

 

Rencontre du 32ème type

Ce matin, comme tous les matins, j’arrive au bureau à 7H30.

Ce matin, comme tous les matins, je sers la main de tout le monde. Les gardiens, les chauffeurs, la radio opératrice, l’acheteur, le magasinier, les logisticiens, le cuisinier, les assistants admin, …

Ce matin, comme tous les matins, je gratifie tout le monde d’un « Ca va bien ? » et ce matin, comme tous les matins, tout le monde répond invariablement : « Un peu… »

Ce matin, comme tous les matins, je m’assois devant mon bureau, j’allume l’ordinateur et je regarde les emails se charger lentement.

Ce matin, comme tous les matins, je vais répondre à 2-3 urgences, faire 2-3 réservations d’avion, les modifier 2-3 fois, signer 2-3 demandes de congés, contresigner 2-3 factures, valider 2-3 commandes, …

Ce matin, comme tous les matins, je vais m’étonner que mon assistant mette plus de lait en poudre et de sucre dans son café que de café à proprement parler. La prochaine épidémie de ce continent sera la diabète…

Ce matin est décidément comme tous les matins. Sauf que non. Et je ne le sais pas encore mais ce matin, je vais faire une drôle de rencontre.

Il est 11H03. Le gardien rentre dans mon bureau et m’annonce que j’ai un visiteur. Jusque là, rien d’anormal. Je suis visitée en moyenne 39 fois par jour. Alors je dis : « C’est qui ? ». Là, le gardien me regarde avec des yeux ronds, hausse les épaules et répond : « Un monsieur. ». Bien. Très bien. J’ai pas vraiment la place de recevoir les visiteurs dans mon bureau, on est déjà 4 à s’y entasser. Alors allons donc voir de quoi il s’agit.

Je sors du bureau et j’aperçois près du portail 2 hommes en costume. Je regarde mon gardien. « Bah… ils sont deux, non ? ». « Si… ». Petit soupir de ma part, haussement d’épaules de la sienne. Il y a un proverbe ici qui dit : « Un homme chic n’a jamais chaud ». Moi, je dois pas être très chic, je crève de chaud tout le temps. Mais eux, visiblement, ils supportent très bien la chemise à manches longues, la veste, les souliers pointus qui brillent de mille feux et la cravate. Et on ne peut pas dire qu’ils ressemblent au visiteur lambda. Les choses prennent donc une tournure inhabituelle. Et comme tout ce qui est inhabituel, c’est un peu inquiétant.

Les deux messieurs s’avancent donc vers moi, me rejoignent sur les marches du perron et me serrent la main. Et là, s’ensuit le dialogue de sourds le plus étrange que la Terre ait jamais entendu…

– Bonjour Messieurs…

– Bonjour Madame ! Nous sommes des inspecteurs de l’INSS (l’Institut National de Sécurité Sociale). Nous venons vérifier vos preuves de paiement.

– Ah oui ? Très bien. Je peux voir votre ordre de mission ?

– Mais bien sûr ! Voilà…

– Ah oui… mais il est périmé votre ordre de mission.

– Mais non pas du t…

– Ah mais si ! Regardez, c’est marqué là : valable jusqu’au 31 mai. On est bien en novembre, non ?

– Ah non mais en fait vous voyez, on a écrit à côté « le cas échéant ». C’est pour dire que c’est valable jusqu’à la fin de notre mission.

– … !!!??? Non, je ne crois pas. Et puis c’est quand la fin de votre mission ?

– C’est quand on a fini de contrôler toutes les ONG.

– Ah bah vous êtes pas prêts d’avoir fini !! Mais vous voulez voir quoi au juste ?

– Comme vous n’avez pas payé les cotisations, on doit contrôler les preuves de paiement .

– Pardon ??? Ah mais si, on a payé nos cotisations ! Je les paye moi-même chaque mois les cotisations ! Mais ça va être compliqué. Elles sont dans ma comptabilité, les preuves de paiement. Et ma comptabilité, elle est à Kinshasa.

– Ah bon ? Ah… en tout cas, vraiment, c’est compliqué… Nous, on doit contrôler les preuves de paiement.

– Oui… mais elles sont à Kinshasa je viens de vous dire. Et puis à partir de quand vous dites qu’on n’a pas payé ?

– Ca, on ne sait pas.

– … !!?? Quoi ??? Bah alors comment vous savez qu’on n’a pas payé ???

– Ca, on nous l’a dit.

– …

– Mais vous n’avez qu’à nous montrer les preuves de paiement et puis c’est bon.

– Non mais… bon, OK. Je peux demander à Kinshasa de me les renvoyer. Mais à partir de quand vous les voulez ?

– A partir du moment où vous avez arrêté de payer.

– MAIS PUISQUE JE VOUS DIS QU’ON A JAMAIS ARRÊTE DE PAYER !!!

Là, je vous avoue, mes nerfs ont lâché. Je me suis mise à rire. De consternation, d’énervement, de « oh mon Dieu ! mais comment est-ce possible ??? ».

Mais ils se sont pas démontés. Ils sont restés droits dans leurs souliers pointus. Alors j’ai retrouvé quelques copies d’ordres de virement qui traînaient dans un classeur et qui n’étaient même pas à jour et je leur ai collées sous le nez. Ils ont regardé, ils ont tourné les pages, ils ont hoché la tête et puis ils ont dit : « OK. Merci beaucoup. On reviendra quand vous aurez reçu les preuves de Kinshasa. »

J’ai ouvert la bouche, failli dire quelque chose, puis je me suis ravisée.

On s’est serré la main et je les ai regardé partir. Au moment de franchir le portail, un des deux s’est retourné et m’a fait un signe de la main.

Je pense qu’ils sont remontés dans leur soucoupe volante de l’autre côté de la rue…