Routine

Ici, les jours passent et se ressemblent. Chacun mène son petit train-train. Comme un ballet bien rôdé où chacun joue son rôle. Y a celui qui allume la cafetière le matin, celui qui ouvre les lourds volets en bois de la porte d’entrée, celui qui se douche en premier, celui (ou plutôt celle) qui range le beurre et les pots de confiture que tout le monde laisse traîner sur la table par 40 degrés à l’ombre…

Après 6 semaines dans ma brousse centrafricaine, la routine s’est installée. Lever à 6h20, puis douche, puis petit déj, puis traîner ses tongs dans le sable jusqu’au bureau, puis y régler un milliards de petits, moyens ou gros problèmes jusqu’à 13H, puis revenir à la maison pour déjeuner, essayer de faire une micro sieste jusqu’à 14H10 (ou 14h12… ou 14h15…), puis retourner au bureau pour régler encore tout un tas de problèmes à géométrie variable jusqu’ à 18H, puis rentrer boire une bière, dîner, reprendre une bière, puis une autre bière, puis une autre bière, puis prendre son courage à deux mains, se jeter sous le filet d’eau froide de la douche, se brosser les dents, et s’écrouler sur son lit. Palpitant, je sais.

Et ça, c’est le programme du lundi au vendredi. Le samedi, on travaille que le matin. L’après-midi, c’est sieste obligatoire. Et le dimanche, on fait la grasse mat jusqu’à 7h30 (youhou…), on va au marché avant qu’il fasse 50 degrés pour acheter une paire de tongs ou du tissu pour se faire fabriquer une nouvelle robe ou un nouveau pantalon et puis on se traine de fauteuils en canapés en suçant des glaçons jusqu’à ce que la température redescende sous les 40 degrés.

Il fait tellement chaud. Parcourir les 50 mètres entre la maison au bureau peut mener à une insolation. Rien ne peut se faire dans la précipitation, ça serait la déshydratation assurée. S’asseoir imprudemment sur la banquette en cuir de la voiture peut déclencher une brûlure au 2ème degré. Alors tout se fait lentement. On économise chaque geste. Même les lézards se déplacent doucement. Y a bien que le Nutella qui coule un peu trop vite.

On pourrait rapidement perdre la notion du temps ici. Heureusement, il y a le Planning : selon qui se présente à la porte de mon bureau, je peux dire quel jour on est. Le lundi on paye les fournisseurs, le mardi, les journaliers, le mercredi, pas de paiement, c’est le jour où les gens viennent me raconter leurs tracasseries (clairement, c’est mon jour préféré), le jeudi, on paye les mototaxis et le vendredi, on rattrape le retard de toute la semaine.

« Quoi ? C’est ça ton taff ? Bah dis donc ma vieille, tu dois drôlement te faire suer… »

Ça, c’est que vous pensez… Alors c’est vrai, je sue. Et drôlement même ! Mais c’est parce qu’il fait au moins 50 degrés (les graduations du thermomètre ne vont pas plus loin mais le mercure, lui, est bien au-delà) et que si je mets le ventilateur sur 2 ou 3, la tonne de paperasse qui s’entasse dans mon bureau se met à vivre sa propre vie. Je sais bien que de toute façon, un ventilateur, ça n’a jamais refroidi quoi que ce soit, que ça brasse juste de l’air, mais n’empêche, ça donne quand même l’impression que la  chaleur est plus supportable.

Et sinon, non ! toute cette petite routine n’a rien d’enquiquinant ! Oh, bien sûr, compter des centaines de billets pseudo-moisis ou jongler avec la comptabilité n’a jamais été excessivement épanouissant et c’est clairement pas pour cette raison que je fais ce job… Par contre, dealer toute la journée avec les petits problèmes des uns et des autres, les écouter me raconter leurs vies, parfois drôles, parfois dramatiques, souvent à des milliers d’années lumières de ma propre planète, proposer des solutions, aider un peu ou beaucoup, et les voir repartir avec un sourire, c’est pour ça que je suis là. Et vous savez quoi ? Compte tenu du nombre de gens qui me sourient et comme dirait quelqu’un que j’ai connu dans ma vie d’avant, je trouve que je fais plutôt du bon boulot…

Kirikou n’est pas grand…

Ça fait maintenant quelques semaines que j’ai pris mes quartiers dans la brousse centrafricaine. Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, c’est plutôt calme. Y a bien un ou deux cabris qui changent de mains de façon plus ou moins volontaire de temps en temps mais rien de bien pire. De toute façon, il fait bien trop chaud pour jouer à la guerre. Pour l’instant. Parce que soyons réalistes, tout pourrait déraper d’un moment à l’autre. La brousse grouille de petits groupes armés qui ont tellement retourné leurs vestes qu’elles sont fort trouées et qu’ils ne se rappellent plus trop dans quel camp ils jouent. Et qui s’ennuient. Alors un petit braquage par ci, un petit feu de village par là, ça maintient en forme.

A l’hôpital aussi, c’est plutôt calme. On a les grands classiques : des petits palus, des gros palus, des morsures de serpent (si les gens arrêtaient de fourrer leurs mains dans n’importe quel trou pour chasser les rats aussi…), les enfants malnutris et les accidents de motos. Et évidemment, une ou deux blessures par balle ou à l’arme blanche pour faire bonne mesure. Evidemment. Tout ça fait une petite soixantaine de patients. Comme chaque patient a droit à un accompagnant H24 à ses côtés, ça fait donc un petit paquet de monde qui vaque à ses occupations dans la cour de l’hôpital. Certains font la sieste à l’ombre des manguiers, d’autres préparent la bouillie au-dessus d’un feu de bois, d’autres encore lavent quelques vêtements dans le lavoir, ça papote, ça rigole, ça vit… Les médecins et les infirmiers vont et viennent, passant d’un bâtiment à l’autre dans leurs blouses rendues plus blanches que blanches par le soleil aveuglant. Evidemment, de temps en temps, une femme sort en hurlant, en se jetant par terre et en s’arrachant les cheveux. On n’arrive pas à sauver tout le monde.

A la nuit tombante, les gens s’installent dehors sur des nattes à même le sol. Les lits sont réservés aux patients. Les enfants se regroupent autour de leurs mères, se recroquevillent sous leurs pagnes. Le murmure de toutes leurs voix diminue au fur et à mesure que les étoiles apparaissent. L’hôpital est un lieu sûr, ils peuvent dormir sur leurs deux oreilles.

Quelquefois, le dimanche soir, si la torpeur de la journée ne nous a pas avalé tout cru, on prend la direction de l’hôpital avec un projecteur sous le bras. Ces dimanches soirs là, c’est cinéma. Devant le grand mur blanc de la pédiatrie, on déplie une grande bâche plastique par terre pour que les enfants viennent s’assoir. On apporte quelques bancs. On déroule quelques mètres de rallonge électrique. Tant d’agitation au coucher du soleil, ça attire les curieux. Les gens s’approchent, tout doucement. Ils nous regardent faire. Quand l’image apparaît enfin sur le mur et que les Mungus (c’est nous, les Mungus, les Blancs) s’assoient en tailleur, c’est le signal. Les enfants se ruent sur nous. C’est le concours de celui qui sera assis le plus près, qui tiendra une main, un genou, un pied, une mèche de cheveux, un bracelet, n’importe quoi ! On se retrouve avec une grappe de marmots soudée au corps. Par la chaleur qu’il fait, on aurait bien envie de leur dire d’aller voir un tout petit plus loin si on y est mais il faut voir leurs sourires édentés. Alors, on sue en silence.

Et puis le film commence. Un dessin animé généralement. Mais faut bien choisir. La Reine des Neiges, c’est sûrement très bien mais c’est un peu gigantesquement éloigné du contexte. Madagascar, c’est super. Mais ça parle vraiment beaucoup et beaucoup trop vite. Tout le monde ne parle pas français. Heureusement, il y a Kirikou. Kirikou qui aide sa mère à piler le manioc. Kirikou qui va chercher de l’eau avec les enfants du village. Kirikou qui court dans la brousse et qui fait hurler de rire tout le monde. Kirikou qui ne voit pas le serpent qui arrive derrière lui alors que tout l’hôpital lui hurle de s’enfuir et que les mamans se cachent les yeux. Et les enfants qui chantent en cœur « Kirikou n’est pas grand, mais il est vaillant ! Kirikou est petit, et c’est mon ami ! »

Alors oui, dans les grappes d’enfants collées à nos bras et à nos jambes, y en a quelques-uns qui n’ont pas vu l’ombre d’un savon depuis un bon moment et on suffoque, à deux doigts du malaise. Oui, ils nous tripotent les cheveux, les doigts, les orteils avec leurs petites mains qui ont traînées dieu sait où. Oui, ils viennent essuyer leurs nez morveux dans nos t-shirts poussiéreux. Oui, ils sont parfois plus intéressés par le nombre de grains de beauté sur mon bras que par les aventures de Kirikou. Oui, ils chantent, ils dansent, ils s’interpellent entre eux, ils se battent un peu parfois, au point que plus personne ne regarde l’écran. Parfois, y en a même un qui se retrouve debout dans le faisceau du projecteur sans comprendre que c’est son ombre que tout le monde se retrouve à contempler. Mais il se fait tirer bien vite en arrière par les autres qui lui crient dessus sans ménagement.

Et tout de même, c’est un chouette moment.

Faux départ…

Ayé ! Mon sac est prêt !

Ou plutôt… mes sacs sont prêts. Quoi ? Quand tu pars 6 mois au fond de la brousse, faut emporter plus qu’un tube de dentifrice et un couteau ! J’ai donc un carton plein de shampoings et autres crèmes de mocheté, mon kit de tricot pour pouvoir habiller la totalité des enfants à naître des 6 prochaines années, 14kg de chocolat, mon bien aimé hamac, la moitié de ma bibliothèque et 4 culottes. Faut savoir où sont ses priorités.

Il est minuit, le parquet de ma chambre est presque visible (ce qui n’était pas gagné il y a quelques heures encore…) et je crois que je n’ai rien oublié.

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Non… c’était pas gagné…

Quelques heures plus tard (5, à peu près), le réveil sonne. Ouh ! C’est dur… Je profite une dernière fois de la douche chaude, je range ma brosse à dents dans mon sac, je cadenasse tout. Allez ! C’est parti.

Dans la voiture, je mets le chauffage à fond. On est fin janvier et je n’ai sur le dos qu’une petite polaire. Je vais pas apporter un anorak en Centrafrique, ça serait légèrement exagéré. Alors je vais grelotter 10 minutes sur le quai du RER, ça va pas me tuer. De toute façon, avec mes 25kg sur le dos et les 10 autres au bout du bras, je prends une suée rien qu’à monter les marches de la gare.

Comme à chaque fois, je regarde défiler les gares par la fenêtre : Arcueil – Maison des Examens, Cité Universitaire, Denfert Rochereau, Gare du Nord, Sevran Beaudottes… A 6h du matin, y a pas grand-monde, les gens finissent leur nuit la joue contre la fenêtre.

Arrivée à Roissy, je jette mon barda sur un chariot à bagages et je me mets à arpenter les couloirs à grandes enjambées. Il est 6h30, l’avion est à 8h10, je suis large. Comme par hasard l’enregistrement de mon vol est au dernier comptoir du dernier hall du dernier terminal. En route, je m’arrête à une borne pour éditer ma carte d’embarquement. Comme par hasard, ça ne marche pas. De toute façon, ça marche jamais ces trucs-là. Tout au fond, je repère le comptoir 13. Y a un tas de gens devant, avec des chariots surchargés de bagages toutes enveloppées dans du plastique rouge. Juste derrière moi, y a un mec qui avance aussi avec un sac sur le dos et la dégaine typique de celui qui part en mission. De toute façon, si t’es européen et que tu vas à Bangui, c’est soit que t’es militaire, soit que t’es humanitaire. T’y vas pas pour faire du tourisme. Obviously.

J’attrape mon billet dans mon sac et je me présente la bouche en cœur à la petite dame qui est devant le comptoir… « Ah, désolée Madame, l’enregistrement est fermé maintenant… »

HEIN ???!!! QUOI ???!!!

Non mais comment ça c’est fermé ? La petite dame m’explique. « Oui, pour Bangui, l’enregistrement ferme 1h30 avant le décollage. C’est marqué sur votre billet… »

QUOI ??? Non mais depuis quand l’enregistrement ferme 1h30 avant le décollage ? Et là, il est 6h43. C’est une blague  ou quoi ?

Non. Pas du tout. Et la petite dame de continuer : « Vous comprenez, on est obligés d’être très stricts sur les horaires pour Bangui parce qu’on ne peut pas atterrir après 17h. Après, c’est la nuit et la nuit, le bidonville envahit la piste… »

Non mais DE QUOI ELLE PARLE ??? On doit atterrir à 15h45. Il va pas faire nuit à 15h45 ??!!

Le gars derrière moi tente un : « Mais je pars en mission humanitaire… Vous pouvez pas me laisser passer ? ». La petite dame est inflexible. Non. C’est pas possible. C’est trop tard. On avait qu’à lire les petites lignes en bas du contrat.

MERDE… MERDE, MERDE, MERDE et re-MERDE !!! Le prochain vol est dans 3 jours. MSF va pas me laisser poireauter 3 jours à l’aéroport !

La petite dame ferme définitivement le guide-fil devant elle. « Si quelqu’un peut récupérer vos bagages, vous pouvez toujours aller passer la sécurité, prendre le vol ce matin et vous faire envoyer vos bagages après, vous savez… »

Ouais. Bien sûr. T’as cru qu’à 5h du mat, j’avais une cohorte de volontaires prêts à m’accompagner jusqu’à Roissy pour agiter leurs mouchoirs ? Laisse tomber…

Bon. C’est la merde. Alors faisons les choses dans l’ordre. D’abord, appeler MSF pour les prévenir. Evidemment, personne ne répond, il est même pas 7h… Bien. Bien, bien, bien, bien, bien… Bon. Alors, aller au guichet Air France. Expliquer mon problème à la très gentille dame derrière le comptoir (en plus, c’est vrai, elle est très gentille). « Oh ! Vous avez la même montre que moi » elle me dit. Et bah super… ça va m’aider à monter dans l’avion, ça ? Non, hein… je m’en doutais… « Non mais vous avez quand même de la chance, comme vous avez un tarif humanitaire, je peux décaler votre réservation sur le prochain vol comme ça, vous ne perdez pas le billet ». Ah bah oui, c’est sûr, j’ai quand même de la chance… Bon, ben… décalons la réservation, on verra bien !

Donc voilà. Il est 7h20. J’ai loupé mon vol. Sur les 10 dernières années, j’ai bien dû prendre une soixantaine d’avions facile. Plusieurs fois, je suis arrivée ricrac. Comme la fois où j’avais ce vol pour New York et où je suis arrivée en courant à l’enregistrement 20 minutes avant le décollage. Où la fois en Equateur où j’avais confondu les heures de départ et d’arrivée et où je suis arrivée à l’aéroport 30 minutes avant le décollage. Je n’ai jamais loupé d’avion. Ja-mais. Jusqu’à aujourd’hui.

Bon. Je fais quoi maintenant ? Les bureaux de MSF n’ouvrent qu’à 9h. Rester à l’aéroport en attendant ne sert à rien. Je suis bonne pour rentrer à la maison. Retour à la case départ.

Plus tard dans la matinée, j’arrive à joindre MSF. Je dis à S. du Bureau des Départs que j’ai raté l’avion, que j’ai quand même décalé ma réservation, que je suis vraiment désolée mais qu’est-ce que je dois faire maintenant ? « T’inquiète » elle me dit, « t’as bien fait de reporter ton billet, comme ça, il est pas perdu, on le donnera à quelqu’un d’autre. Je vais te prendre un autre vol ce soir. Avec Royal Air Maroc. T’arriveras demain matin. Je te rappelle pour confirmer. »

Ça, c’est la double punition. Après être allée jusqu’à Roissy (et revenue) ce matin, va falloir que maintenant j’aille à Orly. Toujours en traînant mes kilos de bagages. La ligne de RER B en entier. Si ça c’est pas du tourisme… Puis la RAM… Je passe d’un Paris – Bangui direct à Paris – Casablanca – Douala – Bangui avec nuit dans l’avion… Arrrrgh ! Remarque, c’est le karma. La prochaine fois, je ferai gaffe.

Bon. Du coup, l’avion est à 20h. Même en prenant une marge de malade (quoique la RAM, elle, elle s’en fout d’être en retard, l’atterrissage est prévu à 7h du matin…), j’ai au moins 7 heures à tuer. Alors de frustration, j’avale une tablette de chocolat (oui, en entier) et à la limite du coma hyper glycémique, je décide de faire la sieste dans le canapé devant la télé. Ça commence bien, cette mission…

Mais c’est où ça, Paoua ?

Le téléphone sonne. Je reconnais le numéro, ça vient de chez MSF. Déjà ??

– Allô oui ?

– Bonjour Anne Lise, c’est J. de MSF. Tu vas bien ?

– Oui, oui. Ça va merci.

– Bon alors voilà. On a un super projet pour toi. C’est un peu challengeant… comme tu aimes, mais c’est vraiment un super projet !!

– Oui ? C’est où ?

– C’est un gros hôpital, 200 staffs, ça fait 10 ans qu’on est là-bas, c’est…

– Oui, OK, mais c’est où ?

– C’est à Paoua.

Paoua ?? Mais c’est où ça, Paoua ? Avec un nom pareil, ça pourrait bien être en Asie du Sud-Est, non ? Oh… trop bien… retrouver l’Asie, manger des pad thaï tous les jours, la lumière du soleil couchant sur le Mékong…

– C’est en RCA.

– Ah. Euh… oui ? Bah, euh… faut que je donne une réponse quand ?

– C’est pas pressé ! Prend le temps de réfléchir ! Tu peux me dire ça la semaine prochaine !

– Euh… ouais. Attends ! C’est pour combien de temps ?

– 6 mois. Non mais prend ton temps, je vais t’envoyer des documents, tu lis ça tranquillement et tu me rappelles la semaine prochaine. Mais vraiment, c’est un super projet. Et puis toi qui aimes le management, tu vas voir, c’est un peu musclé mais ça vaut vraiment le coup !

– OK, ok… (n’en fais pas trop ma grande, je commence à trouver ça louche…) Bon, ben, je regarde ça et puis je te rappelle.

– OK, super Anne Lise. A la semaine prochaine !

Et voilà comment je ne vais pas aller passer les 6 prochains mois en Asie du Sud-Est à manger des pad thaï mais comment je vais me retrouver paumée au milieu de la brousse centrafricaine, coincée entre le Tchad et le Cameroun à continuer mon étude sur les 1001 façons de consommer le manioc… Et en plus, ce sera bien challengeant, comme j’aime…

Donc, Paoua, en fait, c’est là.

Good Bye Congo…

 

Ça y est. Le Congo, c’est fini.

J’ai quitté le ciel bleu et blanc et la poussière rouge des rues de Lubumbashi. J’ai mené une dernière bataille contre l’armée de gens trop bien intentionnés qui voulaient porter ma valise pour moi, l’enregistrer pour moi, faire tamponner mon passeport pour moi. J’ai senti une dernière fois la sueur couler dans mon dos pendant que les pales du ventilateur s’agitaient mollement plusieurs mètres au-dessus. Puis je me suis docilement soumise aux dernières fouilles de sacs et à la longue file d’attente sur le tarmac. Une fois dans l’avion, je me suis enfin pelotonnée sur mon siège, j’ai enfoncé mes écouteurs dans mes oreilles et j’ai collé mon nez sur le hublot. C’est encore un vrai ballet dehors. Il y a un nombre pas croyable de gens qui vont et viennent autour de l’appareil. Y en a qui sont assis, qui regardent. Puis bientôt, ils disparaissent les uns après les autres, les moteurs s’allument et on se met à rouler jusqu’au bout de la piste. Je le sens vibrer une dernière fois sous moi, ce Congo qui m’aura tant appris, tant exaspérée, tant fait rire. C’est drôle, malgré tout, y a un truc qui se sert au fond de moi au moment où l’on s’arrache du sol. C’est peut-être juste la force centrifuge.

Les heures et les nuages défilent. Addis Abeba. La première fois que j’ai mis les pieds dans cet aéroport, tout était si exotique, si nouveau. Aujourd’hui, je peste contre les touristes qui déambulent le nez en l’air à la recherche d’indications sur les écrans. Y en a pas, ils ne fonctionnent pas. Ils ne sont pas branchés. La nuit tombe pendant que j’avale une grande crêpe éthiopienne trempée dans des sauces épicées. C’est pas mauvais ça ! Peut-être que la prochaine fois je devrais demander une mission en Ethiopie…

Une autre file d’attente, une autre fouille, un autre avion. Une nuit torticolis. Puis le choc des roues sur le sol. « Bienvenue à Roissy Charles de Gaulle… ». Des couloirs, les yeux encore rouges et gonflés de sommeil des passagers qui se regardent comme s’ils ne savaient pas vraiment où ils sont. Le « Bonjour ! » sonore des policiers qui contrôlent les passeports. Le tapis à bagages qui tourne de longues minutes vide. Les premières valises qui sortent toute enturbannées de plastique vert. Ma valise. Tous ces rituels, tous ces rites de passage, tout ça pour me retrouver dans les couloirs gris et froids de Châtelet-les-Halles, traînant mes 30kg sur roulettes derrière moi en soufflant.

Quand je sors enfin du métro, il est 7h. Premier choc : il fait nuit noire. Ah oui. Ici, le soleil ne se lève pas à 5h. Et puis il fait froid ! Enfin, il fait 10°C. Ce qui, je vous l’accorde, pour un 21 décembre à 7h du matin, est inhabituellement doux. Mais avec juste ma petite polaire sur le dos (bah oui, quand je suis partie le 16 septembre, y avait pas vraiment besoin de plus) je grelotte comme une pauvrette. Et puis, inutile de vous dire que les bureaux de MSF ne sont pas exactement ouverts à cette heure-ci. Me voici donc sur le trottoir avec armes et bagages, enfin surtout bagages. Il est 7h et Paris s’éveille (oui, on est en heure d’hiver). Dans la rue, le camion poubelle passe lentement au rythme de son gyrophare orange, un SDF est emmitouflé dans un sac de couchage sous une porte, le Starbucks reçoit ses livraisons. Sur le trottoir d’en face, la boulangère aligne soigneusement les croissants dans sa vitrine. C’est donc chez elle que je décide de me réfugier. Et tandis que, perchée sur un tabouret, les volutes du tout petit café chatouillant mes narines, le beurre du croissant faisant briller mes lèvres et mes doigts, j’observe les gens emmitouflés dans de grosses écharpes se presser pour disparaître dans la bouche du métro, je réalise : le Congo, c’est fini. Retour à cette autre vie.

Le blues de la dernière semaine

C’est la dernière semaine. Dimanche prochain, je serai dans l’avion pour Paris. Alors y a tout un tas de dernières fois et chacun de mes gestes appelle la nostalgie.

C’est le dernier dimanche soir. Vous savez ? Comme un dimanche soir. Cette grosse flemme du dimanche soir. Le chat qui joue sur mes genoux avec une petite pelote de laine échevelée. Ouvrir le frigo, contempler le contenu, pousser un soupir et refermer le frigo. Pas envie de faire à manger. Juste traîner. Regarder un film et s’endormir au milieu, bercée par la respiration du chat qui dort déjà depuis un moment.

Puis c’est le dernier lundi matin. « Wakamapoïïïïïï tout le monde !! Ça a été le week end ? Sapulanga ? Biyampé !!»

Puis c’est le dernier mardi matin. Le dernier départ de l’avion. Le dernier lever à 5h. Ceux qui partent ce matin, je ne les reverrai pas. Ils démarrent leur aventure et je finis la mienne. Une petite pincée de jalousie je crois. Et les dernières brioches.

Puis c’est le dernier mercredi matin. Le dernier jeudi matin. Et le dernier vendredi matin. Les derniers emails, les derniers bookings, la dernière expédition à la banque, les premières photos souvenirs.

Puis c’est le dernier vendredi soir. Les premiers au-revoir à tous ceux que je ne reverrai plus ce week-end. Je réalise que ce sont plutôt des adieux. J’ai une petite boule dans la gorge. On se serre dans les bras, on se met des tapes dans le dos, on rigole un peu pour masquer l’émotion. Mais elle est bien là.

Puis c’est le dernier samedi. Le dernier caddie à la caisse de l’Hper Psaro. Commencer à faire sa valise. Tout plier, tout ranger, tout vider. Puis le dernier après-midi dans le hamac avec le chat. Les mangues qui commencent tout juste à être mûres. Jusqu’à quand aurait-il fallu rester pour voir les branches crouler sous le poids des fruits juteux et sucrés ? Puis enfin le dernier coucher de soleil.  Puis la dernière soirée, la dernière pizza au restaurant du zoo avec les copains qui sont devenus si proches si vite et qui vont disparaître, certains pour toujours. Les dernières bières, les derniers éclats de rire. Puis le dernier retour à la maison. La voiture qui glisse dans la ville plongée dans le noir. La radio qui grésille. Ce soir, tout est plus aigu, tout est plus doux, tout est plus.

Puis c’est la dernière nuit. Le chat qui saute sur le lit. Lui, il ne sait pas. Il me regarde mais il ne sait pas que c’est fini. Que c’est la dernière fois qu’il va se pelotonner contre moi et rêver de chasse aux souris. Remarquez bien qu’il s’en fout sûrement. Vu la taille de son cerveau, ça m’étonnerait que le concept d’adieu à jamais résonne quelque part…

Et puis c’est le dernier dimanche matin. La dernière douche, ranger les dernières choses qui traînent. La dernière fois que je shoote le chat qui traîne dans mes pieds. La dernière fois que je lui donne ses croquettes pendant que je me prépare la dernière omelette bacon-fromage-tomates et les derniers toasts. La dernière vaisselle. Le chat est déjà retourné sur le lit. Normalement, on fait la sieste tous les deux. Là, il comprend pas très bien pourquoi je m’agite. Ni pourquoi je le serre si fort. Ni pourquoi je quitte la chambre en traînant cette grosse valise.

Puis les derniers adieux. Au revoir tous ceux qui étaient devenus le quotidien. Au revoir ceux qui restent encore quelques semaines, quelques mois, ceux qui seront toujours là. Bien sûr qu’on se reverra, le monde est petit. Les dernières photos souvenirs, le sourire un peu crispé.

On pourrait croire que je n’ai aucune envie de quitter cette ville. C’est faux. Je suis contente de rentrer. Chez moi. Voir les miens. Mais ces derniers jours avaient un fort goût de « plus jamais ». Et c’est toujours triste les « plus jamais ».

Sur la route qui m’amène à l’aéroport, j’essaye de graver une dernière fois sur mes rétines les images de cette ville qui était devenue ma ville, les odeurs, les couleurs, les bruits. Il ne restera aucune trace de mon passage dans cette chambre, dans cette maison, dans ce bureau, dans cette ville. Pourtant, en moi, il va rester l’écho de tout ça. Dans ma mémoire, il va rester les images, les odeurs, les couleurs, les bruits. Et les sourires. Alors je souris aussi.

Cette page-là est finie mais la suivante est encore blanche. Et il est temps d’y écrire de nouvelles histoires.

T’as des tongs, tu rentres pas…

 

C’est un fait, j’ai les pieds plats. Déjà qu’avant, ma voûte plantaire n’était pas exactement le trait le plus marqué de mon caractère mais maintenant que ça fait près de 8 mois que je marche en tongs tous les jours que Dieu fait, ça ne s’arrange pas. On pourrait disserter à propos de mes pieds pendant des heures, les connaisseurs savent que le sujet est inépuisable. Heureusement, ça n’est pas le sujet de notre histoire. Non. Le sujet de notre histoire, c’est plutôt ce qu’on met dessous. Des tongs donc. Ou des gougounes si vous vous brossez les dents au sirop d’érable.

Resituons le contexte. Vous vivez depuis plusieurs mois maintenant dans une mégapole africaine. La population y est métissée : Noirs, Blancs, Jaunes, et toutes les couleurs de l’arc en ciel en découlant. La population y est très pauvre. Ou très riche. Ou très entre les deux. Tout le monde a des smartphones mais l’asphalte ne couvre pas les axes secondaires. Tout le monde mange au resto : un steak à 60 dollars ou une boule de manioc à 20 centimes. Y a des chiens, des vaches, des chèvres et des gens qui font les poubelles. Y a des voitures de sport garées devant le Karavia Hotel. Y a de tout, tout le temps, partout. Mais s’il y a une chose qui est constante, c’est la météo. En tout cas, depuis 8 mois, ça ne change pas. Tu te lèves, le ciel est bleu. Tu vas au boulot, le ciel est bleu. Tu rentres déjeuner, le ciel est bleu. Le soleil se couche, le ciel est… flamboyant. J’exagère à peine. Le nombre d’averses se compte sur les doigts d’une main de lépreux. Et puisque la température moyenne flirte avec les 30 degrés, tu te poses pas trop de questions quant à ce que tu vas enfiler avant de sortir de la maison le matin. Ta bonne vieille paire de gougounes bien sûr !!! (NDLR : On va arrêter d’utiliser le mot « gougounes ». J’adore nos amis québécois mais tout de même, c’est ridicule…)

Bon, la conséquence de tout ça, c’est que t’as les pieds plats. Mais tu t’en fous, c’est quand même monstre confortable… Du coup, tes tatanes, tu te les traînes du moment où tu poses un pied hors de ton lit de bon matin jusqu’au moment où, ivre de fatigue ou ivre tout court et normalement une fois que le soleil est couché, tu te crashes sur ton matelas. Tu vis dans ta paire de tongs et tu es un homme heureux.

Du coup, quand le samedi soir on te dit : « Tu viens ? On va traîner à Kamalondo… », tu réponds : « Ouais ! Bien sûr ! », tu sautes dans la voiture et tu repasses pas par chez toi mettre des escarpins (t’façon, tu sais plus marcher en escarpins, ça sert à rien).

Mais la question n’est pas là. La question c’est… mais c’est quoi ça, Kamalondo ? Alors, là, la réponse est très simple : Kamalondo c’est LE quartier de Lubum où on sort. Je veux dire où tout le monde sort. Tout. Le. Monde. Les jeunes, les vieux, les riches, les pauvres… tout le monde. Bon. C’est pas exactement vrai. Tu verras jamais de Chinois à Kamalondo. Et puis, tu vois très très peu de Blancs aussi. Mais c’est bien ça qui fait que Kamalondo est Kamalondo. C’est un dédale de petites rues où s’alignent les petits bars et entre chaque bar, y a des vendeurs de michopos, ces petits morceaux de viande de chèvre marinée, grillée et bien épicée. Alors quand tu viens avec tes potes le samedi soir à Kamalondo, tu te dégotes une table devant un bar, tu ramasses quelques chaises, tu commandes ta bière et tu vas te chercher quelques michopos à grignoter. Puis toi et tes potes, vous passez la soirée à vous regarder dans le blanc des yeux parce que de toute façon, la musique est bien trop forte pour que tu n’entendes ne serait-ce que ton voisin… Une fois que vous avez bu une ou deux bières (je rappelle qu’ici, la bière standard fait 75cl alors 2, c’est déjà bien…), vous décidez généralement d’aller danser. Vous pourriez très bien danser autour voir sur votre table mais vous êtes déjà souls de bière et de rumba congolaise alors vous décidez d’aller dans un club. Et comme vous ne vous refusez rien, vous allez dans le plus classe de la ville. Ça tombe bien, il est dans la rue juste derrière. Ça s’appelle Ngwasuma VIP. Ouais. VIP. Et pour que tu comprennes bien que quand t’es là-dedans, t’es pas n’importe qui, c’est le seul endroit de la ville où on vend des bières de 33cl. Que tu payes 4 fois plus cher que celles que tu as bues une demi-heure plus tôt. Ça pourrait donc s’appeler le Pigeon VIP mais non. C’est Ngwasuma. Comme tu l’as compris, chez Ngwasuma, on ne laisse pas rentrer n’importe qui. Faut préserver la réputation de l’endroit, c’est normal. Et c’est là que se produit le drame… Tu le vois venir, non ? Bah ouais… t’as des tongs… Et chez Ngwasuma, t’as des tongs, tu rentres pas… Oh que non… La première fois, tu crois que c’est un peu une blague. La boîte est à moitié vide, tu vois les serveurs roupiller derrière le bar, tu te dis que si tu négocies avec les videurs (ils sont 2, on sait jamais…) et que tu te fends de ton plus joli sourire, tu vas bien réussir à les convaincre. Et pendant que t’es là à papillonner des cils comme pas permis en chouinant : « Allez… S’il vous plaît… », entre derrière toi un groupe de sapeurs.

Peut-être que tu n’as jamais entendu parler des sapeurs. Les sapeurs, ce sont les rois de la sape. Ceux qui s’habillent non pas pour ne pas déambuler nus comme des vers mais pour en mettre plein la vue. Ils sont clinquants, rutilants, brillants de la tête aux pieds. Et à leurs pieds, justement, tu remarques les chaussures les plus pointues, les plus cirées et les plus extravagantes que la mode ait créées. Toi, dans ton jean qui a maintenant près de 2 tailles de trop, ton t-shirt qui n’a plus de forme et tes tongs  en plastique, bah… t’as presque honte. Tu lèves une dernière fois ton regard implorant sur le videur qui, derrière ses bras croisés ostensiblement sur ses pectoraux démesurés et les yeux cachés derrière ses lunettes de soleil (oui, oui, il fait nuit noire mais un videur n’est pas un videur sans lunettes de soleil) t’assène un tonitruant : « No flip-flops !! » Alors, tes flip-flops et toi, vous tournez lamentablement les talons et vous partez à la recherche de la voiture.

Nan mais tu t’es cru à Cavalaire au Tropicana ou quoi ? Ici, t’as des tongs, tu rentres pas !!

Où l’on parle de religion

 

Comme vous le savez, ou peut-être pas, on ne plaisante pas avec la religion en Afrique. Moi, tant que chacun laisse son voisin libre de croire ce qu’il veut, je me fous bien de ce que les gens croient. Je n’impose ma vision des choses à personne et personne ne me convaincra qu’il y a un œil quelque part dans l’univers qui nous surveille et nous jugera une fois qu’on les aura fermés, les yeux, pour la dernière fois. Ici, on trouve de tout : des chrétiens de tous poils (et même de poil dont vous n’avez jamais entendu parler comme l’église du 32ème parallèle…), des musulmans de toutes les couleurs et même des juifs (mais pas beaucoup, c’est vrai). Et puis mixées avec la religion, on trouve les croyances, le vaudou, les traditions, la sorcellerie… Bref, niveau spiritualité, y a de quoi s’occuper. Evidemment comme chacun pense détenir la vérité, ça mène invariablement à des conflits, des tueries, des massacres, des guerres… Ce qui est inconcevable par contre, c’est de ne pas croire. En Dieu, aux esprits, à ce qu’on voudra mais si vous dites que vous ne croyez en rien voire pire que vous croyez qu’il n’y a rien, on va vous regarder au mieux avec consternation, au pire avec horreur.

Laissez-moi vous raconter une petite anecdote à ce sujet…

L’autre jour, je vais à l’aéroport récupérer un passeport qu’un de mes gentils newbies à laisser là. Je ne vous ai jamais raconté cette histoire ? C’en est une bonne aussi mais je vous la raconterai une autre fois. Bref, je vais à l’aéroport. Je me faufile jusqu’au bureau du Chef de poste de la Direction Générale de la Migration. Moi, si j’étais Chef de poste de la Direction Générale de la Migration, je serai pas une petite rigolote. Il est 11H30. J’avais rendez-vous à 11H mais je me suis adaptée à l’heure congolaise… D’ailleurs, M. le Chef de poste, il est pas encore là. Alors j’attends.

Un bon quart d’heure plus tard, il fait son entrée. Tonitruante. Il ouvre la porte en verre à toute volée (c’est peut-être pour ça qu’elle est toute bardée de scotch…), se retourne, aboie d’une voix de stentor des ordres en swahili sur une bande de petits gars que je ne vois pas mais que j’imagine tremblants et suants (fait chaud dans c’pays…) et il se tourne vers moi, me jauge et tout à coup, se fend d’un immense sourire. Tout sanglé dans son costume amidonné, il est beau comme un camion. Il enlève son képi, me serre la main et me dit : « Ma chère mademoiselle, asseyez-vous… ». Moi, les camions, j’ai jamais pu résister : je suis charmée.

Alors je lui explique ce qui m’amène. Le petit nouveau qui n’avait pas assez d’argent sur lui au moment de payer le visa, le passeport qui est resté en otage, le besoin absolument impérieux que j’ai de récupérer ledit passeport pour me mettre en conformité avec la loi et faire voyager son propriétaire… Il a l’air attentif, il hoche la tête… « Pas de problème mademoiselle. Si vous avez apporté de quoi payer le visa, on va vous le délivrer tout de suite… ». Je le savais qu’il était charmant.

« Bon. Sauf que tout de suite, c’est pas vraiment possible vu que le chancelier, il est pas là. Et le chancelier, c’est lui qui a le tampon. Et pas de tampon, pas de visa. Et pas de visa…, pas de visa.» Ah. Bah on va l’attendre alors, non ? « Oui oui, comme vous voulez. Restez ici, il va venir. » Très bien. Le camion ressort après m’avoir à nouveau serré la main. Le bureau est climatisé, la chaise est rembourrée, je suis prête à attendre. Alors j’attends.

Un bon 45 minutes plus tard, je ronfle, la tête renversée sur le dossier avec un léger filet de bave qui sèche sur mon menton, quand la porte s’ouvre sur le chancelier. Comparé au camion, c’est une Coccinelle. Rouillée. Il envoie pas de la bûchette, quoi… Mais bon, c’est lui qui va arranger mes affaires alors je me colle un sourire aimable et j’attends tranquillement qu’il sorte ses petits stylos de son cartable. Visiblement, lui aussi a décidé d’être aimable. Très aimable même. « Mais bonjour petite mademoiselle ! Vous venez me voir ? Comme c’est gentil… » Ouais. C’est ça. Je suis gentille et j’ai besoin d’un tampon, d’une signature et d’un reçu de paiement. Alors fissa, et que ça saute, ça fait déjà presque 2 heures que je suis là… Et pendant que le chancelier aligne ses crayons, fait apparaître le tampon tant convoité et sort du fatras improbable qui couvre son bureau le passeport que je suis venue récupérer…

– Tu sais… on peut se tutoyer, hein ?

– Bah…

– Oui parce que tu es mon amie… on peut être amis, hein ?

– Bah…

– Non ? Tu veux pas qu’on soit amis ?

– Si, si…

– Ah ! Bah on peut se tutoyer alors ! Tu sais, mon amie, moi, je veux voyager en Europe.

– Ah oui ? Bah c’est possible ça.

– Oui je sais. Mais je veux pas voyager en Europe. Je veux aller en Europe, trouver une Blanche, me marier et faire des enfants.

-… Ah… oui… Mais tu sais, tu peux aller en Europe, trouver une Blanche mais t’es pas obligé de te marier pour faire des enfants.

– Quoi ? Ah mais vous, les blancs, vous êtes compliqués… Mais pourquoi vous voulez pas vous marier ? Toi, par exemple, tu es mariée ?

– Bah oui, tiens ! Moi, par exemple ! Et bah non, moi, je suis pas mariée !

– Mais pourquoi ? Ton père, il te dit pas qu’il faut te marier ?

– Ah bah ça, ça serait bien la meilleure !! Non ! Il me dit rien du tout !

– Ah la la… Vraiment… Vous, les Blancs, vous êtes compliqués… Mais pourquoi tu veux pas te marier ? Tu veux pas avoir d’enfants ?

– Présentement, non, je ne veux pas avoir d’enfant. Mais même si je voulais, je suis pas obligée de me marier pour ça.

– Ah mais si ! Tu sais, c’est important !

– Bah… pas pour moi.

– Ah non, vraiment, vous êtes compliqués… Moi, je veux me marier. Parce que c’est important. Pour ma famille. Et puis pour Dieu aussi.

– Ah… pour Dieu…

– Bah oui. Tu pries dans quelle église toi ? Pentecôtiste ? Baptiste ?

– Ah moi, je ne vais pas à l’église.

Jusque-là, la conversation était plutôt sur un ton cordial voire badin. J’aurais accepté de l’épouser dans la minute et de lui faire 4 enfants dans les 5 d’après que je n’aurais pas pu lui faire plus plaisir… Mais quand j’ai dit que je n’allais pas à l’église, il a relevé la tête du passeport sur lequel il était en train d’appliquer un buvard pour faire sécher l’encre du fameux visa et son sourcil droit s’est mis à tressauter.

– Ah bon ? Mais… tu es musulmane ?

– Euh… non…

– Ah bon ? Mais tu pries où alors ?

– Bah… je ne prie pas.

– Mais… tu crois en Jésus quand même ?

– Ah bah non, justement, tu vois. Je ne crois pas en Jésus.

– Mais… mais… mais… alors… tu es… SATAN !!!

Là, clairement, l’envie de m’épouser lui était passée. Il était consterné. J’ai éclaté de rire. Qu’on me trouve parfois légèrement machiavélique, d’accord. Mais Satan, quand même, faut pas pousser !

– Non, non ! Je ne suis pas Satan ! Simplement, je ne crois pas en Dieu. C’est comme ça.

– Mais… c’est pas possible ! Tu dois croire en Jésus !

– Bah non. Je ne « dois » pas croire en Jésus. Ecoute, je respecte le fait que toi, tu y crois. Mais moi, je n’y crois pas. C’est tout. Puis tu sais, en Europe, y a beaucoup de gens qui n’y croit pas.

– Oui mais ça c’est parce que ce sont des Arabes !

– Ah non ! Pas seulement ! Y a aussi plein de Blancs qui ne croient pas en Dieu et qui ne  vont pas à l’église.

– Mais… enfin… c’est pas possible ! Je ne te crois pas.

– Mais si ! Je te jure ! C’est vrai !

– Mais comment ? Je veux dire… c’est quand même vous, les Blancs, qui nous avez apporté Dieu en Afrique !!

Là, c’était mon tour d’être décontenancée. Je savais que depuis un moment, j’étais en terrain glissant mais là, qu’est-ce que je pouvais lui répondre ? Que d’ici 3 ou 4 siècles, on pouvait espérer que les religions en Afrique seraient un tout petit moins importantes, que les démocraties seraient un tout petit plus fortes et que 1000 colombes allaient répandre la paix sur Terre ?

Alors j’ai trop rien répondu. On a continué à bavasser gentiment. Mais chaque fois que quelqu’un entrait dans ce fichu bureau, mon nouvel ami s’exclamait : « Hé ! Je te présente Anne Lise, ma nouvelle amie ! Elle ne croit pas en Dieu ! » Et le nouvel arrivant ouvrait de grands yeux et me disait : « Mais non ! C’est pas vrai… On fond de toi… tu crois, hein ? »

Deux heures plus tard (oui, il m’a fallu 4 heures pour obtenir un visa… 4 heures et 90 dollars…), je suis ressortie de l’aéroport. Et je me suis dit que la prochaine fois qu’on me poserait la question, je répondrai sûrement que je suis catholique. Classique pour un Européen. C’est pas que l’idée d’incarner Satan ne me plaise pas un peu… je l’avoue, ça me fait un peu rigoler, mais quand même, dans un pays où on brûle les gens pour sorcellerie, je suis pas sûre que ce soit une bonne blague…

 

Rencontre du 32ème type

Ce matin, comme tous les matins, j’arrive au bureau à 7H30.

Ce matin, comme tous les matins, je sers la main de tout le monde. Les gardiens, les chauffeurs, la radio opératrice, l’acheteur, le magasinier, les logisticiens, le cuisinier, les assistants admin, …

Ce matin, comme tous les matins, je gratifie tout le monde d’un « Ca va bien ? » et ce matin, comme tous les matins, tout le monde répond invariablement : « Un peu… »

Ce matin, comme tous les matins, je m’assois devant mon bureau, j’allume l’ordinateur et je regarde les emails se charger lentement.

Ce matin, comme tous les matins, je vais répondre à 2-3 urgences, faire 2-3 réservations d’avion, les modifier 2-3 fois, signer 2-3 demandes de congés, contresigner 2-3 factures, valider 2-3 commandes, …

Ce matin, comme tous les matins, je vais m’étonner que mon assistant mette plus de lait en poudre et de sucre dans son café que de café à proprement parler. La prochaine épidémie de ce continent sera la diabète…

Ce matin est décidément comme tous les matins. Sauf que non. Et je ne le sais pas encore mais ce matin, je vais faire une drôle de rencontre.

Il est 11H03. Le gardien rentre dans mon bureau et m’annonce que j’ai un visiteur. Jusque là, rien d’anormal. Je suis visitée en moyenne 39 fois par jour. Alors je dis : « C’est qui ? ». Là, le gardien me regarde avec des yeux ronds, hausse les épaules et répond : « Un monsieur. ». Bien. Très bien. J’ai pas vraiment la place de recevoir les visiteurs dans mon bureau, on est déjà 4 à s’y entasser. Alors allons donc voir de quoi il s’agit.

Je sors du bureau et j’aperçois près du portail 2 hommes en costume. Je regarde mon gardien. « Bah… ils sont deux, non ? ». « Si… ». Petit soupir de ma part, haussement d’épaules de la sienne. Il y a un proverbe ici qui dit : « Un homme chic n’a jamais chaud ». Moi, je dois pas être très chic, je crève de chaud tout le temps. Mais eux, visiblement, ils supportent très bien la chemise à manches longues, la veste, les souliers pointus qui brillent de mille feux et la cravate. Et on ne peut pas dire qu’ils ressemblent au visiteur lambda. Les choses prennent donc une tournure inhabituelle. Et comme tout ce qui est inhabituel, c’est un peu inquiétant.

Les deux messieurs s’avancent donc vers moi, me rejoignent sur les marches du perron et me serrent la main. Et là, s’ensuit le dialogue de sourds le plus étrange que la Terre ait jamais entendu…

– Bonjour Messieurs…

– Bonjour Madame ! Nous sommes des inspecteurs de l’INSS (l’Institut National de Sécurité Sociale). Nous venons vérifier vos preuves de paiement.

– Ah oui ? Très bien. Je peux voir votre ordre de mission ?

– Mais bien sûr ! Voilà…

– Ah oui… mais il est périmé votre ordre de mission.

– Mais non pas du t…

– Ah mais si ! Regardez, c’est marqué là : valable jusqu’au 31 mai. On est bien en novembre, non ?

– Ah non mais en fait vous voyez, on a écrit à côté « le cas échéant ». C’est pour dire que c’est valable jusqu’à la fin de notre mission.

– … !!!??? Non, je ne crois pas. Et puis c’est quand la fin de votre mission ?

– C’est quand on a fini de contrôler toutes les ONG.

– Ah bah vous êtes pas prêts d’avoir fini !! Mais vous voulez voir quoi au juste ?

– Comme vous n’avez pas payé les cotisations, on doit contrôler les preuves de paiement .

– Pardon ??? Ah mais si, on a payé nos cotisations ! Je les paye moi-même chaque mois les cotisations ! Mais ça va être compliqué. Elles sont dans ma comptabilité, les preuves de paiement. Et ma comptabilité, elle est à Kinshasa.

– Ah bon ? Ah… en tout cas, vraiment, c’est compliqué… Nous, on doit contrôler les preuves de paiement.

– Oui… mais elles sont à Kinshasa je viens de vous dire. Et puis à partir de quand vous dites qu’on n’a pas payé ?

– Ca, on ne sait pas.

– … !!?? Quoi ??? Bah alors comment vous savez qu’on n’a pas payé ???

– Ca, on nous l’a dit.

– …

– Mais vous n’avez qu’à nous montrer les preuves de paiement et puis c’est bon.

– Non mais… bon, OK. Je peux demander à Kinshasa de me les renvoyer. Mais à partir de quand vous les voulez ?

– A partir du moment où vous avez arrêté de payer.

– MAIS PUISQUE JE VOUS DIS QU’ON A JAMAIS ARRÊTE DE PAYER !!!

Là, je vous avoue, mes nerfs ont lâché. Je me suis mise à rire. De consternation, d’énervement, de « oh mon Dieu ! mais comment est-ce possible ??? ».

Mais ils se sont pas démontés. Ils sont restés droits dans leurs souliers pointus. Alors j’ai retrouvé quelques copies d’ordres de virement qui traînaient dans un classeur et qui n’étaient même pas à jour et je leur ai collées sous le nez. Ils ont regardé, ils ont tourné les pages, ils ont hoché la tête et puis ils ont dit : « OK. Merci beaucoup. On reviendra quand vous aurez reçu les preuves de Kinshasa. »

J’ai ouvert la bouche, failli dire quelque chose, puis je me suis ravisée.

On s’est serré la main et je les ai regardé partir. Au moment de franchir le portail, un des deux s’est retourné et m’a fait un signe de la main.

Je pense qu’ils sont remontés dans leur soucoupe volante de l’autre côté de la rue…

Les cons, ça ose tout.

C’est d’ailleurs à ça qu’on les reconnaît.

Parce que, aussi incroyable que ça puisse paraître, dans l’humanitaire, comme partout ailleurs, y a des cons. La connerie est une denrée assez universellement répartie. Je sais pas si faut trouver ça rassurant.

Comme partout ailleurs, y a des gentils cons. Ceux qui sont juste un peu agaçants, un peu à côté de la plaque. Comme celle qui, à peine débarquée à Lubumbashi, te demande à quelle heure ferme la piscine ou si t’as les coordonnées d’une esthéticienne mais seulement si elle épile au fil ou encore si on peut pas éteindre le wifi parce qu’elle ne supporte soi-disant pas les ondes. Agaçante mais pas fondamentalement méchante.

Mais malheureusement, y a aussi des gros cons. Ceux qui font de ta vie un enfer. Ceux que tu te demandes comment et surtout pourquoi ils sont là. Je veux dire, je comprends qu’on n’ait pas tous la vocation humanitaire chevillée au corps. Moi la première, c’est pas comme si j’avais toujours eu une envie irrépressible d’aider mon prochain. Mais je me targue d’être plutôt ouverte d’esprit et d’aimer l’idée d’aider concrètement des gens qui en ont vraiment besoin. Visiblement, tous les gens qui sont ici ne sont pas exactement dans ce cas… Je vous donne un exemple. Y a un type qui est arrivé ici il y a 2 mois. Moi, je ne l’ai pas vu, il est arrivé pendant que j’étais en France. Il a passé 2 jours à Lubumbashi avant de partir sur le terrain. Les gens qui l’ont vu l’ont trouvé un peu agaçant (il parlait trop et trop de lui-même) mais plutôt vif et motivé. Moi, je communique avec lui par mail. Certes, je suis agacée par le fait qu’il m’appelle « ma grande » alors qu’on n’a pas gardé les cochons ensemble mais parfois, je suis un peu susceptible alors ne nous formalisons pas. Par contre, le fait qu’il dénigre constamment le travail de ses collègues en général et de son assistant congolais en particulier me dérange franchement. Je considère que traiter son assistant de « fonctionnaire de l’humanitaire » quand le gars bosse depuis 10 ans dans le métier et toi depuis 3 semaines est totalement déplacé. De même lorsque tu pinailles pour payer les heures supplémentaires de gens qui sont sur le terrain depuis plus de 4 mois non stop sans rentrer dans leurs familles et que tu les fais trimer samedis et dimanches inclus. Mais ça, c’est mon opinion, et tant que le chef de projet se dit satisfait du boulot abattu, je ne remets pas en cause les compétences d’un gars qui est peut-être juste un goujat.

Là où ça se corse, c’est quand j’entends dire qu’un soir, alors qu’il est rentré plus tard que d’habitude du bureau et qu’il ne lui restait rien à manger (oui, parfois, ça arrive), il s’est mis à insulter ses collègues en les traitant de « gros Africains » et en les comparant à lui-même « qui n’a que la peau sur les os » et qu’il a fini par hurler que la prochaine fois, il cracherait dans les casseroles pour être sûr d’avoir à manger…

Certes, ce job peut être stressant. Et il arrive de perdre ses nerfs. Mais quand on est dans ce pays depuis plus de 48 heures et qu’on sait qu’un coup de poignard dans le noir ou une crémation improvisée peut arriver n’importe quand, on sait aussi que proférer des insultes à caractère raciste n’est peut-être pas la chose la plus maligne à faire…

Mais admettons, le gars perd ses nerfs donc puis la nuit passe, il se reprend, il se rend compte qu’il a complètement déconné et il présente ses excuses à l’équipe au grand complet. C’est un peu tard, le mal est fait mais chacun y met du sien et tout le monde essaye de reprendre des relations cordiales ou tout du moins normales.

Sauf que. La semaine suivante, il force son assistant à écrire une lettre dans laquelle le pauvre gars admet faire son boulot par-dessus la jambe et avoir besoin qu’on le traite (je cite) « comme un enfant parce qu’il ne comprend rien ». Là, je sens que la Cellule des Abus va pouvoir venir faire une descente… Alors j’alerte au-dessus de moi. J’appelle d’ailleurs notre ami le gros con et lui explique qu’il ne peut pas faire ça. Que c’est illégal. Lui, il s’énerve, il hurle dans mes pauvres oreilles et me jure que son assistant n’est qu’un bon à rien qui fait exprès de lui pourrir la vie. Moi, je pense surtout que celui qui pourrit la vie des autres… bref… Là encore, il est vrai que l’assistant n’est pas tout blanc (hum… on avait dit pas de blague raciste…) mais il n’a certainement pas mérité d’être traité de la sorte.

La cerise sur la cupcake arrive quelques jours plus tard lorsqu’un des hauts dignitaires du village où travaille notre gros con vient lui présenter une facture pour la location d’une maison que le projet occupe depuis plusieurs semaines. Le prix est quelque peu… disproportionné. C’est vrai. En même temps, si on prenait le temps de négocier le prix avant de refaire la toiture de ladite maison, on éviterait les surprises du genre. Là, notre gros con pète les plombs. Il se met à hurler que les Congolais sont des enculés et que le Congo est un pays de voleurs et que l’Afrique ne pourra jamais s’en sortir avec des enculés pareils. Oui. Texto. Le gros con, ça ose tout. Ça n’a peur de rien. Même pas de mettre éventuellement la vie de ses petits collègues en danger.

C’est là qu’on a collégialement décidé d’en faire un 20kg/24heures. Dans le jargon, ça veut dire qu’on envoie un avion dans les 24 heures le récupérer lui et ses 20kg de bagages. Bon, je vous passe les petits détails techniques comme faire revenir en urgence son passeport qui se promenait à Kinshasa ou le fait que ce soit moi qui ai dû lui annoncer qu’il rentrait illico presto à Paris (j’avais mis 2 bureaux entre lui et moi, pour pas prendre de risque…) et qu’on allait se passer de ses services (ne passez pas par la case départ, ne touchez pas 20 000 francs et bien le bonjour !).

Et vous savez ce que j’ai fait une fois le gros con hors d’état de nuire ? Je suis allée chercher les horaires de la piscine… Finalement, les autres, je les aime bien…