MSF roller coaster

La Guinée. Mais oucéssadonc ? Vous non plus, vous n’en savez rien, hein ?

Quand on m’a dit à la fin de ma petite semaine de formation que j’allais partir en mission en Guinée, j’ai chopé la première mappemonde qui passait par là et j’ai scruté attentivement le continent africain.

Je n’ai jamais mis le pied dans cette partie du monde. Jamais traversé la Méditerranée. Ja-mais. Même pas pour aller me faire bronzer les espaces inter-orteils (et Dieu sait que ça serait facile) au bord d’une piscine à Agadir. Mais la Guinée… ça, c’est une autre paire de manches !

Alors je vous la fais courte mais globalement…

La dame m’a demandé : « Ebola ? Ça te pose un problème ? »

J’ai répondu : « Euh… non. Pas vraiment. De toute façon, je suis pas obligée d’aller lécher la face des patients, si ? »

Elle a levé un sourcil, elle a rigolé et puis elle m’a dit : « OK ! Alors tu pars dans 15 jours, faut aller fermer un centre de traitement à Kankan (merci la mappemonde…), tu seras de retour 3 mois plus tard, t’oublieras pas de rester en France et à moins de 4 heures d’un hôpital pendant les 3 semaines qui suivent, tu prendras ta température 2 fois par jour et faut que tu passes déposer ton passeport au bureau dès lundi prochain. »

J’ai dit : « Euh… d’accord ! »

Je venais de monter sans le savoir dans le Grand Huit MSF… Je suis sortie de son bureau, j’ai fait une petite danse de la victoire dans le couloir, j’ai dit à tous mes nouveaux copains MSF que je partais en Guinée (youpi !), on est allé boire des verres pour fêter ça et quand j’ai repris le métro pour rentrer chez moi, je répétais à voix basse : « Guinée Conakry… Guinée Conakry… Guinée Conakry… »

15 jours pour préparer un départ, on pourrait croire que c’est largement suffisant. Mais quand on est une championne de la procrastination… ben, c’est pas si simple. D’abord, faut faire la liste de toutes les choses à faire. Et quand ses 2 neurones sont grillés par l’excitation, c’est déjà un sacré challenge…

Le premier truc que j’ai écrit sur cette liste c’est « chaussettes ». Parce que j’ai plus que 3 paires de chaussettes mettables en public. C’est bien la preuve que j’avais du mal à mettre de l’ordre dans mes idées parce que la météo à Kankan, elle indiquait 42°C en moyenne et que des chaussettes, c’est bien le dernier truc que j’aurais eu envie d’emporter…

Bon, sur la liste, j’ai aussi écrit « déménagement », « impôts », « résiliation Freebox », « albums photos », …

Ah oui… faut que je vous explique. Je me suis décidée à faire des albums photos de mon tour du monde. C’est que 17 000 photos coincées sur un disque dur, on les regarde pas tous les matins. Alors je me suis dit que j’allais faire des albums. De nos jours, avec internet et la technologie, on peut faire de très jolis livres dont on tournera les pages avec nostalgie et qui justifieront l’achat d’une bibliothèque.

Depuis le mois de mars 2014 (oui… je sais… ça fait donc plus d’un an), j’ai donc commencé un travail de tri, de classement, de mise en page… le tout pays par pays. Et jusqu’à la semaine dernière, j’avais réussi à aller jusqu’en Nouvelle Zélande (comprendre, j’avais réussi à faire les albums de l’Inde, la Chine, le Vietnam, le Cambodge, le Laos, la Thaïlande, la Malaisie, l’Australie et la Nouvelle Zélande). J’avais trouvé fin novembre dernier un bon plan pour acheter ces albums à prix réduit (faut dire qu’avec près de 60 pages par album, j’étais à 2 doigts de devoir vendre un rein…). J’en avais donc pré-acheté 6 en me disant que puisque le bon d’achat était valable jusque fin juin, j’étais laaaarge… Je vous laisse deviner ce qui s’est passé… Procrastination, again

Je me suis donc retrouvée avec 6 albums photos à faire en urgence.

Je suis aussi allée faire des photos d’identité, déposer mon passeport chez MSF pour qu’ils s’occupent de mon visa, faire un tour à l’Institut Pasteur pour faire checker mon carnet de vaccination, me prendre un shot de méningocoques (ce qui m’a valu 2 jours d’agonie fiévreuse… merci !) et me faire vider de la moitié de mon sang pour analyses, faire la queue à la Sécu parce que ces petits malins ont décidé arbitrairement de suspendre mes droits juste comme ça pour voir et que franchement, j’avais que ça à faire, faire la tournée des agences immobilières de mon quartier pour mettre mon appartement en location… bref, je me suis pas ennuyée !

Le lundi suivant, alors que je venais de passer une semaine à expliquer à tout le monde que je partais soigner les Eboliens à Kankan, que je connaissais la géographie du pays sur le bout des doigts et que j’étais arrivée à la page 32 du code du travail guinéen (oui môsieur… j’ai des lectures du plus grand intérêt en ce moment mouâ…), mon téléphone sonne. Normal, on doit caler les horaires des briefings avant mon départ.

« Allô ? Oui, alors… en fait, j’ai une mauvaise nouvelle : ta mission est annulée, le centre va fermer plus tôt que prévu, pas la peine de t’envoyer là-bas pour 15 jours, blablabla… »

Le coup de massue.

Bon. Retour à la case Départ, vous ne touchez pas 20 000 francs et vous rebranchez votre Freebox.

Les 24 heures suivantes, je ne sais plus quoi faire. Je déménage quand même ? J’annule ma carte bleue quand même ? Je remplis mon frigo quand même ? Je suis perdue…

On doit me rappeler mais les heures passent et bien que je vérifie que mon téléphone est bien allumé toutes les 16 minutes en moyenne, il reste désespérément muet…

J’ai beau être la reine du last minute, ne pas avoir besoin de me projeter plus loin que sur les 3 prochaines semaines, etc… là, c’est un peu difficile.

Et heureusement, ça ne dure pas plus de 24 heures (oui, je sais, 24 heures, c’est rien mais quand tu es assise sur ton canapé à attendre… c’est l’éternité). Mardi midi, le téléphone sonne.

« Allô ? Oui… c’est pour savoir… une épidémie de rougeole en RDC (République Démocratique du Congo pour les gens qui, comme moi il y a une semaine, ne sont pas particulièrement familier avec les surnoms de ces destinations exotiques…), ça te tente ? »

Yeeeehaaaa !! C’est reparti pour un tour !!

Sauf que cette fois, je décide de ne pas m’emballer. C’est vrai quoi ? Ils changent d’avis toutes les 48 heures, je peux pas avoir le cœur qui se décroche à chaque fois ou je serai plus en état de monter dans l’avion le moment venu !

Et puis là, si l’épidémie de rougeole ne va pas décider de disparaître toute seule, c’est l’obtention du visa qui est plus compliquée. Normalement, il y a un délai d’une semaine entre le moment où tu déposes ton dossier et le moment où tu récupères le Saint Graal. Mais en ce moment, c’est un peu tendu, because le président qui essaye de modifier la constitution pour pouvoir se représenter une 3ème fois, les gens qui manifestent, le président qui n’est pas content, le contrôle légèrement accru des demandes de visa, toussa-toussa… Du coup, bah… je pars mais quand, ça… mystère…

Et c’est le retour à la case Attente…

Le bon côté des choses, c’est que ça me laisse du temps pour procrastiner encore un peu mes albums photos…

AL apprentie humanitaire

Je suis… cla-quée !!! Faut dire que ça a été une sacrée semaine !

Depuis vendredi dernier je suis officiellement en congé. Mais qui a dit que les congés c’était fait pour se reposer ? Sûrement pas moi !! J’ai attaqué dès lundi matin ma semaine de formation ci-dessous joliment dénommée PPDA.

PPDA ? Keskecéssa ? C’est la Préparation au Premier Départ Administrateur… Pour ceux qui attrapent le train en marche, j’ai été recrutée comme administrateur terrain par Médecins Sans Frontières. Et avant de se retrouver sous une tente au milieu d’un camp de réfugiés, ils ont jugé utile de nous former un peu.

Enfin un peu… c’est loin d’être une partie de rigolade ! Ça a commencé il y a un mois quand j’ai reçu des exercices à préparer pour cette fameuse semaine. La gestion de budget et les ressources humaines, c’est un peu mon domaine, j’ai d’abord rigolé doucement genre easy breezy, fingers in the nose, etc…

Evidemment, tout ne s’est pas déroulé comme prévu. D’abord, c’était hyper technique : il s’agissait de s’approprier les 2 principaux logiciels de gestion (comptabilité et paye) et de réaliser une simulation à partir d’un cas pratique. Et pour les petits malins (comme moi) qui n’ont écouté leurs cours de comptabilité que d’une oreille en se disant « Pfff… t’façon, la compta, j’en ferai jamais !! », bah… il a vite fallu se retirer les fingers du nose… J’aurais peut-être pu tenir compte de la mise en garde qui disait :  « Attention, vous devez prévoir 5 journées complètes de travail pour compléter ces exercices »…

Je vous passe les détails mais j’ai bien galéré. J’ai même tellement galéré qu’à un moment je me suis dit que finalement, ils allaient changer d’avis et me renvoyer chez moi… Faut dire que j’avais pas encore commencé à travailler pour de vrai, j’avais déjà perdu 10 pounds sud-soudanaises ! Bon, l’Histoire montrera par la suite que le but du jeu n’était pas de réussir les 72 questions de l’exercice mais bien de s’approprier les quelques règles basiques qui régissent le fonctionnement des missions MSF.

Du coup, quand j’ai débarqué au siège de MSF à Paris lundi dernier, je faisais pas trop ma maligne. J’étais super contente de rencontrer mes nouveaux amis les futurs administrateurs terrain (qui avaient eu autant de difficultés que moi à préparer ces foutus exos !) venus d’un peu partout : Etats-Unis, Espagne, Arménie, Australie, Nouvelle-Zélande, Sud Soudan… tous là avec la même envie d’apprendre, d’enregistrer le maximum d’infos possible avant de s’éparpiller aux 4 coins du monde. Car c’est le côté un peu triste de la situation : comme il n’y a qu’un administrateur par terrain, on ne sera jamais amené à travailler ensemble…

Toute la semaine, nous avons donc plongé en apnée dans le monde MSF. Organisation de l’association, gestion des ressources humaines, comptabilité, réalisation de budgets, le tout saupoudré de quelques notions de droit du travail, de management du stress, de bons conseils d’organisation du travail quotidien et surtout… des tonnes  de questions sur chaque sujet et beaucoup, beaucoup, beaucoup de grosses marrades.

Plutôt intense donc. Intense mais tellement passionnant !

A la fin de la semaine, nous nous sommes vus remettre un diplôme du parfait apprenti admin. Oui, c’est comme ça qu’on dit, il a fallu aussi apprendre un bon millier d’acronymes tous plus rigolos les uns que les autres (si quelqu’un sait ce qu’est un MoU…)

C’est donc officiel, je suis prête à partir !!!

Quand le blog reprend du service

Et oui ! Lecteurs assidus et visiteurs de passage, vous croyiez que je vous avais laissé tomber et il faut avouer que c’était un peu complètement le cas…

Mais ça y est, c’est officiel, je repars pour un tour !!

Pas un tour du monde ! Naaan, so 2013, totally overrated… (je plaisante, y aurait moyen de remonter dans un avion demain, je serais déjà en train de remplir mon sac à dos en faisant des bonds partout…) Cette fois, c’est carrément différent. Mais comme on ne change pas une équipe qui gagne (enfin qui gagne… qui fonctionne quoi !), le blog reprend donc du service.

Et THE BIG QUESTION est donc… mais où donc repars-je ? (je vous mets au défi de prononcer ça… moi, j’ai lâché l’affaire)

Et bien, à l’heure qu’il est… je n’en sais absolument rien ma bonne dame !

Parce que cette fois, c’est pas complètement moi qui décide…

Cette fois, comme je disais, c’est carrément différent…

Cette fois, c’est pas pour se la couler douce avec du sable entre les orteils…

Cette fois, va y avoir du sang sur les murs comme dirait quelqu’un que je connais… (euh… on est bien d’accord, c’est du second degré, hein…)

Cette fois, je n’ai plus un visa de tourisme…

Cette fois… je suis administrateur terrain pour Médecins Sans Frontières !

C’est donc le moment de préciser ceci : « Les propos tenus dans ce blog n’engagent que moi (l’auteur), mais ne reflètent en aucun cas les positions publiques de MSF ».

Simple précaution.

Ça ne veut pas dire que mes propres positions ne sont pas en adéquation avec celles de MSF mais simplement que je ne parle pas ici en leur nom.

Alors vous vous dites : « WHAT ??? Mais j’y comprends plus rien, je croyais qu’elle bossait dans la restauration… je savais pas qu’elle avait un diplôme d’infirmière toussa-toussa… »

Et bien non, je vous rassure, le monde est sauf, je ne toucherai pas un pansement, j’ai été recrutée comme administrateur terrain c’est-à-dire que je vais m’occuper de la comptabilité et de la gestion des ressources humaines d’un projet MSF sur le terrain. Ouais… bien glamour dit comme ça…

Glamour ou pas, this is not the question, je suis dans un état de nerfs pas possible. Trop hâte de savoir où et quand je vais partir…

Evidemment, avant de me lancer dans cette nouvelle aventure, il a fallu que je me mette d’accord avec mon employeur pour pouvoir prendre un nouveau congé. Et je dois bien avouer que de ce côté-là, j’ai de la chance (et que ce soit bien claire, c’est bien la seule chose qui relève de la chance…), mon projet a été accepté.

Dès le 31 mars prochain, je serai donc en congé sans solde et ce jusqu’au 31 août 2016. Oui, 17 mois. On ne fait pas les choses à moitié ici…

Je pourrais vous expliquer le pourquoi du comment j’ai décidé de sauter de cette nouvelle falaise sans trop savoir ce qui m’attendait en bas (mais n’est-ce pas ce qui fait tout le charme des falaises… ?) mais honnêtement, je doute que vous ayez 18 heures devant vous à consacrer à la lecture de ce brillant article…

Bref, voilà, je voulais juste vous dire que je suis back in the game, que je compte bien garder un semblant de contact avec la civilisation via ce blog et j’espère que je vous ferai toujours autant rire à la machine à café (à bons entendeurs…)

La théorie des micro-ondes

Il ne fait pas encore jour, je viens de me lever et je grignote une tartine, adossée à la table de la cuisine. J’ai mis de l’eau dans une tasse que j’ai mise dans le micro-ondes pour préparer un thé.

1 minute.

L’appareil se met à ronronner pendant que, la tête encore ailleurs, je regarde ma tasse faire de petits cercles sur le plateau. Les secondes défilent à rebours sur la minuterie.

Et là, tandis que sous mes yeux le temps s’écoule, littéralement, je me demande combien de minutes de ma vie j’ai laissées passer ainsi. Debout, devant le micro-ondes. A attendre. A ne rien faire. A ne penser à rien. A laisser passer ce temps qui file sans qu’on ait jamais le temps de l’attraper et qui ne revient jamais. Ce temps après lequel tout le reste de la journée je cours comme si j’avais peur de mourir demain. Ce temps qui m’est pourtant si précieux.

Là, subitement, devant cette tasse d’eau chaude, je prends conscience qu’on ne retient rien. Que ma seule consolation devant ces secondes qui s’égrènent ce sont mes souvenirs. Les jolis, les tristes, les touchants, les drôles, les « qui serrent le cœur », les « qui font sourire en coin », ces instants dont on croit qu’ils dureront toujours et qui sont déjà terminés à peine sont ils vécus. Et que ma mémoire trie, classe, archive, oublie. Remplaçant chaque jour ceux qui s’effacent par ceux qui se créent. Je me sens tout à coup comme une bouteille dans la rivière tumultueuse du temps qui passe. A deux doigts de boire la tasse, justement.

Ding !

L’eau est chaude. Machinalement, j’ouvre le micro-ondes, je sors ma tasse et j’y plonge un sachet de thé. Et alors que j’observe les volutes brunes s’enrouler lentement autour de ma cuillère, je réalise. Que j’ai laissé filer des tas de minutes debout devant le micro-ondes. Sérieusement, si on les mettait toutes bout à bout, ça doit bien faire quelques heures. Mais j’en laisserai encore filer d’autres. Parce que je ne vais pas mourir demain, que des tas de très chouettes souvenirs viendront compléter ma collection déjà bien fournie et que le temps qui passe ne se regarde pas avec regret et amertume mais avec tendresse et éventuellement un peu de nostalgie. Mais surtout avec un petit sourire en coin.

Manger un burger et regarder un match de foot

Depuis que je suis rentrée, je me bats avec la sensation de ne jamais être partie. Oh, bien sûr, pas tout le temps. Mais j’ai régulièrement l’impression d’être happée par ma nouvelle routine et de ne plus penser au voyage que comme à un doux rêve cotonneux et coloré. Alors comme ce retour me fait l’effet d’un délicieux petit bain d’acide tous les matins au réveil, il y a certaines choses qui en adoucissent la saveur.

Comme par exemple dévorer un burger dans un pub pendant que tous les regards sont braqués vers  l’écran descendu le long du mur sur lequel courent des joueurs de foot un samedi soir froid et venteux de janvier. Après m’être gelée dehors à tenter de faire du skate (et pourquoi pas d’abord ?), ce petit mélange entre là-bas (l’ambiance du pub, le patron british, la Guinness qui coule à flot) et ici (les Girondins de Bordeaux, les gens qui étonnamment parlent français (ça continue à surprendre mes oreilles), le fromage de chèvre dans mon burger), je sais pas, ça résonne d’une façon toute particulière et… c’est sweet.

Ce qui est derrière moi est magique, incomparable, inoubliable, profondément ancré en moi pour le reste de mes jours. Et je suis loin d’être rassasiée. L’envie de recommencer a déjà commencé à me chatouiller. Bien avant même que je ne remette les pieds à Paris. Mais devant, bien que j’ai du mal à voir plus loin que le bout de demain, il y a des tas de samedis soirs, de pubs, de burgers et de matchs. Je ne sais pas quel goût ils vont avoir. Mais celui-ci a un joli parfum et me donne envie de laisser venir les autres…

Réapprendre la frustration

461.

C’est le nombre de jours que j’ai passé à faire tout ce que je voulais, absolument tout ce que je voulais, rien que ce que je voulais. Sans restriction. Sans contrainte. Sans personne pour me dire « Ah non ! Ça, c’est pas possible… ». Ou « Tu préfères pas plutôt faire autre chose ? Manger autre chose ? Aller autre part ? A une autre heure ? ». Et bizarrement, je viens seulement d’en prendre conscience. Ici. En rentrant. En recommençant à interagir avec les miens.

La rumeur dit que j’ai un fort caractère. Version politiquement correct du fait que je n’en fais globalement qu’à ma tête. On pourrait donc se dire que la différence ne doit pas être flagrante. Et pourtant si. Le simple fait de devoir tenir compte de l’avis des autres. Parce que oui, dans un monde civilisé, si on ne veut pas passer pour la dernière femme des cavernes, on tient compte de l’avis et de la vie des autres. De leurs emplois du temps. Du fait qu’on ne peut pas appeler les gens quand bon vous chante. Ni les voir quand l’envie vous en prend. Il faut planifier les choses, organiser, consulter, ménager les susceptibilités, se retenir, … Pfiou ! Ça demande une énergie de malade. Et il faut réapprendre la frustration. Ces toutes petites frustrations du quotidien qu’on subit sans même s’en rendre compte, qu’on oublie et que je vis chaque jour comme des drames intergalactiques.

Le monde a arrêté de se plier à mes 4 volontés  et je trouve ça profondément injuste. Bon, certes, j’ai un peu honte d’avouer tant de nombrilisme quand même. Mais je fais la grimace : on y prend goût à cette foutue liberté !

Alors la question se pose : être libre c’est être seul(e) ? Et être entouré(e) c’est forcément être enchaîné(e) ? Non, je ne crois pas. Echanger un regard complice, se couper la parole, partager un fou rire, pour tout ça, ça vaut quand même le coût de supporter un tout petit peu d’attente, de restriction, de frustration quoi !

Ne pas avoir de prochaine étape

Ca fait quelques jours que j’ai posé mon sac maintenant. J’ai commencé un travail d’excavation des affaires entassées là-dedans depuis plus d’un an mais soyons honnêtes, ça n’avance pas vraiment. A vrai dire, ça s’aggrave même. Chaque jour qui passe voit la surface visible du parquet de ma chambre réduire un peu plus. Et non, l’idée de faire place nette n’est pas très tentante. Ca voudrait dire faire du tri, tout mettre dans des boites, tout remiser au fond des placards et surtout devoir se mettre à regarder devant. Et ça… bouh ! ça m’emballe pas. Mais alors pas du tout.

Parce que le voilà le vrai problème au fond. Depuis près de 2 ans, je ne fais que ça regarder devant. D’abord les préparatifs du voyage. Barrer chaque ligne de la to-do list, en rajouter un peu chaque jour, imaginer, se projeter, rêver à ce que sera cette expérience… je le savais et j’en ai bien profité mais on ne le répètera jamais assez : préparer le voyage, c’est déjà voyager.

Et puis dès la première minute du premier vol, je n’ai plus fait que ça. Préparer la prochaine étape. Potasser les guides de voyage. Atterrir où. Aller voir quoi. Rencontrer qui. Comment. Au début, tout était réglé comme du papier à musique. J’étais encore en mode « vacances ». Quand t’es en vacances 15 jours, t’optimises chaque journée. Tu veux tout voir, tout faire, tout goûter, t’as surtout pas de temps à perdre. Et puis au bout d’un moment, j’ai commencé à lâcher du lest. Finies les réservations d’hôtel. Finies les réservations de transport. Finies les plannings établis à 15 jours. Et parfois même, fini le Lonely Planet. Et là, j’ai commencé à vivre ce pour quoi j’étais partie.

Mais dans ma tête, ça ne m’empêchait pas de préparer sans arrêt la prochaine étape. La prochaine ville. Le prochain bus. Et de changer d’avis toutes les 15 minutes. Mais tout de même. Quand on ne dort jamais plus de 3 nuits de suite au même endroit, se demander où on sera demain fait partie des questions qui arrivent assez rapidement après avoir ouvert les yeux chaque matin. Et depuis 15 jours… plus rien.

Bah non. Quand je me demande « Bon alors… où tu vas après ? », la seule et unique réponse c’est « … bah… ». Et ça fait tout bizarre.

Pas de plan. Pas de projet. Pas de prochaine étape. Tout à coup, la ligne d’horizon n’existe plus. Je suis dans un brouillard si intense que j’en perds le sens de l’orientation. Et je me demande comment on fait pour relancer la locomotive. Et ai-je même envie de relancer la locomotive… ?

Les jours filent. Entre les rendez-vous médicaux, les décorations de Noël, les retrouvailles avec les potes qui eux, n’ont pas le temps, ils bossent, et toutes sortes de broutilles qui remplissent mes journées et auxquelles j’essaie de donner un sens.

J’étais celle qui voyage, je suis devenue celle qui est rentrée. Rien ne me définit plus vraiment. Je ne sais pas où je vais et je ne sais pas ce que je veux faire. Je me laisse porter par le courant. A ceux qui croient qu’on revient forcément de 16 mois d’introspection avec des certitudes, je réponds… non. A ceux qui pensent également qu’on revient forcément de 16 mois de voyage totalement différent de ce qu’on était en partant, je réponds non aussi. Ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre.

Ne sachant qu’une seule chose pour sûr : rien ne m’est impossible.

Allumer la lumière, secouer la porte de la douche et prendre une grande claque

Quand les roues de l’avion ont enfin touché le tarmac, j’ai fermé les yeux très fort et j’ai espéré de toutes mes forces ne pas ent… « Bienvenue à Paris Roissy Charles de Gaulle. Il est midi et demie et la température extérieure est de 10°C… Blablabla… » Et mer-deuh ! En même temps, il aurait fallu un miracle pour que cet instant n’arrive pas. Ou il aurait fallu que j’influence le cours des évènements un peu plus violemment. Un peu plus tout court.

Mais bon. Voilà. Je suis là et autant voir le bon côté des choses. Le douanier jette à peine un regard à mon passeport, la prunelle de mes yeux, et hoche la tête en me faisant signe de passer. Cette fois, j’y suis. En France. Retour au point de départ. Ça s’entrechoque dans ma tête, je n’essaye pas vraiment de comprendre, j’analyserai plus tard. Tous ces gens autour de moi qui parlent français… beurk ! J’attrape mon sac (une dernière fois) et je m’éloigne à grands pas. Mon frère est venu me chercher (oui, finalement, 30kgs de sacs à traîner dans le RER, je me suis dit que ça n’était pas si rigolo que ça…) et il poireaute depuis près d’une heure de l’autre côté des barrières. Il n’a pas changé. Et moi ? Ai-je changé ? Un peu de l’extérieur, certes, mais de l’intérieur… ? Plus tard ! Les bilans, les analyses, plus tard ! Là, ma rétine attrape au vol des petits bouts de choses si familières et que pourtant, je n’ai pas aperçues depuis une éternité. Mais on ne traîne pas. Hop hop, on file au parking, hop hop, on jette les sacs dans le coffre et nous voilà débouchant enfin à l’air libre, le soleil dans le coin du pare-brise. Mon frère tripote son GPS. « Tu sais pas rentrer à la maison ? Laisse ! Je vais te guider… » Aussi spontanément que ça. Parce que pas un panneau n’a changé depuis la dernière fois. Que l’A1 mène toujours au périph’. Parce que la porte d’Auteuil est toujours après la porte de Champerret. Que le pont de Billancourt court toujours par-dessus la Seine. Ce trajet que j’ai déjà fait des centaines de fois n’a pas changé d’un millimètre. En même temps, à quoi je m’attendais ? Un remaniement complet de la banlieue parisienne en 15 mois ? Non, pas vraiment… mais n’empêche, rien n’a changé et ça me surprend un peu quand même. Les derniers mètres avant d’arriver sont les pires. J’ai comme l’impression que mon quartier, celui dans lequel j’ai grandi depuis 25 ans, a rétréci. Les rues sont plus étroites, les maisons plus petites… Je sais que c’est dans ma tête, que dans quelques jours je ne verrai plus aucune différence mais là, ça fait un drôle d’effet.

Je sonne à la porte de ma maison. Oui, je suis pas partie avec les clés, hein, vu le nombre de trucs que j’ai semés tout le long de la route, ça aurait été ballot… Ma mère vient ouvrir. Elle ne savait pas que je rentrais aujourd’hui. Bah oui, c’est une surprise en quelque sorte quoi. Passées les retrouvailles, je monte mes affaires dans ma chambre. Il fait sombre, j’allume la lumière. Mon index se tend automatiquement à la bonne hauteur et trouve l’interrupteur du premier coup. Avant même de comprendre ce qui est en train de se passer, l’ampoule s’allume. Et je réalise. Je n’ai pas eu besoin de regarder où était l’interrupteur. Je savais. Mon bras savait. Exactement. Je n’ai pas mis les pieds dans cette chambre depuis 15 mois et pourtant, c’est comme si j’avais fait ce geste la veille.

Ô. Mon. Dieu.

Je suis consternée. C’est donc vrai ? On peut réellement avoir l’impression de ne jamais être parti ? Je ne pouvais pas le croire. Mais ces petits réflexes de la vie quotidienne qui se sont pourtant fait discrets pendant ce long vagabondage sont ancrés bien trop profond. Et ressurgissent plus vite que leur ombre. Flippant.

Et ça ne s’arrête pas là. La nuit dans l’avion, le décalage horaire, le séisme d’amplitude 35 dans ma tête, j’ai besoin d’une douche. Long story short, chez moi, la porte de la douche est un peu de travers et il faut la secouer quand on sort pour ne pas transformer la salle de bain en piscine. Et c’est la claque. Je regarde, incrédule, mon bras qui agite cette porte sans même que mon cerveau en ait donné l’ordre. Mais comment est-ce possible ? Comment mon propre corps peut-il me faire une blague pareille ? C’est vraiment pas juste. Alors à quoi ça sert d’avoir fait tout ça si à la première occasion, mon cerveau remet ses charentaises ? Non vraiment, la claque.

Alors oui, l’euphorie du retour, revoir sa famille, ses amis, ne pas les voir seulement découpés en pixels par Skype mais se serrer dans les bras, voir briller leurs yeux, ça n’a pas de prix. Mais j’ai la joue qui chauffe quand même…

This is the End…

Hold your breath and count to ten

Feel the earth move and then

Hear my heart burst again…

So.

This is it comme on dit.

Aujourd’hui c’est le dernier jour. Le dernier jour de ce truc un peu dingue que j’ai commencé il y a 15 mois. Ce soir, je monterai dans l’avion une dernière fois, je sortirai mon passeport une dernière fois et je regarderai s’éteindre dans les nuages les lumières de cette aventure qui m’a transportée depuis le premier jour.

Comme tous les derniers jours, celui-là apporte son lot de dernières fois.

La dernière fois que je me réveille in the city.

La dernière fois que je fais mon sac.

La dernière fois que je plante mes dents dans mon everything bagel.

La dernière fois que je me rince les oreilles à coup de sirènes, de klaxons, d’annonces incompréhensibles dans le métro, d’aboiements furieux de chihuahuas et d’éclats de rire le long de la 5th Avenue.

La dernière fois que je fixe à m’en brûler les yeux la skyline comme si je pouvais me la graver sur la rétine, pour de bon.

La dernière fois que je traverse le Brooklyn Bridge. Sous la neige aujourd’hui.

La dernière fois que je me colle des pépites de chocolat jusqu’au milieu des joues en dévorant un cookie de chez Bouchon Bakery.

La dernière fois que je joue à cache-cache avec les écureuils dans Central Park.

Alors ce soir, quand je claque la porte derrière moi et descend les quelques marches du perron, j’ai mal au ventre. Il neige. Les voitures roulent au ralenti et les trottoirs sont déjà tout blancs. Mes sacs me scient les épaules. C’est à contre-cœur que je valide une dernière fois ma Metrocard et quelques minutes plus tard, j’ai déjà quitté Manhattan. Le charme de l’aéroport opère tout de même un peu. J’adooore les aéroports. Ces avions qui emmènent des gens vers des destinations inconnues, qui en ramènent « à la maison », toutes ces émotions mélangées, je pourrais me droguer à ça. J’observe tous ces gens qui se croisent, se frôlent, ne se connaissent pas mais sont plein d’espoirs. C’est ça un aéroport : une grosse bulle d’espoirs. Ca y est, j’ai passé la sécurité, je suis techniquement « hors du territoire américain ». Je me dirige lentement vers la salle d’embarquement que je repère de loin : un troupeau de gens qui parlent fort et qui râlent… des Français ! Ca faisait un bon moment que j’en avais pas vu autant en même temps ! Et ça fait moyen plaisir tout de même… En traînant des pieds dans le couloir, j’entends deux personnes discuter derrière moi. Deux mecs, entre 20 et 30 ans. Avec cette si jolie façon de parler du 9-3 que, pour le coup, je n’ai vraiment pas entendu depuis une éternité. Je souris.

Je m’installe dans l’avion. Il est loin d’être plein et si on me laissait faire, y aurait encore une place libre supplémentaire. Je colle mon nez au hublot. Il est froid. La neige s’est transformée en pluie et le petit bonhomme sur le tarmac est tout engoncé dans sa capuche. L’avion se met à rouler doucement sur la piste et prend sa place dans la file d’attente pour le décollage. « PNC aux portes… ». L’avion tremble, la terre s’éloigne, les lumières de New York se font de plus en plus petites puis disparaissent derrière les nuages…

C’était la dernière fois.

Oh, évidemment, on peut raisonnablement se dire que ça n’est pas vraiment la dernière fois. New York ne va pas disparaître et moi non plus. Mais quand même. Je peux pas dire que ça ne me fait rien. On peut même dire que j’ai les boules. Grave.

Parce que non. J’ai pas envie de rentrer. Vraiment pas. Tellement pas. Je voudrais continuer à découvrir, avancer, me perdre, revenir, apprendre, essayer, défier, apprécier, profiter, prendre le temps. Enfin, soyons honnête, qui ne voudrait pas de ça ? Sauf que dans la vie, bah… on fait pas toujours ce qu’on a envie !

Bien sûr, j’aurais pu me débrouiller pour ne pas avoir à rentrer. Je n’ai pas fait ce choix là pour l’instant. Et puis quand même, revoir tout le monde, les potes, la famille… c’est plutôt sympa comme perspective en fait. Non, le vrai problème ou tout du moins la véritable appréhension, c’est pour après. Après l’inévitable phase d’euphorie des premières semaines viendra le temps où le soufflé retombera. Lentement mais sûrement. Et là… inch’allah !